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Dimension
religieuse du jeûne dans le christianisme
Sous l'influence
des prophètes, cette forme d'ascèse sous-tendue par la
prière se doubla d'£uvres de miséricorde qui lui
conféraient une valeur encore plus spirituelle, dans la
mesure où elle était ainsi directement ordonnée
aux préceptes fondamentaux de la charité fraternelle et
d'une justice sociale accrue :
N'est-ce
pas ceci le jeûne que j'aime - oracle du Seigneur Yahvé
- : détacher les chaînes injustes, dénouer les
liens du joug, renvoyer libres ceux qui sont maltraités,
rompre tous les jougs ? N'est-ce point partager ton pain avec
l'affamé, prendre chez toi les malheureux sans asile,
couvrir celui que tu vois nu, et à ta propre chair ne
pas te dérober ? (Is. 58, 6-7).
Le
jeûne de Jésus au désert - le texte ne précise
pas s'il s'agit d'une absolue privation de nourriture et de
boisson durant quarante jours, c'est-à-dire d'une inedia 3
- récapitule les dimensions du jeûne tel qu'il était
perçu et pratiqué par les juifs pieux, en particulier
les 'Anawim ou pauvres de Yahvé. Bien plus, cette
quarantaine a une signification prophétique:
C'est
par un jeûne que le Seigneur se prépare à son
ministère et à l'accomplissement du mystère
pascal. Il indique qu'un rôle vraiment structural revient donc
au jeûne dans les deux grandes fonctions chrétiennes
de l'illumination et de la sanctification 4.
La dimension
prophétique de ce jeûne apparaît à
l'évidence dès lors que l'on établit le
parallèle avec Moïse : le Christ est le nouveau
Moïse, qui vient apporter à son peuple la loi parfaite et
la délivrance définitive.
Fondements
scripturaires du jeûne chrétien
Si,
durant son ministère, Jésus observa les préceptes
de la Loi relatifs au jeûne, les Evangiles ne mentionnent point
d'abstinences extraordinaires auxquelles il se serait soumis5.
Par l'exemple et les enseignements qu'il en a donnés dans sa
vie terrestre, le Seigneur a conféré au jeûne une
signification nouvelle, en blâmant le côté
extérieur, ostentatoire, dont les pharisiens s'étaient
fait une spécialité :
Quand
vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les
hypocrites : ils prennent une mine défaite pour que les
hommes voient bien qu'ils jeûnent. En vérité, je
vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense
(Mt 6, 16).
Pour Jésus,
le jeûne est affaire privée entre l'âme et Dieu.
Il n'en condamne pas l'expression dès lors que celle-ci
n'est pas motivée par la recherche de la vaine gloire :
Si
le but de ces techniques (des hypocrites mentionnés supra,
n.d.a.) avait été d'entraîner toute la personne
dans un réalisme corporel de l'humiliation, Jésus ne
les aurait pas dénoncées; mais il s'agissait de se
faire remarquer des hommes, c'est-à-dire de ravir à
Dieu la gloire de juge qui lui appartient 6.
La fin
surnaturelle du jeûne est donc la glorification de Dieu. Jésus
l'entend bien ainsi lorsqu'il affirme :
Mon
aliment, c'est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé
et d'accomplir son £uvre (Jn 4, 34),
élargissant
ainsi la réponse qu'il a faite au Tentateur dans le désert :
Ce n'est
pas de pain seul que vivra l'homme, mais de toute parole qui sort
par la bouche de Dieu (Mt 4, 4b).
En disant que sa
nourriture est de faire la volonté du Père, le Christ
annonce son engagement résolu dans la voie d'obéissance
filiale qui le mènera jusqu'à la mort sur la
croix : c'est au Calvaire que s'accomplit la volonté du
Père, l'£uvre du Père, le don du salut aux hommes
dans la personne du Christ crucifié et glorifié.
Evolution
du jeûne dans le christianisme
Reprenant
l'exemple et l'enseignement du Sauveur, l'Eglise élabore dès
l'origine sa doctrine du jeûne en relation avec la personne du
Christ, en particulier dans le mystère central qu'est la
Rédemption. Déjà au IIe siècle,
des jeûnes réguliers sont institués, en étroite
connexion avec le mystère du Christ : jeûne
préparant le catéchumène au baptême (cf.
Didachè 8, 4) - sacrement qui incorpore le fidèle
au Christ crucifié et glorifié - 
mercredi et du vendredi, se substituant aux jeûnes juifs
du lundi et du mercredi, et présentés en relation
explicite avec la Passion du Christ, comme le développent
nombre de Pères grecs et latins, "car c'est le mercredi
que le Sauveur a été trahi, le vendredi qu'il a été
crucifié". Au IIIe siècle apparaît le jeûne
pascal, qui précède d'au moins deux jours (vendredi et
samedi) la célébration de la Résurrection du
Christ 
que comme préparation jubilatoire à la Résurrection :
Ce
jeûne était essentiellement "une intense
préparation à la joie spirituelle du laetissimum
spatium", de la cinquantaine pascale (de Pâques à
la Pentecôte, n.d.a.). L'Eglise jeûne tandis que l'Epoux
lui est enlevé (cf. Mt 9, 15), moins dans un sentiment
de tristesse que pour se préparer à la parousie
sacramentelle et au dernier avènement qui aura lieu, selon
une tradition qui plonge ses racines dans le judaïsme, au temps
de Pâques 7.
Comme le souligne
l'auteur, ce jeûne pascal est le jeûne eucharistique par
excellence, il est
un
état de concentration spirituelle sur ce qui va venir. La
faim physique correspond ici à l'attente spirituelle de
l'accomplissement, à l'ouverture de tout l'être à
la joie qui approche 8.
Cette dimension
jubilatoire du jeûne, que l'Eglise redécouvre depuis
quelques années, fut expérimentée par des
inédiques contemporaines, telles Theres Neumann et Teresa
Palminota. L'institutionnalisation, au IVe siècle, du jeûne
quadragésimal, infléchit la conception du jeûne
dans un sens plus ascétique, plus pénitentiel : il
devient tout à la fois commémoration de l'inedia
de Jésus au désert et participation à la
Passion et à la croix du Sauveur, dans lesquelles le baptisé
est invité à opérer sa propre conversion, sa
metanoia, ce que résume le pape saint Léon
le Grand au Ve siècle :
Ces
jeûnes solennels sont institués afin que, par une
commune participation à la croix du Christ, nous aussi nous
coopérions à ce qu'il a fait pour nous, comme dit
l'Apôtre : Si nous souffrons avec lui, nous serons
glorifiés avec lui 9.
A partir du Ve
siècle, la doctrine de l'Eglise est pratiquement fixée :
la dimension ascétique du jeûne prend le pas sur toute
autre considération, et c'est dans cette perspective de
pénitence en vue de la metanoia qu'il évoluera
au fil des âges, sans renier pour autant sa référence
au mystère de la Rédemption. Dès lors, sous
l'influence du monachisme notamment, le jeûne devient un
instrument de la sanctification requise de tout baptisé en vue
de sa déification dans le Christ crucifié
et glorifié :
Le
jeûne, qui ne peut s'accomplit finalement qu'avec cette grâce
(de Dieu), est donc aussi le signe de la déification
commencée du corps humain, qui échappe
partiellement aux servitudes de sa condition corruptible par la
présence en lui de l'Esprit de vie 10.
A plus forte
raison, l'inédie mystique apparaît comme signe de la
déification commencée du corps humain. Mais si
le jeûne a été très tôt
institutionnalisé dans l'Eglise, celle-ci est toujours
restée fort prudente quant à ses modalités,
cherchant avant tout à diriger les fidèles dans la voie
commune et s'efforçant de discerner, dans le cadre de
certaines vocations particulières, les authentiques motions de
l'Esprit. Cela n'a parfois pas été sans mal :
lorsque des âmes aussi vertueuses et équilibrées
que Maria Maddalena de' Pazzi ou Veronica Giuliani ont cru percevoir
un appel intérieur à entreprendre des jeûnes
exceptionnels confinant à l'inédie, l'autorité
ecclésiastique est intervenue avec sagesse pour contenir
de telles pratiques ascétiques dans les limites du
raisonnable. C'est précisément sur ce critère
du "raisonnable" que s'évalue le charisme de
l'inédie mystique qui, si excessif, contre-nature, puisse-t-il
paraître, ne porte jamais la moindre atteinte à
l'intégrité physique et psychique du sujet, non plus
qu'à son équilibre spirituel.
En
sa grande sagesse, l'Eglise a toujours recommandé aux fidèles
comme aux pasteurs la prudence et le discernement dans l'application
pratique de sa doctrine sur le jeûne 
dans le cadre des ordres monastiques les plus austères -
dont la Règle préconise une perpétuelle
abstinence d'aliments carnés, par exemple -, jamais un
engagement formel au jeûne n'a été requis. A plus
forte raison, le jeûne n'a jamais fait dans l'Eglise l'objet
d'un v£u quelconque : tout au plus, certaines âmes
éprises d'ascèse auront-elles pu s'engager, à
titre privé et avec l'accord de leur directeur spirituel, à
observer des jeûnes plus ou moins longs, plus ou moins
sévères. Et surtout, jamais l'Eglise n'aura admis
qu'aucun de ses membres, fût-il d'une envergure spirituelle peu
commune, fît v£u d'inédie : ce serait
présomption de la part du jeûneur que de s'engager à
une telle performance, et folie de la part de l'autorité
ecclésiastique que de cautionner ce genre de démarche.
Aussi ne peut-on absolument pas souscrire à l'affirmation de
Jean-Jacques Antier, lorsqu'il écrit : "On
distingue les inédiques volontaires qui ont fait v£u de
jeûne absolu, et ceux à qui cela est imposé"
(11).
Aucun des
inédiques catholiques n'a jamais émis le v£u
de jeûne absolu, ils ont vécu ce phénomène
faisant irruption dans leur existence à la fois comme une
proposition divine et, dans ses modalités, comme une
contrainte imposée à leur nature, leur permettant, la
grâce aidant, d'évoluer vers un état de parfait
abandon à l'indéchiffrable dessein de Dieu. Ils ont
perçu dans l'inedia un appel à vivre quelque
chose de mystérieux en quoi ils apprirent progressivement à
rejoindre le mystère de l'espérance dans son objet :
le Christ ressuscité et les biens de la vie à venir. Ne
plus être en mesure de se nourrir a été pour le
plus grand nombre d'entre eux une douloureuse épreuve, d'ordre
psychologique autant qu'organique. Ils y ont connu la souffrance
de la faim et de la soif, parfois les tentations de la gourmandise 
ils y ont expérimenté des abîmes insoupçonnés
de pauvreté, de dépendance et d'humiliations 
mais aussi, ils ont touché du doigt à l'évidence
la vérité des paroles du Christ, pour les avoir vues se
réaliser, s'incarner en eux, communiquant ainsi à
leur vécu hors normes une portée de signe, une
dimension charismatique pour l'Eglise et leurs frères.
Du jeûne
religieux à l'inédie mystique
L'inédie,
au sens strict du terme, est la privation absolue de toute
nourriture, liquide ou solide. Elle se distingue du jeûne, et
même de formes d'abstinence extrêmement sévères
qui ont existé dans le monachisme primitif. Elle ne
saurait être assimilée à l'anorexie, dont les
effets comme les causes sont radicalement différents. L'inédie
des mystiques est un phénomène extraordinaire qui
résulte d'un ensemble de mécanismes complexes d'ordre
biologique et psychologique, mis en branle simultanément et
dont chacun des éléments considéré
indépendamment des autres est susceptible de recevoir une
explication naturelle. Mais si les causes sont explicables - au moins
en partie -, leur agencement offre un caractère déroutant
qui, à défaut de prouver l'origine surnaturelle du
prodige, nous invite à nous poser la question d'un ordre
providentiel en action. Un rapide tour d'horizon chronologique
nous permettra de circonscrire et de préciser le phénomène,
somme toute bien plus rare qu'on l'imaginerait a priori.
Les
Pères du désert (IV-VIèmes siècles) ne
semblent pas avoir connu l'inedia. Dans la démarche
ascétique qu'était la leur, ils ont accompli de
véritables prouesses d'abstinence, mais Hélène
Renard a montré que ces formes extrêmes du jeûne -
poussé parfois, au péril de leur vie, jusqu'à
ses limites ultimes -, n'avaient rien de surnaturel 12,
sinon leur motivation. Citons à titre d'exemple saint Syméon
Stylite qui, une fois,
se
fera murer dans une cabane pour le Carême et restera quarante
jours sans toucher aux pains qu'on lui avait fournis, si bien que
lorsqu'on enfonça la porte au bout de ces quarante jours, on
trouva le saint couché par terre, sans parole et sans
mouvement, comme privé de vie" 13.
Ayant passé
la fin de son existence sur une colonne, à Qala'at Sema'an en
Syrie - ce qui lui valut son surnom -, il n'en poursuit pas moins ses
terribles macérations, au point que lorsqu'il s'incline pour
adorer Dieu,
[il]
parvient à toucher avec son front les doigts de ses pieds,
car, comme il ne mange qu'une fois par semaine, son ventre est si
plat qu'il n'a nulle peine à se courber ! 14.
Si adonnés
à la pénitence qu'ils fussent, les saints du désert
avaient besoin d'un minimum vital en matière de
nourriture 
d'inanition, mais aucun ne se laissa jamais mourir de faim - c'eût
été une forme de suicide -, et aucun n'a franchi la
limite qui sépare le jeûne le plus austère de
l'inédie à proprement parler. La mésaventure que
connut un autre stylite l'illustre bien :
Saint
Paul de Latres - dont le disciple (qui le ravitaillait, n.d.a.)
partit un mois entier pour faire la moisson - faillit mourir de faim
et fut ranimé in extremis par un voyageur de passage ! 15.
En réalité,
pour excessives que paraissent certaines pratiques d'abstinence
et de jeûne des saints du désert, la règle
générale qui modérait les performances dont
certains de ces ascètes pouvaient être tentés -
au point d'indisposer leurs compagnons ou visiteurs -, est
contenue en cette maxime de saint Marcien, ermite dans la solitude de
Chalcis au IVe siècle :
Nous estimons
le jeûne plus que la nourriture, mais nous savons aussi que la
charité est plus agréable à Dieu que le jeûne,
parce que sa loi nous le commande, alors que le jeûne
dépend de nous : or il n'est pas douteux que nous devons
estimer les commandements de Dieu bien plus que nos austérités.
Le jeûne,
fût-il poussé jusqu'à ses limites extrêmes,
non plus que l'inédie mystique, ne sauraient se
substituer à la charité : contrairement à
celle-ci, ils ne font pas l'objet d'un commandement de Dieu. Tout au
plus, le jeûne fait l'objet d'un précepte en vue de la
perfection dans la charité, à laquelle il est ordonné.
Quant à l'inédie, grâce d'un ordre particulier et
souvent de portée charismatique, elle est également
au service de la charité.
Brève
histoire de l'inédie
Un des premiers
exemples d'inédie que l'on rencontre dans l'histoire de
l'Eglise en Occident est peut-être au XIe siècle celui
du moine d'Eynsham, près d'Oxford, signalé par
Thurston :
Son
estomac abhorrait tellement le manger et le boire que parfois, neuf
jours de suite, ou même plus, il ne pouvait absorber qu'un peu
d'eau chaude. Et aucun remède d'homme de l'art, aucune drogue
de rebouteux qu'on pût tenter pour le soulager ou le guérir,
rien n'y faisait, mais allait de mal en pis 16.
Inédie ou
anorexie ? Il est difficile d'en juger. Un peu plus tard,
l'ermite et thaumaturge Girard de Saint-Aubin est réputé
n'avoir strictement rien mangé ni bu durant les sept années
qui précédèrent sa mort en 1123, mais le fait
n'est pas attesté de façon suffisamment convaincante.
A
partir de là, chaque siècle a été
illustré par divers cas d'inédie. Il ressort toutefois
d'une rigoureuse étude des documents que nombre des faits
allégués reposent sur des données fragiles, et
les cas bien attestés sont rares. De nos jours encore, il
arrive ça et là que l'on fasse mention d'un jeûneur,
ou plutôt d'une jeûneuse, car ce sont presque toujours
des femmes. Ainsi, lorsque la stigmatisée Marthe Robin mourut,
le 6 février 1981, les médias mentionnèrent
l'événement en la présentant comme une inédique,
insistant sur le fait qu'elle était réputée
n'avoir absorbé aucun aliment - liquide ou solide -
depuis plus de cinquante ans. Et le père Laurentin a consacré
en 1993 un gros livre à une certaine Madame « R »
- Rolande N., aujourd'hui décédée - qui aurait
été une des plus remarquables inédiques du XXe
siècle17.
La plupart des biographies de mystiques (le plus souvent
stigmatisées) qui paraissent de nos jours font une large
part à l'inédie réelle ou supposée des
sujets, tant il est vrai que, dans notre société de
consommation imprégnée de matérialisme, le
fait de ne pas se nourrir semble une aberration hors du commun, sinon
scandaleuse.
Légendes
et réalités du Moyen Age
Sainte
Alpaïs est l'une des plus anciennes inédiques dont on
connaisse bien la vie. Fille de paysans, elle contracta durant son
adolescence une sorte de lèpre qui inspirait à ses
proches une insurmontable répulsion 
lançait de loin les quignons de pain d'orge qui constituaient
sa nourriture, et finalement ses frères interdirent qu'on
s'occupât de cette bouche désormais inutile. Alpaïs,
qui était pieuse et simple, supporta son jeûne forcé
et finit par s'y habituer. Au terme de plusieurs années de
maladie, elle fut guérie miraculeusement lors d'une
apparition de la Vierge Marie, qui l'assura qu'elle vivrait désormais
sans nourriture. Il en fut ainsi : s'étant faite recluse
dans l'église des augustins de Cudot - où l'on venait
la visiter pour s'édifier à son contact -, Alpaïs
passa les dernières années de son existence dans un
jeûne absolu, hormis la sainte eucharistie. Elle mourut en
1211, âgée de quelque soixante ans. Ce qui fait
l'intérêt de ce cas, bien documenté, est le
contrôle de l'inédie par une commission que nomma
l'archevêque de Sens 18.
Contemporaine
d'Alpaïs et comme elle recluse, la bienheureuse Marie
d'Oignies fut sujette à divers phénomènes
extraordinaires qu'étudia son confesseur et biographe Jacques
de Vitry. Elle connut des périodes de jeûne prolongé
pendant lesquelles elle n'absorbait pour toute nourriture que
l'eucharistie, notamment une fois durant trente-cinq jours, et
une autre fois pendant les cinquante-trois jours qui précédèrent
sa mort, en 1213. Le témoignage de Jacques de Vitry,
homme d'une vaste intelligence et d'une conscience aiguë,
ne saurait être écarté aisément 19 
mais un jeûne de cinq semaines, si impressionnant que soit
l'exploit, n'a rien d'absolument impossible, et la deuxième
période d'inédie - plus longue - s'est terminée
avec la mort de Marie :
Pendant
sa maladie, elle ne pouvait absolument rien prendre, elle ne pouvait
même pas supporter l'odeur du pain 
elle recevait le Corps de Notre-Seigneur sans aucune
difficulté. Et ceci, se dissolvant et passant dans son
âme, non seulement réconfortait son esprit mais
soulageait tout de suite sa faiblesse corporelle. Deux fois, pendant
sa maladie, en recevant l'hostie consacrée son visage
fut illuminé de rayons de lumière. Nous avons un jour
essayé de lui faire prendre une parcelle non consacrée,
mais elle se détourna à l'instant, ayant en horreur
l'odeur du pain. Un petit morceau avait touché ses dents :
la peine et le malaise furent si grands qu'elle commença
à pousser des cris, à vomir et à cracher, à
haleter et à sangloter comme si sa poitrine allait éclater.
Elle continua ainsi à pleurer un long moment, et bien qu'elle
se rinçât la bouche avec de l'eau mainte et mainte
fois, elle ne put guère dormir de toute la nuit. Si infirme
de corps qu'elle fût, si faible et épuisée que
fût sa tête, car au cours des cinquante-trois jours
précédant sa mort, elle ne prit absolument rien, elle
put toujours supporter la lumière du soleil, et ne ferma
jamais les yeux pour se défendre de son éclat et de sa
splendeur 20.
On ne peut
exclure qu'il s'agissait, pour partie au moins, de désordres
pathologiques, assumés et relus dans le cadre d'une
authentique expérience mystique, surtout quand on prend en
considération les manifestations d'ordre psychosomatique
- hyperesthésie olfactive et gustative, insensibilité à
la lumière et au bruit - qui accompagnaient cette privation de
nourriture. Dans ces divers exemples, les témoins se limitent
à mentionner le prodige et à décrire les
phénomènes qui éventuellement l'accompagnent,
sans pousser plus avant l'investigation sur les causes et le
mécanisme de ces jeûnes prodigieux.
Parmi d'autres
exemples d'abstinence extraordinaire, la figure emblématique
du jeûne mystique au Moyen Age est sans conteste sainte
Catherine de Sienne (1347-1380), dont le biographe Raymond de Capoue,
qui fut son confesseur, s'est efforcé d'exposer la dimension
spirituelle : SUITE DANS LE LIVRE
HRM-BTENCYC2
Tables des Matières du Tome 2
Martinello, Catarinella et les autres 383
HRM-BTENCYC2
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Historien pour les postulateurs qui travaillent sur la cause des Saints au Vatican, Joachim Bouflet est considéré comme l'un des meilleurs experts mondiaux des phénomènes "extraordinaires" - ou surnaturels - qui ont marqué la vie de ces hommes et femmes hors du commun, appelés à être béatifiés, ou à devenir des Saints.
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