Mika Waltari L'ƒtrusque roman traduction crŽpusculaire de Jean-Pierre Carasso Le jardin des Livres Paris du mme auteur : Ç SinhouŽ l'Egyptien È 1978, Ed. Olivier Orban Vous pouvez envoyer le premier chapitre de ce livre ( word, star- office, pdf, html, txt, mac ) ˆ vos amis et relations par e-mail : www.lejardindeslivres.com/etrusque.htm Format Html www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque.pdf Pdf www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque.doc Word www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque.sdw Star Format texte pur : ( cliquez sur Shift pour sauver le fichier sur votre bureau, sinon votre navigateur va l'ouvrir ) www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque-pc.txt Pc www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque-mac.txt Mac www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque-unix.txt Unix www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque-win.txt Win www.lejardindeslivres.com/PDF/etrusque.rtf Rtf Titre original finnois : Turms, Kuolematon publiŽ par WSOY, Helsinki © The Estate of Mika Waltari © 2004 Le jardin des Livres ¨ pour la traduction franaise et les commentaires historiques 243 bis, Boulevard Pereire - Paris 75827 Cedex 17 tel : 01 44 09 08 78 Service de Presse : Marie Guillard ISBN 2-914569-30-0 EAN 8782-914569-309 Toute reproduction, mme partielle par quelque procŽdŽ que ce soit, est interdite sans autorisation prŽalable. Une copie par XŽrographie, photographie, support magnŽtique, Žlectronique ou autre constitue une contrefaon passible des peines prŽvues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d'auteur. PrŽface du Ç Jardin des Livres È Le hŽros waltarien n'est pas un hŽros classique, et c'est sans doute pour cela que Mika Waltari ne pla”t gure aux critiques lesquels ne peuvent concevoir qu'il puisse exister d'autres personnages littŽraires que ceux appris pendant leurs cours universitaires. Il est vrai, les critiques font trs rarement de bons romanciers, exactement comme les professeurs de chant choisissent l'enseignement parce qu'ils sont incapables de crŽer ou de chanter sur scne. Si les critiques n'aiment pas Mika Waltari, c'est justement parce que l'Žcrivain finnois intgre encore plus de surnaturel dans son oeuvre que Gabriel Garcia Marquez. Si pour eux le surnaturel semble aller de pair avec un Sud-amŽricain excentrique, cela ne peut tre acceptable de la part d'un Žcrivain ayant fait sa thse sur Paul Morand et venant de la trs sŽrieuse Finlande. ‚a ne colle pas. Qu'un Colombien voie des fant™mes est donc normal, mais qu'un Finnois calviniste parle avec des morts au lieu de faire du ski de fond est dŽfinitivement suspect. Heureusement, le public, lui, ne s'est pas trompŽ et s'est passionnŽ pour l'imaginaire insolent de cet Žcrivain mystŽrieux au talent si merveilleux et envožtant : innombrables sont ceux qui ont relu SinouhŽ l'Egyptien trois fois de suite, lorsque ce n'est pas huit. L'Žcriture de Mika Waltari est ainsi gravŽe dans le marbre. Les gŽnŽrations se succdent sur ces lignes, devenues pour certaines aussi mythiques que l'ouverture de l'ƒvangile de Saint-Jean : Moi, SinouhŽ, fils de Senmout et de sa femme Kipa, j'ai Žcrit ce livre. Non pas pour louer les dieux du pays de Kemi, car je suis las des dieux. Non pas pour louer les pharaons, car je suis las de leurs actes. C'est pour moi seul que j'Žcris. Non pas pour flatter les dieux, non pas pour flatter les rois, ni par peur de l'avenir ni par espoir. Car durant ma vie, j'ai subi tant d'Žpreuves et de pertes que la vaine crainte ne peut me tourmenter, et je suis las de l'espŽrance en l'immortalitŽ, comme je suis las des dieux et des rois. C'est donc pour moi seul que j'Žcris, et sur ce point je crois diffŽrer de tous les Žcrivains passŽs ou futurs. Ce n'est pas SinouhŽ qui parle, mais bien Mika Waltari qui diffre, en effet, de tous les Žcrivains passŽs pour une raison tout ˆ fait extraordinaire : son Žcriture ne vieillit pas. Mme la plume d'Emile Zola, qui a pourtant la rŽputation de bien rŽsister aux modes et aux Žvolutions du vocabulaire para”t soudain trs baroque ˆ c™tŽ. Aussi bien dans l'ƒgyptien que dans l'ƒtrusque, le style de Waltari reste Žtonnamment intemporel avec la rŽverbŽration biblique d'un Saint Jean au meilleur de sa forme ou d'un Isa•e au sommet de sa folie prophŽtique. Les 904 pages dactylographiŽes de SinouhŽ l'Egyptien ont ŽtŽ Žcrites en 1945 en un mois seulement dans un vŽritable Žtat de transe ( Ç comme si j'avais ŽtŽ possŽdŽ È a-t-il dit ). Puis il en a ŽtŽ de mme pour Turms l'ƒtrusque qui reprend la mme recherche du pre, la mme qute d'identitŽ, masquant en rŽalitŽ la recherche de l'immortalitŽ, avec en fond des dieux, des dŽesses et surtout l'Ange gardien qui est une femme et dont Turms est follement Žpris ! Le hŽros waltarien a une autre particularitŽ : il est toujours un acteur secondaire, assistant en tant que spectateur ˆ l'Histoire qui se dŽroule devant lui et dans lequel il interprte en apparence un r™le mineur. Mais justement, gr‰ce ˆ l'ƒgyptien SinouhŽ, des millions de lecteurs ont participŽ ˆ la folie du pharaon Akhenaton, partagŽ l'ambition du gŽnŽral Horemheb et trŽpanŽ allgrement des cr‰nes avec le mŽdecin royal, tout en se dŽlectant de la malŽfique Nefernefer qui rŽussit avec son corps ˆ semer la zizanie mme chez les embaumeurs. La littŽrature avec Waltari prend des galons cŽlestes car ce n'est pas tant son style littŽraire qui est le plus important, mais bien sa capacitŽ insensŽe ˆ mettre en scne des faits historiques et ˆ les enfiler sur un somptueux collier de perles narratives. Il en est de mme dans ce livre o Lars Turms, sorte d'ange Žtrusque, nous montre que le seul chemin permanent qu'un homme doit parcourir tout au long de sa vie est celui de la recherche spirituelle. Est-ce parce que l'Žcriture de SinouhŽ lui avait valu une sorte d'expŽrience aux frontires de la mort ? Waltari avait mis un point final ˆ SinouhŽ l'ƒgyptien, mais il n'en avait pas fini pour autant : Ç l'esprit È qui s'Žtait emparŽ de lui continuait ˆ le hanter. DŽpression, alcool, dŽpression ˆ nouveau, alcool, choc insulinique et coma. S'il a rŽussi pŽniblement ˆ en sortir, cela n'a pas ŽtŽ sans sŽquelles : Mika Waltari avait des visions, parlait avec des personnages transparents, voyait des choses que son entourage ne percevait pas, sympt™mes typiques d'un Ç revenant È aprs un passage musclŽ dans le Ç tunnel lumineux È. Mika Waltari a accouchŽ de SinouhŽ l'ƒgyptien, mais ce dernier a aussi accouchŽ de Mika Waltari : dŽsormais, il possŽdait la capacitŽ de se projeter dans le passŽ et de le dŽcrire en respectant son aspect sacrŽ, visible et invisible. Dans ce cadre, Turms l'ƒtrusque prend une nouvelle dimension. Une dimension immortelle. Ç Il est des objets divins dont la puissance est telle que leur simple contact guŽrit les malades. Il est des objets qui protgent ceux qui les portent et d'autres qui leur sont nŽfastes. Il est des lieux sacrŽs qui sont reconnus comme tels bien qu'aucun autel, aucune pierre votive, ne s'y dresse. Il est aussi des devins qui voient le passŽ en tenant un objet dans leurs mains. Mais quelle que soit la conviction qu'ils mettent ˆ gagner leur huile et leur gruau, il est impossible de distinguer dans leurs paroles ce qui est vrai de ce qu'ils ont simplement rvŽ ou inventŽ. Ils ne le savent pas eux-mmes. Cela je peux l'attester, car j'ai un don semblable È Livre I DELPHES ~1~ Moi, Lars Turms1, l'immortel, m'Žtant ŽveillŽ au printemps, j'ai vu que la contrŽe Žtait de nouveau Žclatante de mille et mille fleurs. J'ai parcouru du regard ma belle demeure, j'ai vu l'or et l'argent, les statues de bronze, les vases ˆ figures rouges et les fresques des murs. Pourtant je n'ai ressenti nul orgueil, car l'immortel ne saurait rien possŽder en rŽalitŽ. Parmi la myriade d'objets prŽcieux, j'ai choisi un humble vaisseau d'argile et, pour la premire fois depuis bien des annŽes, j'en ai dŽversŽ le contenu sur ma paume pour le dŽnombrer. C'Žtaient les cailloux de ma vie. Puis, reposant le vaisseau et les galets qu'il contient au pied de la dŽesse, j'ai frappŽ un gong de bronze. Mes gens sont entrŽs en silence, ont peint mon visage, mes mains et mes bras du rouge sacrŽ et m'ont revtu de la robe sacrŽe. Parce que ce fut pour moi-mme et non pour mon peuple ou ma citŽ que j'ai fait ce que j'ai fait, j'ai refusŽ la litire de cŽrŽmonie et j'ai traversŽ la citŽ ˆ pied. Ceux qui apercevaient mon visage et mes mains se sont ŽcartŽs de mon chemin, les enfants s'interrompaient au milieu de leurs jeux, et une fillette, prs des portes de la ville, a cessŽ de souffler dans son double pipeau. J'ai franchi les portes et je suis descendu dans la vallŽe, au long du sentier que j'avais parcouru autrefois. Le ciel Žtait d'azur radieux, le chant des oiseaux rŽsonnait ˆ mes oreilles et les colombes de la dŽesse roucoulaient. Ceux qui peinaient dans les champs interrompaient respectueusement leur labeur ˆ ma vue, avant de me tourner le dos pour reprendre leur ouvrage. Je n'ai pas choisi la route aisŽe qui mne ˆ la montagne sainte, celle qu'empruntent les tailleurs de pierre, mais les marches sacrŽes que flanquent des piliers de bois peint. Ce sont des marches escarpŽes et je les ai gravies ˆ reculons, sans jamais cesser de contempler ma citŽ, et, si j'ai maintes fois trŽbuchŽ, jamais je ne suis tombŽ. Mme les membres de ma suite, qui eussent pu me soutenir dans ma progression, Žtaient saisis de frayeur car jamais auparavant, nul n'avait gravi de cette manire la montagne sainte. Parvenu sur le sentier sacrŽ, j'ai vu que le soleil Žtait ˆ son zŽnith. En silence, je suis passŽ devant l'entrŽe des tombeaux que marquent des amoncellements de pierre ; le dernier, avant d'atteindre le sommet, est celui de mon pre. Devant moi, dans toutes les directions, s'Žtendait ma vaste contrŽe, ses vallŽes fertiles et ses collines boisŽes. Vers le nord Žtincelaient les eaux bleues de mon lac, ˆ l'ouest se dressait le c™ne paisible de la montagne consacrŽe ˆ la dŽesse et, dans la direction opposŽe, les demeures Žternelles des trŽpassŽs. Tout cela que j'avais dŽcouvert, tout cela que j'avais connu. Cherchant des yeux quelque prŽsage, j'ai vu sur le sol la plume nouvellement tombŽe d'une colombe. Je l'ai ramassŽe et, dans ce geste, j'ai aperu prs d'elle un caillou rouge‰tre. Cette petite pierre aussi, je l'ai prise dans ma main. C'Žtait l'ultime caillou. Alors, frappant lŽgrement du pied sur le sol, j'ai dŽclarŽ : - Voici le lieu de ma tombe. Que l'on creuse ma sŽpulture dans la chair de la montagne et qu'on l'orne de manire convenable ˆ mon rang. Mes yeux Žblouis ont distinguŽ des tres de lumire qui traversaient informes l'azur des cieux, comme j'en avais parfois, mais rarement, vu dans le passŽ. J'ai tendu mes deux bras, paumes tournŽes vers le sol, et, l'instant suivant, le bruit indescriptible que tout homme n'entend qu'une fois dans le cours entier de sa vie a retenti dans le ciel sans nuage. C'Žtait comme la voix d'un millier de trompettes, vibrant ˆ travers la terre et les airs, paralysant les membres mais gonflant le coeur. Les membres de ma suite se sont laissŽs tomber sur le sol et ont couvert leur visage mais, touchant mon front et tendant mon autre main ˆ travers l'espace, j'ai saluŽ les dieux. - Adieu, mon re! Le sicle des dieux a pris fin et un autre commence, nouveau par les actions, nouveau par les coutumes, nouveau par les pensŽes. A mes gens, j'ai dŽclarŽ : - Debout, vous autres ! RŽjouissez-vous du privilge qui vous a ŽtŽ accordŽ d'entendre le son divin de la fin d'une re et du commencement d'une autre. Il signifie que tous ceux qui l'avaient dŽjˆ entendu sont morts et que nul, parmi les vivants, ne l'entendra de nouveau. Seuls ceux qui sont ˆ na”tre auront ce privilge. Cependant ils tremblaient toujours, et moi aussi, mais de ce tremblement qui ne vous saisit qu'une fois. La main refermŽe sur la dernire pierre de ma vie, j'ai de nouveau frappŽ du pied l'emplacement de ma tombe. Comme je le faisais, une soudaine et violente rafale de vent m'a enveloppŽ et, cessant de douter, j'ai su que je reviendrais quelque jour. Quelque jour, je m'Žlverais de la tombe, pŽtri de neuve argile, pour entendre rugir le vent sous un ciel sans nuage, pour emplir ma narine de la rŽsineuse fragrance des pins, pour voir de mes yeux les formes bleutŽes de la montagne divine. Si j'en avais conservŽ le souvenir, je choisirais parmi les trŽsors de mon tombeau le plus humble vaisseau d'argile et, dŽversant sur ma paume les galets qu'il renfermerait, les Žlevant l'un aprs l'autre devant mes yeux, je revivrais ma vie passŽe, Lentement, j'ai regagnŽ ma citŽ et ma demeure par le chemin que j'avais suivi. Le galet ramassŽ, je l'ai laissŽ tomber dans le vaisseau d'argile, au pied de la dŽesse, puis, couvrant mon visage de mes mains, j'ai sanglotŽ. Moi, Turms l'immortel, j'ai rŽpandu les derniers pleurs de mon tre mortel, regrettant amrement la vie que j'ai vŽcue. ~2~ C'Žtait la nuit de la pleine lune et le dŽbut des festivitŽs de printemps. Mais quand mes gens ont voulu laver mon visage et mes mains de la poudre sacrŽe qui les colorait, m'oindre et suspendre ˆ mon cou un collier de fleurs, je les ai renvoyŽs. - Qu'on prenne de ma farine pour cuire les g‰teaux des dieux. Que dans mon troupeau des btes soient Žlues pour le sacrifice et que l'aum™ne soit faite aux pauvres ! Que, suivant la coutume, l'on danse les danses sacrificielles et s'adonne aux jeux divins ! Ainsi ai-je dit et j'ai chargŽ deux augures, deux interprtes de l'Žclair et deux prtres sacrificiels de veiller ˆ ce que tout s'accomplisse comme le prescrit la coutume. J'ai moi-mme bržlŽ de l'encens dans ma chambre, jusqu'ˆ ce que l'air soit lourd de la fumŽe des dieux. Puis je me suis Žtendu sur le triple matelas de ma couche et, pressant fermement mes bras croisŽs sur ma poitrine, j'ai laissŽ la lune baigner mon visage. J'ai sombrŽ dans un sommeil qui n'Žtait pas le sommeil et tout frŽmissement a cessŽ dans mes membres. C'est alors que le chien noir de la dŽesse est entrŽ dans mon rve mais il n'aboyait plus comme autrefois et la fureur avait quittŽ ses yeux. Doucement, il s'est approchŽ de moi, m'a sautŽ sur les genoux et lŽchŽ le visage. Je lui ai parlŽ dans mon rve. - Ton incarnation infernale n'Žveille point en moi le dŽsir, dŽesse. Tu m'as offert des richesses dont je ne voulais pas et un pouvoir auquel je n'aspirais point. Il n'est pas de richesse terrestre qui pourrait m'induire ˆ me satisfaire de toi. Le chien noir sur mes genoux a disparu et le sentiment d'oppression s'est Žvanoui. Puis dans mon corps lunaire traversŽ par les rayons de l'astre nocturne, j'ai levŽ les bras au ciel. Une nouvelle fois, j'ai repoussŽ la dŽesse. - Mme sous ma forme infernale, je ne t'adorerai point. J'ai ŽchappŽ aux Žgarements de mon corps lunaire et mon esprit tutŽlaire2, un tre plus beau que le plus bel tre humain, a pris forme sous mes yeux. Tandis qu'elle s'approchait de moi et, le sourire aux lvres, s'asseyait au bord de ma couche, elle Žtait plus vivante qu'une mortelle. - Touche-moi de ta main, l'ai-je implorŽe, pour qu'enfin je te connaisse. Je suis las de convoiter ce qui appartient ˆ la terre et ne dŽsire plus que toi. - Ce n'est pas encore le moment, me rŽpondit-elle. Mais un jour tu me conna”tras. C'est moi que tu aimais en celles que tu as aimŽes sur la terre. Toi et moi demeurerons ensemble mais toujours sŽparŽs jusqu'au moment o je pourrai t'enlacer et t'emporter sur mes ailes puissantes. - Ce ne sont pas tes ailes que je dŽsire mais toi-mme. Je veux te tenir dans mes bras. Si ce n'est dans cette vie, du moins dans quelque vie future, je te forcerai de revtir une forme humaine pour me permettre de te dŽcouvrir avec des yeux humains. Pour cela seulement je veux tre de ceux qui reviennent. Ses doigts tŽnus caressrent ma gorge. - Turms, quel redoutable menteur tu fais ! murmura-t-elle. Quoique semblable ˆ la flamme, sa beautŽ est celle d'un tre humain. ConsidŽrant sa perfection, j'ai implorŽ : - Dis-moi ton nom pour que je puisse te conna”tre. Elle a souri. - Et comme tu aimes ˆ dominer ! Cependant, mme si tu connaissais mon nom, tu ne me tiendrais pas en ton pouvoir. Ne crains rien, lorsque enfin je te prendrai dans mes bras, je murmurerai mon nom ˆ ton oreille mais tu l'auras probablement oubliŽ lorsque tu t'Žveilleras dans le tonnerre de l'ŽternitŽ. - Je ne veux pas l'oublier. - Tu l'as dŽjˆ oubliŽ dans le passŽ. Incapable de rŽsister plus longtemps, j'ai tendu les bras pour l'Žtreindre. Ils se sont refermŽs sur le vide, bien que sous mes yeux elle ait encore ŽtŽ vivante. A travers son corps, peu ˆ peu les objets ont commencŽ d'appara”tre. J'ai bondi brusquement et mes doigts n'ont agrippŽ que les rayons de lune. A grands pas j'ai parcouru la pice, touchant diffŽrents objets, mais mes bras sans force ne pouvaient soulever les plus lŽgers d'entre eux. De nouveau un sentiment d'oppression s'est emparŽ de moi et j'ai frappŽ le gong du poing pour jouir d'une compagnie humaine. Mais le bronze n'a rendu aucun son. Lorsque je me suis rŽveillŽ, je gisais sur ma couche et mes bras en croix pesaient sur ma poitrine. J'ai vu que je pouvais bouger mes membres, je me suis assis sur le bord de mon lit et j'ai cachŽ mon visage dans mes mains. A travers l'encens et la terrifiante lumire lunaire, m'est parvenue la saveur mŽtallique de l'ŽternitŽ et son odeur glaciale. Devant mes yeux dansait sa flamme froide et son tonnerre grondait ˆ mes oreilles. Je me levai et, d'un air de dŽfi, lanai mes bras vers le ciel et criai : - Je ne te crains pas, Chimre. Je vis encore de la vie d'un humain. Non pas comme un immortel mais comme un humain parmi ceux de son espce. Mais je ne pouvais oublier. De nouveau, je lui parlai, je parlai ˆ l'invisible qui volait autour de moi, me protŽgeant de ses ailes. - J'avoue que chaque fois que j'ai obŽi ˆ mes propres dŽsirs Žgo•stes, ce fut une erreur nŽfaste pour moi-mme et pour les autres. Ce n'est que lorsque je me suis laissŽ gouverner par toi, sans le savoir, comme quelqu'un qui marche dans son sommeil, que j'ai fait ˆ coup sžr ce qui devait l'tre. Mais il me faut encore apprendre par moi-mme ce que je suis et pourquoi je le suis. Aprs ces Žclaircissements, je lui fis entendre mes sarcasmes - Il est vrai que tu as fait de ton mieux pour me faire croire en toi, mais je ne crois point. Je suis encore si humain que je ne croirai que lorsque je m'Žveillerai dans une autre vie au milieu du rugissement de la tempte et que je me souviendrai et me conna”trai moi-mme. Lorsque cela arrivera, je serai ton semblable. Alors il sera plus aisŽ pour nous de nous entendre. J'ai pris aux pieds de la dŽesse le vaisseau d'argile, j'ai fait couler les galets dans ma main et je me suis souvenu. Et m'Žtant souvenu, j'ai rapportŽ tout cela par Žcrit du mieux que je pouvais. ~3~ Il est rare qu'un homme se penche sur le sol pour ramasser un caillou et le conserver comme symbole de la fin d'une re et du commencement d'une autre. Aussi faut-il pardonner aux parents d'un mort qui placent dans l'urne une quantitŽ de pierres Žgale au nombre d'annŽes du disparu. Dans ce cas, les cailloux ne rŽvlent rien d'autre que son ‰ge. Il a vŽcu de la vie ordinaire d'un humain et s'en est satisfait. Les nations aussi passent par diffŽrentes res, qu'on appelle les sicles des dieux. Ainsi nous, immortels, nous savons qu'il a ŽtŽ accordŽ aux douze citŽs et peuples Žtrusques dix cycles de vie et de mort. Nous en parlons comme d'une durŽe de mille annŽes parce qu'il est plus simple de parler avec des chiffres mais chaque cycle ne compte pas forcŽment cent annŽes. Un cycle est plus ou moins long. Seuls son commencement et sa fin nous sont connus, par quelque signe infaillible que nous recevons. L'homme aspire ˆ des certitudes auxquelles il ne peut atteindre. Ainsi les devins comparent-ils le foie des victimes au modle d'argile dont chaque partie porte le nom d'une divinitŽ particulire. La divine connaissance leur fait dŽfaut. C'est pourquoi ils se trompent parfois. De mme en est-il des prtres qui connaissent parfaitement les rgles de la divination d'aprs le vol des oiseaux. Lorsqu'ils sont confrontŽs ˆ un signe qui ne leur est pas familier, ils se troublent et prŽdisent sans voir. Je ne m'attarderai pas sur les interprtes de l'Žclair qui, avant l'orage, montent sur les sommets sacrŽs et tirent des prophŽties pleines d'assurance de la couleur et de la course du feu dans le ciel, qu'ils ont divisŽ et orientŽ selon les douze rŽgions cŽlestes. Mais je n'en dirai pas plus car ainsi doit-il toujours en tre. Toute chose peu ˆ peu s'engourdit, s'ossifie et prend de l'‰ge. Rien n'est plus triste que le savoir dessŽchŽ et dŽsuet, le savoir humain, en 'regard de la divine intuition. L'homme apprend beaucoup mais ce qu'il apprend n'est pas la connaissance. Les sources du vrai savoir jaillissent de la certitude des perceptions divines. Il est des objets divins dont la puissance est telle que leur simple contact guŽrit les malades. Il est des objets qui protgent ceux qui les portent et d'autres qui leur sont nŽfastes. Il est des lieux sacrŽs qui sont reconnus comme tels bien qu'aucun autel, aucune pierre votive, ne s'y dresse. Il est aussi des devins qui voient le passŽ en tenant un objet dans leurs mains. Mais quelle que soit la conviction qu'ils mettent ˆ gagner leur huile et leur gruau, il est impossible de distinguer dans leurs paroles ce qui est vrai de ce qu'ils ont simplement rvŽ ou inventŽ. Ils ne le savent pas eux-mmes. Cela je peux l'attester, car j'ai un don semblable. Quoi qu'il en soit, quelque chose demeure dans les objets utilisŽs et aimŽs longtemps par quelqu'un et associŽs ˆ quelque ŽvŽnement heureux ou malheureux. Quelque chose qui ne procde pas de l'objet lui-mme. Tout cela est aussi vague qu'un songe, illusoire autant que vrai. Comme les sensations de l'homme que seul le dŽsir dirige - le dŽsir de voir, d'entendre, de sentir, de gožter. Jamais deux tres ne gožtent ni ne voient la mme chose de la mme manire. Non plus que le mme tre n'entend ou ne touche une mme chose de la mme manire ˆ des moments diffŽrents. Ce que l'on jugera plaisant et dŽsirable ˆ tel moment para”tra rŽpugnant ou inepte ˆ tel autre. C'est pourquoi celui qui se fie au seul tŽmoignage de ses sens se ment ˆ soi-mme tout au long de sa vie. Pourtant, alors mme que je trace ces lignes, je sais que je le fais parce que je suis vieux et usŽ, que la vie a un gožt amer et que le monde ne me prŽsente plus rien de dŽsirable. Dans mes jeunes annŽes, je n'eusse pas Žcrit ainsi et pourtant, toutes les lignes que j'aurais pu tracer alors eussent ŽtŽ Žgalement vŽridiques. Ainsi, pourquoi Žcrire ? J'Žcris pour vaincre le temps et pour me conna”tre. Mais puis-je vaincre le temps ? Cela, je l'ignorerai toujours, car je ne puis savoir si les Žcrits effacŽs survivent nŽanmoins. Aussi me contenterai-je d'Žcrire pour me conna”tre. Mais, pour commencer, je vais prendre dans ma main un caillou noir et lisse et Žcrire comment me vint mon premier pressentiment de ce que je suis en rŽalitŽ, plut™t que de ce que je m'Žtais jusqu'alors contentŽ de croire que j'Žtais. ~4~ Ce fut au milieu de montagnes lugubres, sur la route de Delphes. A peine nous Žtions-nous ŽloignŽs des rivages de la mer que les lointains sommets de l'ouest s'illuminaient d'Žclairs. Quand nous ežmes atteint le village, ses habitants s'employrent ˆ dissuader les plerins de poursuivre plus avant. Nous Žtions en automne, disaient-ils, et une tempte n'allait pas tarder ˆ Žclater. Les Žboulements allaient sans doute couper la route et les torrents emporteraient les voyageurs. Mais si moi, Turms, je m'Žtais mis en marche, c'Žtait pour tre jugŽ par l'oracle de Delphes. Les soldats athŽniens s'Žtaient portŽs ˆ mon secours et m'avaient offert l'asile d'un de leurs vaisseaux lorsque, pour la deuxime fois de ma vie, les EphŽsiens avaient voulu me lapider ˆ mort. Et maintenant, j'allais au-devant de l'orage. Les villageois qui vivaient du passage des plerins les invitaient sous divers prŽtextes ˆ s'arrter. Ils nous proposrent bonne table, couche molle et talismans d'os, de bois et de pierre. Ne craignant ni l'Žclair ni la tempte, je ne tins aucun compte de leurs avertissements. Je poursuivis seul ma route, habitŽ par l'horreur de mon crime. L'air fra”chissait. Les nuages dŽferlrent sur les montagnes et la lueur des Žclairs bient™t m'environna. Les grondements assourdissants du tonnerre roulaient sans rŽpit d'un bord ˆ l'autre de la vallŽe. La foudre fendit les rochers, la pluie et la grle fouettrent mon corps et la fureur de la bourrasque manqua plusieurs fois me prŽcipiter dans le ravin. Mes coudes et mes genoux se blessrent aux pierres. Mais je ne ressentais aucune douleur. Tandis qu'autour de moi l'Žclair flamboyait comme s'il avait voulu me manifester sa terrible puissance, j'ai connu l'extase pour la premire fois de ma vie. Ignorant le sens de ce que je faisais, je commenai de danser sur la route de Delphes. Mes pieds volrent, mes bras se tendirent et je dansai une danse que personne ne m'avait enseignŽe, une danse qui avait jailli et tremblait en moi comme une flamme. Mon corps tout entier s'emportait dans la transe joyeuse. Alors, pour la premire fois, je perus qui j'Žtais. Rien de mauvais ne pouvait m'arriver, j'Žtais hors d'atteinte du malheur. Tandis que je dansais sur la route de Delphes, des mots que je ne connaissais pas, les mots d'une langue inconnue se pressaient sur mes lvres. Le rythme mme de la chanson m'Žtait Žtranger, aussi Žtranger que les figures de ma danse. Lorsque j'eus franchi la muraille des monts, je dŽcouvris ˆ mes pieds, obscurcie de nuages et brouillŽe de pluie, l'oblongue vallŽe de Delphes. L'orage se calma, le ciel s'ouvrit, le soleil brilla au-dessus de la ville, ses maisons, ses monuments et son temple sacrŽ resplendissant dans la lumire du soleil. Seul, sans avoir ˆ demander mon chemin, je dŽcouvris la fontaine sacrŽe. Je jetai ˆ terre mon bagage, me dŽfis de mes vtements boueux et plongeai dans l'onde purificatrice. L'eau du bassin circulaire avait ŽtŽ troublŽe par la pluie mais celle qui se dŽversait entre les m‰choires du lion lava ma chevelure et mon corps. Dans la lumire solaire je me remis en marche et l'extase Žtait encore en moi. Car mes membres tremblaient comme la flamme et je ne sentais pas le froid. Les serviteurs du temple couraient ˆ ma rencontre. Mon regard un instant s'arrta sur les hommes aux tuniques flottantes, aux fronts ceints du bandeau sacrŽ. Puis je levai les yeux. Dominant toute chose, Žcrasant le temple lui-mme, je vis la sombre falaise, seuil de l'ab”me o s'engloutit toute faute. Les oiseaux noirs que la tempte avait chassŽs revenaient tournoyer au-dessus du gouffre. NŽgligeant la voie sacrŽe, je m'Žlanai en direction du temple, coupant ˆ travers les terrasses, les monuments et les statues. Au pied du temple, j'Žtreignis l'autel massif et je criai : - Moi, Turms d'Ephse, j'invoque la protection de la dŽesse et rŽclame le jugement de l'oracle. En levant les yeux sur la frise du pŽristyle, je les vis. Dionysos au banquet, ArtŽmis chasseresse et son chien. Je sus alors qu'il me fallait entrer. Les serviteurs tentrent de me barrer le passage, mais je les repoussai. Je courus ˆ travers le pronaos3, devant les urnes d'argent gŽantes et les prŽcieuses offrandes votives. J'atteignis la salle la plus reculŽe, lˆ o, sur un petit autel, danse la flamme Žternelle. Lˆ o se dresse l'Omphalos4, centre de la terre que la fumŽe des sicles disparus a noirci. Je posai ma main sur la pierre sacrŽe et me plaai sous la protection divine. Au contact de la pierre, un indicible sentiment de paix s'empara de moi. Sans crainte, je considŽrai ce qui m'entourait. Dans l'ombre du temple, je distinguai le tombeau de Dionysos et les aigles de la trs haute divinitŽ ; alors je sus que j'Žtais sauvŽ. Les serviteurs n'oseraient pas entrer. je n'aurais plus affaire qu'aux prtres, aux hommes vouŽs ˆ interprŽter la parole divine. AlertŽs par leurs serviteurs, les quatre vŽnŽrables se h‰taient vers moi, ajustant leurs bandeaux et drapant leurs tuniques. Leur visage grimaait, leurs paupires Žtaient lourdes de sommeil. L'hiver approchant, les plerins se. faisaient rares et, en ce jour de tempte, ils n'attendaient personne. C'est pourquoi mon arrivŽe troublait leur repos. Aussi longtemps que je serais ainsi, couchŽ nu sur le sol du sanctuaire ultime, mes bras enserrant l'Omphalos, ils ne pourraient user de violence contre moi. En outre, ils ne se soucieraient pas de porter la main sur moi, tant qu'ils ignoreraient mon identitŽ. Aprs s'tre consultŽs ˆ voix basse, ils m'interrogrent : - As-tu du sang sur les mains ? Je rŽpondis aussit™t qu'il n'en Žtait rien, ce dont ils furent visiblement soulagŽs. Si j'avais commis ce crime-lˆ, ils auraient ŽtŽ contraints de purifier le temple. - As-tu offensŽ les dieux ? Je dŽlibŽrai un moment avant de rŽpondre : - Je n'ai pas offensŽ les dieux hellŽniques. Au contraire, la vierge sacrŽe, soeur de votre dieu, veille sur moi. - Qui es-tu donc et que veux-tu ? grognrent-ils. Pourquoi es-tu venu en dansant ˆ travers la tempte ? Pourquoi as-tu sans notre permission plongŽ dans l'eau de la fontaine sacrŽe ? Comment oses-tu troubler l'ordre du temple et offenser la coutume ? Par bonheur je n'eus pas ˆ parler car ˆ cet instant soutenue par ses serviteurs, la pythie faisait son entrŽe. C'Žtait une femme encore jeune, au visage nu et tragique. Ses yeux Žtaient dilatŽs, sa dŽmarche chancelante. Elle me regarda comme si elle m'avait toujours connu. Une rougeur se rŽpandit sur son visage lorsqu'elle commena de parler : - Enfin, tu es venu, toi qu'on attendait depuis si longtemps ! Nu et purifiŽ par la fontaine, tu t'es avancŽ en dansant sur tes pieds ailŽs. Fils de la lune, de la conque marine, du cheval marin, je te connais. Tu es venu du Ponant. Je songeai tout d'abord ˆ lui dire qu'elle se trompait gravement car je venais d'aussi loin ˆ l'Orient que la rame et la voile pussent porter. NŽanmoins, ses paroles m'avaient Žmu. - Femme vŽnŽrable, en vŽritŽ, me connais-tu ? Un rire sauvage la secoua et elle approcha son visage tout prs du mien : - Comment pourrais-je ne pas te conna”tre ! Lve les yeux et regarde-moi en face ! Sous le regard de la sainte femme, je desserrai mon Žtreinte autour de la pierre sacrŽe. Je la regardai en face. Elle avait revtu l'apparence de DionŽ aux joues vermeilles, de la douce DionŽ qui avait gravŽ son nom dans une pomme avant de me la jeter. La divine beautŽ s'Žvanouit et elle prit le sombre visage de la statue d'ArtŽmis tombŽe du ciel en Ephse. Une nouvelle fois ses traits changrent et ce fut une femme que j'aperus, ˆ peine un instant, avant qu'un brouillard l'envelopp‰t. Puis je contemplai de nouveau les yeux violents de la pythie. - Moi aussi, je te connais, dis-je. Si ses serviteurs ne l'avaient retenue, elle m'aurait embrassŽ. Son bras se tendit, sa main effleura ma poitrine et je sentis couler en moi la force qui Žmanait de ses doigts. - Qu'il soit ou non initiŽ, ce jeune homme m'appartient, dŽcrŽta-t-elle. Ne portez pas la main sur lui. Quoi qu'il ait fait, ce fut pour accomplir les divines volontŽs, non les siennes. De tout crime, il est innocent. Alors les prtres tous ensemble se rŽcrirent - Ce ne sont pas lˆ des paroles divines car elle ne se tient pas sur le trŽpied sacrŽ. C'est une extase feinte. Emmenez-la. Mais, rŽsistant sans peine ˆ ses serviteurs, elle rugit des mots de dŽfi - Je vois par-delˆ les mers monter la fumŽe des incendies. Cet homme est venu avec de la cendre sur les mains et la trace du feu sur ses flancs. Mais je l'ai purifiŽ. DŽsormais il est pur et libre d'aller et venir comme il l'entendra. Telles furent ses dernires paroles claires et intelligibles. Puis, prise de convulsion, la bouche Žcumante, elle s'effondra dans les bras de ses serviteurs qui l'emportrent, inconsciente. Tremblants et inquiets, les prtres m'entourrent. - Nous devons dŽbattre de ce cas entre nous, dirent-ils. Mais sois sans crainte. L'oracle t'a libŽrŽ de l'horreur de ton crime et nous voyons bien que tu n'es pas un humain ordinaire. Car la pythie ˆ ta seule vue est entrŽe en extase. Pourtant, comme elle ne se tenait pas sur le trŽpied sacrŽ, nous ne pouvons porter ses paroles sur le registre sacrŽ. Mais nous les garderons ˆ l'esprit. Avec des feuilles de laurier prises sur l'autel, ils me. frottrent les mains et les pieds. Ils me conduisirent hors du temple. Les serviteurs avaient rapportŽ de la fontaine mon bagage et mes vtements maculŽs. Quand leurs doigts eurent ŽprouvŽ la finesse de ma tunique de laine, les prtres furent convaincus de ne pas avoir affaire ˆ une personne de basse extraction. La bourse gonflŽe de pices d'or ˆ l'effigie du lion de Milet et quelques pices d'argent portant l'abeille d'Ephse firent aussi beaucoup pour les rassurer. Je leur tendis en mme temps les deux tablettes de cire scellŽes qui contenaient des tŽmoignages sur ma conduite. Ils me promirent de les lire avant de me questionner de nouveau. C'est ainsi que je passai la nuit dans une pice ˆ l'ameublement sommaire. Au matin, les serviteurs vinrent m'inviter ˆ ježner et me purifier dans l'attente du moment o je compara”trai devant les prtres. ~5~ Tandis que je gravissais la colline de Delphes, me dirigeant vers son stade dŽsert, en dŽpit de l'ombre qui gagnait, l'Žclat d'une javeline accrocha mon regard. L'Žpieu pointu scintilla de nouveau en traversant les airs, comme un prŽsage ailŽ. Et je vis un jeune homme, gure plus ‰gŽ que moi mais de plus forte stature, lancŽ dans une course lŽgre ˆ la suite de son arme. Je l'examinais tandis que je courais sur les pistes. La solitude Žtait sur son visage et d'horribles cicatrices sur son corps. Ses muscles noueux saillaient. Pourtant il Žmanait de lui tant de confiance et de force qu'il me sembla que c'Žtait le jeune homme le mieux tournŽ que j'eusse jamais vu. - Courons ensemble ! lui criai-je. Je suis fatiguŽ de ne me mesurer qu'ˆ moi-mme. Il planta la javeline dans le sol et s'empressa de me rejoindre. - En avant ! hurlai-je. Et nous nous Žlan‰mes. Plus lŽger que lui, je croyais vaincre aisŽment. Mais il me suivit sans effort et ne me laissa gagner que d'une longueur de main. Bien que nous tentions de nous le cacher, nous Žtions tous deux hors d'haleine. - Tu cours bien, concŽda-t-il. Maintenant, lanons la javeline. Son arme Žtait de facture spartiate et en la soupesant, je m'efforai de dissimuler que je n'avais pas l'habitude d'armes d'un tel poids. Je ramassai mes forces et lanai la javeline plus loin que je n'avais jamais fait, plus loin que je n'aurais espŽrŽ. Incapable de rŽprimer un sourire, je m'Žlanai pour la reprendre et je souriais toujours lorsque je la lui tendis. Mais le jeune homme l'envoya aussit™t, sans effort apparent, ˆ plusieurs longueurs de ma marque. - Quel lancer prodigieux ! m'exclamai-je avec admiration. Mais tu es sans doute trop lourd pour exceller dans le saut en longueur. Veux-tu te mesurer ˆ moi ? Mais lˆ encore, ma victoire ne tint qu'ˆ un cheveu. Sans un mot, il saisit ensuite un disque. Comme un faucon de lumire, le lourd palet alla s'abattre bien plus loin que je ne pus le jeter. Il sourit ˆ son tour. - La lutte fera la dŽcision, dit-il. Je l'examinai et ressentis un Žtrange malaise ˆ l'idŽe de lutter avec lui. Je savais qu'il vaincrait sans peine mais ce n'Žtait pas ce qui m'inquiŽtait. C'Žtait l'idŽe de sentir ses bras m'Žtreindre qui me faisait reculer. - Ta force surpasse la mienne, concŽdai-je. La victoire t'appartient. Aprs quoi nous ne d”mes plus rien et chacun d'entre nous poursuivit pour lui-mme ses exercices dans le stade dŽsert, jusqu'au moment o nous fžmes couverts de sueur. Lorsque je me dirigeai vers les berges du ruisseau en crue, il hŽsita puis m'embo”ta le pas. Je me lavai et me frottai le corps de sable. Il m imita. - Peux-tu me frotter le dos ? demanda-t-il. Je m'exŽcutai et il me rendit le mme service, m'Žtrillant si rudement que je le repoussai en lui jetant de l'eau au visage. Il sourit, sans s'abaisser cependant ˆ me suivre dans ce jeu puŽril. Je montrai la cicatrice sur son torse et demandai : - Serais-tu soldat ? - Je suis spartiate, rŽtorqua-t-il avec superbe. Je l'examinai avec une curiositŽ nouvelle. C'Žtait le premier LacŽdŽmonien5 que je rencontrais. Il ne semblait pas mŽriter la rŽputation de brutalitŽ et d'insensibilitŽ attachŽe ˆ ses compatriotes. Je savais que les Spartiates se faisaient gloire de leur citŽ sans murailles car eux-mmes prŽtendaient qu'ils Žtaient une muraille bien suffisante. Mais je n'ignorais pas non plus qu'il leur Žtait interdit de quitter leur citŽ, sauf en troupe et en ordre de bataille. Il lut la question dans mes yeux et expliqua : - Moi aussi, je suis prisonnier de la dŽcision de l'oracle. Mon oncle, le roi ClŽomŽns, a fait des rves de mauvais augure et m'a ŽloignŽ. Je suis un descendant d'HŽracls. Je songeai que, connaissant le tempŽrament d'HŽracls et ses innombrables voyages ˆ travers le monde, on pouvait supposer qu'il y avait des milliers de ses descendants dans une infinitŽ de pays. Mais, considŽrant les muscles frŽmissants de mon interlocuteur, je gardai mes rŽflexions pour moi. Sans y avoir ŽtŽ invitŽ, il me rŽcita sa gŽnŽalogie et conclut : - Mon pre Dorieos Žtait connu comme le plus bel homme de son temps. Mais ˆ cause des haines qu'il s'Žtait attirŽes dans son pays, il a traversŽ la mer pour fonder, en Italie ou en Sicile, sa propre citŽ. C'est lˆ qu'il a fini sa vie, de longues annŽes plus tard. Soudain son visage s'assombrit : - Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Dorieos est mon vrai pre. Depuis que j'ai quittŽ Sparte, j'ai le droit de porter son nom si bon me semble. C'est ma mre qui m'a parlŽ de lui, ma mre qui m'a ŽlevŽ jusqu'ˆ l'‰ge de sept ans, avant de me remettre ˆ l'Etat. Comme mon pre lŽgal Žtait incapable de procrŽer, il a demandŽ ˆ Dorieos de s'accoupler ˆ ma mre, en grand secret. Tu sais qu'ˆ Sparte, les maris eux-mmes ne peuvent rencontrer leur femme qu'en secret, en usant de stratagmes. Tout cela est la pure vŽritŽ: si je n'avais pas ŽtŽ le fils de Dorieos, je n'aurais pas ŽtŽ banni de Sparte. J'aurais pu lui faire remarquer que, depuis la guerre de Troie, les LacŽdŽmoniens avaient de bonnes raisons de se mŽfier des hommes et des femmes d'une excessive beautŽ. Mais sur le chapitre de ses origines, il Žtait manifestement trs sourcilleux. Ce qu'aprs tout je n'avais pas de mal ˆ comprendre, puisque ma propre naissance Žtait plus mystŽrieuse encore. Nous nous vt”mes en silence au bord du ruisseau. Au-dessous de nous, les ombres gagnaient l'oblongue vallŽe de Delphes. Les montagnes devenaient violettes. J'Žtais purifiŽ, j'Žtais vivant, j'Žtais fort. Je sentais dans mon coeur le miel d'une amitiŽ naissante pour cet Žtranger qui avait acceptŽ de se mesurer ˆ moi sans savoir qui j'Žtais ni d'o je venais. Tandis que nous suivions le chemin descendant vers la ville, il me lanait des regards en coin. - Tu me plais, dit-il enfin, quoique nous autres, Spartiates, mŽprisions d'ordinaire la compagnie des Žtrangers. Mais je suis seul et lorsqu'on a toujours vŽcu avec d'autres hommes de son ‰ge, il est dur d'tre sans compagnon. Si je ne suis plus soumis aux coutumes de mon peuple, elles sont nŽanmoins en moi et me lient plus Žtroitement que des fers. C'est pourquoi j'aimerais mieux tre mort et que mon nom soit gravŽ dans la pierre qu'tre ici. - Je suis seul moi aussi, dis-je. Je suis venu ˆ Delphes de mon propre grŽ, pour tre purifiŽ ou mourir. La vie n'a plus de sens si je dois rester ˆ jamais une malŽdiction pour ma citŽ et toute l'Ionie. Sous ses mches bouclŽes et humides, son visage prit une expression dubitative. - Ne me juge pas trop vite, plaidai-je. La pythie m'a dŽcrŽtŽ innocent, sans avoir eu besoin de m‰cher le laurier ni de se tenir sur le trŽpied sacrŽ, ni de respirer les vapeurs dŽlŽtres que dŽgorge l'ab”me. Ma seule vue l'a plongŽe dans la divine transe. Le sourire des sceptiques Ioniens me vint aux lvres et l'ajoutai, aprs m'tre assurŽ que nous n'Žtions pas ŽcoutŽs : - J'ai cru voir qu'elle aimait les m‰les. Je ne doute point qu'elle soit une personne sainte mais les prtres doivent avoir bien du mal ˆ interprŽter ses divagations d'une manire qui les satisfasse. D'un geste de la main, il m'interrompit et dit d'une voix alarmŽe : - Tu ne crois donc pas ˆ l'oracle ? Si tu blasphmes contre les dieux, je n'ai plus rien ˆ faire avec toi. - Ne t'alarme point. Toute chose a deux faces, celles que nous voyons et celle que nous ne voyons pas. Je doute de l'oracle sous son aspect terrestre, c'est vrai, mais cela ne signifie pas que je ne le reconnais pas et que je ne me soumettrai pas ˆ son jugement, m'en cožterait-il la vie. L'homme doit croire en quelque chose. - Je ne te comprends pas, dit-il, effarŽ. Cette nuit-lˆ, nous nous en fžmes chacun de son c™tŽ mais le jour suivant, ou le surlendemain peut-tre, il vint au-devant de moi et demanda : - Est-ce toi, homme d'Ephse, qui as mis le feu au temple de la dŽesse lydienne de la terre et par lˆ ˆ toute la ville de Sardes ? - C'est lˆ mon crime, reconnus-je. Moi, Turms d'Ephse, en porte seul l'horreur. Je suis coupable de l'incendie de Sardes. A ma grande surprise, le visage de Dorieos s'Žclaira et, de ses deux mains, il me frappa les Žpaules : - Pourquoi te considres-tu comme un criminel, toi le hŽros des Hellnes ? Ignores-tu que l'incendie de Sardes a ranimŽ les flammes de la rŽvolte, des bords de l'Hellespont6 jusqu'aux rives de Chypre ? Ses paroles me remplirent d'horreur. - S'il en est ainsi, les Ioniens sont tous fous ! Apprends la vŽritŽ : Certes, il ne nous fallut que trois jours aprs l'arrivŽe des vaisseaux athŽniens pour nous prŽcipiter contre Sardes comme un troupeau lancŽ derrire son bŽlier. Mais lˆ, la ville et les murailles ont brisŽ notre Žlan et nous džmes nous retirer aussi vite que nous Žtions venus. Beaucoup d'entre-nous tombrent sous les coups des auxiliaires perses et, dans les tŽnbres et la confusion, nous all‰mes jusqu'ˆ nous entre-tuer. Non, notre expŽdition contre Sardes n'eut rien d'hŽro•que. Pour mettre le comble ˆ notre dŽroute, nous nous sommes compromis avec des femmes qui s'adonnaient, aux portes d'Ephse, ˆ des festivitŽs nocturnes. Les EphŽsiens ont fait une sortie et ont encore massacrŽ bon nombre d'entre nous. Tu vois que cette expŽdition inepte se termina en dŽroute honteuse. Dorieos secoua la tte : - Tu ne parles pas en vrai Grec. La guerre est la guerre et tous ses alŽas ne doivent servir qu'ˆ faire briller la gloire de la patrie et celle des morts, quelle que soit la manire dont ils sont tombŽs. Je ne te comprends pas. - Je ne suis pas un Hellne, rŽtorquai-je. Je suis un Žtranger. Voilˆ maintenant de nombreuses annŽes, j'ai repris mes sens au pied d'un chne que la foudre venait de frapper. Un bŽlier me heurtait de son front cornu et des moutons morts gisaient alentour. L'Žclair avait arrachŽ mes habits et laissŽ une trace noire sur mes reins. Mais Zeus, en dŽpit de ses efforts, n'avait pu m'arracher ˆ la vie. ~6~ L'hiver Žtait presque sur nous lorsque les quatre prtres me firent appeler. Entre-temps, le ježne m'avait amaigri, le stade avait aguerri mon corps et je m'Žtais soumis ˆ tant d'exercices de purification que je tremblais. Selon l'habitude des vieillards, les prtres me firent commencer par le commencement - et raconter ce que je savais de la rŽvolte des citŽs ioniennes, sur la mise ˆ mort ou le bannissement des tyrans ˆ la solde des Perses. Je rapportai tout ce que je connaissais de notre honteuse offensive contre Sardes, la ville du satrape. Puis je leur dis : - ArtŽmis d'EphseØ, la puissante dŽesse, m'a pris sous sa protection lorsque je suis arrivŽ dans sa ville et dŽsormais ma vie lui appartient. Ces dernires annŽes, la Lydienne Cyble, la sombre dŽesse, est entrŽe en rivalitŽ avec l'ArtŽmis des Hellnes pour obtenir leur dŽvotion. Les Ioniens sont un peuple frivole, avide de nouveautŽs et, sous la domination des Perses, nombre d'entre eux ont fait le voyage de Sardes pour sacrifier ˆ Cyble et s'adonner ˆ ses honteux rites secrets. Lorsque je me joignis ˆ l'expŽdition athŽnienne, on me dit, et j'avais toute raison de le croire, que la guerre que nous allions mener Žtait aussi celle de la vierge ˆ l'arc contre la sombre dŽesse. C'est pourquoi j'avais le sentiment d'accomplir un haut fait en mettant le feu au temple de Cyble. Ce n'est pas ma faute si, au mme moment, un vent puissant se leva, livrant aux flammes les maisons aux toits de roseaux et la citŽ tout entire. Puis je dŽcrivis de nouveau notre fuite et les escarmouches avec les Perses. Enfin, fatiguŽ de raconter, je dis : - Mais vous avez les tablettes de cire que j'ai apportŽes. Croyez-les si vous ne me croyez pas. - Nous les avons ouvertes et nous les avons lues, rŽpondirent les vŽnŽrables vieillards. Nous avons Žgalement Žtabli la vŽritŽ sur les ŽvŽnements d'Ionie et l'expŽdition de Sardes. Que tu regrettes d'y avoir pris part, que tu t'abstiennes de la glorifier plaide en ta faveur. S'il se trouve des fous pour louer dans cette expŽdition le plus glorieux exploit des Hellnes, l'incendie d'un temple, fžt-il celui de l'Asiatique CybleØ que nous abhorrons, est une affaire grave, car lorsqu'on commence ˆ bržler les temples, mme les dieux hellnes sont menacŽs. Sur ma demande, ils relurent les tablettes de cire et me permirent mme de prendre connaissance de leur contenu. Le premier des messages disait : ArtŽmisia du temple d'ArtŽmis en Ephse salue le saint conseil des prtres d'Apollon de Delphes. Gardienne de la vierge divine, je connais mieux que personne ses manifestations et ses rituels. Je peux proclamer que Turms d'Ephse a l'approbation pleine et entire de la dŽesse. C'est pourquoi je l'ai secrtement placŽ sous la protection de notre frre divin, Apollon. Permettez ˆ l'oracle de le libŽrer car il n'a pas fait le mal mais le bien. La dŽesse elle-mme guidait sa main lorsqu'il a jetŽ sa torche Žtincelante dans ce temple maudit. La tablette racontait ensuite mon arrivŽe ˆ Ephse et ma rŽdemption par HŽraclite, frre du roi sacrificiel, et concluait : Portez-vous bien et rendez justice ˆ ce jeune homme. C'est un loyal garon. L'autre tablette de cire commenait ainsi : Epenides, au nom du Conseil des Anciens, salue respectueusement le trs saint oracle de Delphes et ses prtres. Sur la demande de notre roi sacrificiel, nous vous adjurons, ayant le bon droit ˆ nos c™tŽs, de bien vouloir condamner Turms, le sacrilge, le rebelle, l'incendiaire d'un temple. L'incendie de Sardes fut la plus grande calamitŽ qui se soit jamais abattue sur l'Ionie. Le message concluait : Les temps que nous vivons sont durs, aussi devez-vous faire jeter Turms au bas de la falaise afin d'Žviter qu'il n'attire sur notre citŽ des malheurs pires encore que ceux dont il est dŽjˆ la cause. Lorsque nous apprendrons sa mort, nous vous enverrons avec joie un trŽpied d'argent pour votre autel intŽrieur. Aprs avoir lu ce message malveillant dont on m'avait assurŽ qu'il Žtait destinŽ ˆ me dŽfendre, je m'Žcriai avec colre : - Esprent-ils que leur couardise apaisera le ressentiment des Perses ? Ils sont pourtant ˆ bord du mme vaisseau que les autres citŽs ioniennes. Quelle que soit mon origine, je suis fier ˆ prŽsent de n'tre pas EphŽsien. Ces derniers mots qui m'avaient ŽchappŽ me plongrent dans la confusion. Les prtres s'en aperurent et demandrent : - Quelles sont donc tes origines ? - La foudre m'a frappŽ prs d'Ephse, je ne sais rien de plus. Aprs cela, je fus malade pendant des mois. Pesant soigneusement mes mots, je leur racontai comment, pour me mettre ˆ l'abri, on m'avait fait quitter Sybaris9, en Italie, pour Milet, lorsque j'avais dix ans. Quand les habitants de Milet apprirent que ceux de Crotone avaient rasŽ Sybaris et dŽtournŽ une rivire pour que son cours en noie les ruines, le chagrin de mes h™tes fut tel qu'ils s'arrachrent les cheveux. Puis, oubliant les lois de l'hospitalitŽ, ils me traitrent avec rudesse. On m'apprit d'abord le mŽtier de boulanger puis celui de berger, mais les coups que je recevais me jetrent dans cette fuite au bout de laquelle, prs d'Ephse, la foudre devait me frapper. Avec des gestes de dŽcouragement, les prtres s'Žcrirent : - Quel embarrassant problme ! Comment serions-nous capables de le rŽsoudre ? Turms n'est mme pas un nom grec mais puisqu'on s'est occupŽ de l'Žloigner de Sybaris, il ne peut s'agir d'un simple orphelin. Les quatre cents familles de cette citŽ savaient trs bien ce qu'elles faisaient. Un grand nombre de barbares vivaient ˆ Sybaris pour s'y frotter ˆ la civilisation grecque. Mais si ce garon Žtait un barbare, pourquoi l'aurait-on envoyŽ ˆ Milet plut™t que dans son pays ? PoussŽ par mon amour-propre, je m'Žcriai : - ConsidŽrez-moi avec attention. Est-ce que mon visage est celui d'un barbare ? Les quatre vieillards au front ceint du bandeau divin me regardrent de plus prs - Comment savoir ? disaient-ils. Tes vtements sont ioniens, ton Žducation est celle d'un Grec. Il existe autant de visages que de peuples. Un Žtranger ne se reconna”t pas ˆ ses traits mais ˆ son vtement, ˆ sa coiffure, sa barbe, sa faon de parler. Tandis qu'ils m'examinaient, leurs paupires se plissrent et, se dŽtournant de moi, ils Žchangrent des coups d'oeil inquiets. Car la fivre divine, aprs le ježne et les purges, me faisait trembler et la lumire des dieux brillait dans ma prunelle. En cet instant je vis dans le coeur des quatre vieillards. Ils Žtaient si troublŽs par ce qu'ils dŽcouvraient qu'ils perdaient confiance en eux-mmes. Quelque chose en moi Žtait plus puissant qu'eux. En moi Žtait une connaissance supŽrieure ˆ la leur. L'hiver approchait. Bient™t le dieu serait parti pour l'extrme nord, pour le pays des lacs et des cygnes, abandonnant Delphes ˆ Dionysos. Sur la mer les temptes se dŽcha”naient, les vaisseaux regagnaient les ports, les plerins ne venaient plus ˆ Delphes. Les nobles vieillards aspiraient ˆ la paix, craignaient les dŽcisions et n'espŽraient plus de l'avenir que la chaleur du foyer et l'assoupissement brumeux de l'hiver. - VŽnŽrables anciens, dis-je, accordez-moi la paix. Accordez-vous la paix ˆ vous-mmes. Sortons sous le vaste ciel pour guetter un prŽsage. Nous sort”mes, les prtres serrant leurs robes contre eux, levant les yeux vers les cieux lugubres. Soudain la plume bleutŽe d'une colombe voltigea devant moi, je tendis la main et la saisis. - Voici le prŽsage ! m'Žcriai-je, exultant. Je remarquai alors la nuŽe de colombes qui passait dans le ciel au-dessus de nos ttes. Mais pour moi la plume demeurait un signe. Les prtres se pressrent autour de moi. - Une plume de colombe. L'oiseau de Cythre. Voyez, Aphrodite a Žtendu sur lui son voile d'or. Son visage resplendit de lumire ! Une bourrasque soudaine fit frŽmir nos tuniques et dans le lointain, vers l'ouest, la foudre frappa le sommet d'une montagne. Le roulement du tonnerre s'attarda dans la vallŽe de Delphes. Nous demeur‰mes un moment encore dans l'attente, mais comme rien d'autre n'advenait, les prtres rentrrent dans le temple, me laissant sous le portique. Je lus sur la muraille les maximes des sept sages, je contemplai les vaisseaux de CrŽsus et l'image d'Homre. L'odeur des branches de laurier bržlant dans le feu Žternel de l'autel emplissait mes narines. Enfin, les prtres revinrent et rendirent leur jugement : - Tu es libre d'aller o tu voudras, Turms d'Ephse. Les dieux se sont manifestŽs par des signes et la pythie a parlŽ. Ce n'est pas ta volontŽ, mais celle des dieux qui s'est accomplie ˆ travers toi. Continue d'honorer ArtŽmis comme par le passŽ et fais des offrandes ˆ Aphrodite qui t'a sauvŽ la vie. Mais si le dieu de Delphes ne condamne pas ton acte, il refuse de porter la responsabilitŽ de ta faute car c'est ArtŽmis qui est responsable, c'est elle qui s'est rŽvoltŽe contre la dŽesse asiatique. - O dois-je aller ? demandai-je. - Va vers l'ouest d'o tu es venu un jour. Ainsi a dit la pythie et ainsi te disons-nous. - Est-ce lˆ l'ordre du dieu ? interrogeai-je, dŽu. - Certainement pas ! se rŽcrirent-ils. N'as-tu pas entendu que le dieu de Delphes ne veut rien avoir ˆ faire avec toi ? Il s'agit seulement d'un bon conseil. - Je ne suis pas consacrŽ ˆ ArtŽmis, dis-je, mais ˆ l'Žpoque de la pleine lune, elle m'est apparue en rve, un chien noir ˆ ses c™tŽs. Sous la forme souterraine d'HŽcate, elle s'est montrŽe ˆ moi chaque fois que, ˆ la demande de la prtresse, j'ai dormi dans son temple les nuits de pleine lune. C'est pourquoi je sais que je serai riche un jour. Lorsque cela arrivera, j'enverrai une offrande votive ˆ votre temple. Mais ils ne voulurent rien entendre : - N'envoie aucune offrande au dieu de Delphes, car nous ne l'accepterons pas. Ils ordonnrent mme au gardien du trŽsor de me rendre mon argent en ne prŽlevant, que le cožt de mon entretien et de ma purification comme prisonnier du temple. Tant Žtait grande leur mŽfiance ˆ mon Žgard, et ˆ l'Žgard de tout ce qui, ˆ cette Žpoque, venait de l'est... ~7~ J'Žtais libre de partir mais Dorieos n'avait pas encore reu la rŽponse des prtres. Nous quitt‰mes les jardins du temple, passant notre temps au pied de la muraille ˆ graver nos noms dans la pierre. Lˆ, sur le sol nu, gisaient les rochers qui furent consacrŽs aux divinitŽs souterraines un millier d'annŽes avant la venue d'Apollon ˆ Delphes. D'une badine de saule, Dorieos fouettait impatiemment la pierre. - J'ai ŽtŽ ŽduquŽ pour la guerre et pour vivre avec mes semblables. La solitude et l'inaction font fermenter en moi de folles pensŽes. Aprs tout, mon problme est une affaire politique plut™t que divine. On le rŽsoudrait plus aisŽment en maniant le glaive qu'en m‰chant des feuilles de laurier. - Laisse-moi tre ton oracle, suggŽrai-je. Nous vivons une Žpoque de soulvements. Viens ˆ l'est avec moi, de l'autre c™tŽ de la mer, dans l'Ionie o l'on a commencŽ de danser la danse de la libertŽ. Les reprŽsailles perses menacent les citŽs insurgŽes. Un soldat aguerri sera le bienvenu, il aura maintes occasions de butin et mme d'accession au commandement. - Nous autres, hommes de Sparte, avoua-t-il de mauvaise gr‰ce, nous n'aimons gure la mer et nous ne la traversons jamais pour nous mler de ce qui se passe au-delˆ. - Tu es un homme libre, insistai-je, et tu n'es plus liŽ par les prŽjugŽs de ton peuple. La mer est superbe, mme bouillonnante d'Žcume, et les citŽs d'Ionie sont belles, point trop froides en hiver, point trop chaudes l'ŽtŽ. Sois mon compagnon et partons ensemble vers l'est. - Jetons chacun, suggŽra-t-il, un os de mouton qui nous indiquera la direction que nous devons prendre. Par trois fois, nous jet‰mes des os de mouton au pied des roches dŽdiŽes aux divinitŽs souterraines. Nous n'en croyions pas nos yeux. Chaque fois les os montraient l'ouest, ˆ l'opposŽ de l'Ionie. - Il y a quelque chose qui ne va pas, dans ces os, dit Dorieos avec dŽgožt. Ils n'ont rien de prophŽtique. Ses paroles me rŽvŽlaient involontairement son dŽsir de se joindre ˆ moi dans la guerre contre les Perses. C'est pourquoi, avec de feintes rŽticences, je lui dis : - J'ai vu de mes propres yeux une rŽplique de la carte du monde tracŽe par HŽcatŽe de Milet. Il ne fait pas de doute que le Grand Roi est un formidable adversaire car il rgne sur des milliers de nations, de l'Egypte ˆ l'Inde. - Plus fort est l'adversaire plus glorieux le combat, rŽpliqua Dorieos. - Je n'ai rien ˆ redouter, affirmai-je. Comment les armes humaines pourraient-elles m'atteindre, quand le tonnerre n'a pas rŽussi ˆ m'Žgratigner ? Je crois que je suis invulnŽrable. Mais il n'en est pas de mme pour toi. Aussi ne m'efforcerai-je pas plus longtemps de te convaincre de me suivre dans une aventure ˆ l'issue incertaine. Les os indiquent l'ouest. Tu dois leur obŽir. - Pourquoi ne partirions-nous pas ensemble pour l'ouest ? Comme tu l'as dit, je suis libre, mais la libertŽ n'a pas de gožt si je n'ai pas de compagnon avec qui la partager. - Les os aussi bien que les prtres me conseillent l'ouest mais c'est prŽcisŽment pour cela que j'irai ˆ l'est. Je dois me prouver que les prŽsages et les avertissements divins ne peuvent m'interdire de faire ce que je dois faire. Dorieos Žclata de rire. - Tu te contredis. - Tu ne comprends pas. Je veux me prouver ˆ moi-mme que je ne peux Žchapper ˆ mon destin. A peine avais-je terminŽ que les serviteurs du temple venaient chercher Dorieos. Son visage s'Žclaira. Il se leva de son rocher et courut vers le temple. Je restai ˆ l'attendre prs de l'Žnorme autel des sacrifices. Lorsqu'il revint, son front Žtait baissŽ. - La pythie a parlŽ et les prtres ont ŽtudiŽ les prŽsages. Mon retour ˆ Sparte y attirerait une malŽdiction. C'est pourquoi je dois aller au-delˆ des mers. Ils m'ont recommandŽ d'aller ˆ l'ouest o quelque tyran d'une riche citŽ sera heureux de me prendre ˆ son service. Ma tombe sera creusŽe ˆ l'ouest, m'ont-ils dit. C'est aussi lˆ-bas que je gagnerai une renommŽe immortelle. - C'est pourquoi nous devons faire voile vers l'est, rŽtorquai-je avec un sourire. Tu es encore jeune. Pourquoi te h‰ter vers ta tombe ? Nous gagn‰mes la c™te le jour mme, et ce fut pour dŽcouvrir que la mer Žtait dŽcha”nŽe et qu'aucun bateau ne naviguait plus. Nous poursuiv”mes donc notre voyage par la terre, dormant dans des huttes de berger abandonnŽes. Aprs avoir passŽ MŽgare, nous džmes dŽcider du meilleur chemin pour atteindre l'Ionie. J'avais des amis dans la citŽ d'Athnes, qui avaient participŽ ˆ l'expŽdition de Sardes mais, comme une faction conservatrice avait pris le pouvoir dans leur ville, ils n'auraient peut-tre nulle envie de voir Žvoquer le passŽ. Corinthe, quant ˆ elle, Žtait la plus hospitalire des citŽs grecques. De ses deux ports les bateaux partaient vers l'est ou l'ouest et mme les vaisseaux phŽniciens y mouillaient librement. On m'avait dit aussi qu'on n'y craignait pas de frŽquenter les Žtrangers. - Dirigeons-nous sur Corinthe, suggŽrai-je. Lˆ-bas nous pourrons recueillir les toutes dernires nouvelles de l'Ionie et nous serons en mesure de prendre la mer, au printemps au plus tard. Dorieos s'assombrit. - Nous sommes amis et comme Ionien tu es plus familiarisŽ que moi avec les voyages et les citŽs Žtrangres. Mais comme Spartiate, il ne m'est pas possible de me ranger ˆ l'avis d'un autre sans Žmettre de protestation. - Jetons une nouvelle fois les os de mouton. En m'aidant de la position du soleil, je dessinai les points cardinaux dans le sable et indiquai du mieux que je pus la direction de Corinthe et celle d'Athnes. Dorieos lana les os. Sans contestation possible, ils indiquaient Corinthe. - Allons ˆ Corinthe, dit-il d'un air morose. Mais c'est moi qui l'ai dŽcidŽ et non toi. Comme sa volontŽ Žtait plus forte que la mienne, je capitulai : - Les coutumes ioniennes m'ont amolli. Mon esprit a ŽtŽ g‰tŽ par l'enseignement d'un sage qui mŽprisait les hommes. Tout ce qui augmente le savoir diminue la volontŽ. C'est pourquoi nous nous conformerons ˆ tes dŽsirs et nous gagnerons Corinthe. Son visage s'Žclaira, il sourit, courut et lana sa javeline aussi loin qu'il put en direction de Corinthe. Mais lorsque nous fžmes auprs de son arme, nous v”mes qu'elle avait transpercŽ un morceau de bastingage pourri rejetŽ par la mer. Nous ne d”mes rien et Žvit‰mes de nous regarder mais chacun sentit que le prŽsage Žtait dŽfavorable. Dorieos libŽra sa javeline et nous nous m”mes en marche vers Corinthe sans un regard en arrire. Dans la citŽ aux deux ports, il n'est pas nŽcessaire d'habiter chez des amis, car on trouve des auberges qui fournissent la nourriture et le logement. On n'y juge pas l'Žtranger ˆ sa mine, ˆ ses vtements ou mme selon la couleur de sa peau, mais seulement d'aprs le poids du sac o il garde son argent. Je suspecte la majoritŽ des habitants de cette ville de n'avoir aucune occupation honnte, leur seul travail paraissant tre d'aider les Žtrangers ˆ dŽpenser leur argent au plus vite. Nous trouv‰mes ˆ notre arrivŽe un grand nombre de rŽfugiŽs des citŽs ioniennes. La plupart d'entre eux Žtaient des riches qui, s'ils craignaient la libertŽ et la volontŽ populaires, craignaient encore plus la vengeance des Perses. Ils Žtaient certains que des reprŽsailles menaaient les citŽs ioniennes qui avaient banni leurs tyrans, dŽtruit les b‰timents perses et relevŽ leurs murailles. Beaucoup de rŽfugiŽs attendaient le printemps pour prendre quelque vaisseau marchand en partance pour les grandes citŽs grecques de la Sicile ou de l'Italie, afin de mettre entre les Perses et eux la plus grande distance possible. - A l'ouest existe une Grce plus grande, avec de riches cites et de l'espace pour respirer, disaient-ils. L'avenir est ˆ l'ouest, car ˆ l'est rgnent dŽsormais l'oppression et la destruction. Mais ils devaient admettre que la rŽvolte s'Žtait Žtendue jusqu'ˆ Chypre, que les bateaux ioniens dominaient la mer et que toutes les citŽs ioniennes s'Žtaient de nouveau jetŽes dans la rŽbellion. Lorsque arriva le printemps, nous f”mes voile vers l'Ionie ˆ bord d'un des premiers vaisseaux qui appareillrent. Livre II DIONYSIOS DE PHOCƒE ~1~ Dans la guerre contre les Perses j'acquis la rŽputation d'un homme qui riait parce qu'il ne craignait pas la mort. Dorieos pour sa part devint cŽlbre pour le sentiment de sŽcuritŽ que procurait son commandement. Mais lorsque les Perses eurent bloquŽ Milet du c™tŽ de la terre, Dorieos me dit : - Bien que Milet protge encore les citŽs ioniennes qui se trouvent derrire elle, chaque Ionien ici craint pour sa propre patrie et cette crainte est responsable de la confusion qui nous entoure. En outre, les Perses nous surpassent sur terre tandis que notre flotte est encore intacte derrire l'”le de LadŽ. Dorieos Žtait ˆ prŽsent un gŽant barbu dont le casque s'ornait d'une crte de plumes et dont le bouclier portait des incrustations d'argent. ConsidŽrant ce qui l'entourait, il poursuivit : - Cette citŽ avec ses richesses et ses murs imprenables est devenue pour moi un pige. Je n'ai pas l'habitude de dŽfendre des murs car le bouclier du Spartiate est sa seule muraille. Turms, mon ami, quittons Milet. Cette citŽ sent dŽjˆ la mort ! - Allons-nous quitter la terre ferme et prendre comme terrain de bataille le plancher mouvant des vaisseaux ? demandai-je. Pourtant tu hais la mer et ton visage p‰lit lorsque ( SUITE DANS LE LIVRE ) Bon de Commande pour les personnes qui ne peuvent pas se dŽplacer ou qui habitent loin d'une grande librairie ou qui n'ont pas le temps... ( France mŽtropolitaine uniquement, nous tŽlŽphoner pour les autres destinations) Titre Prix unitaire x QuantitŽ Sous Total La Divine Connexion 19,9 ____ _________ Enqute Anges 600p 28,8 ____ _________ Enoch, Dialogues 19,9 ____ _________ La Vierge du Mexique 21 ____ _________ Biog. de Gabriel 22 ____ _________ EncyclopŽdie T1 30 ____ _________ EncyclopŽdie T2 30 ____ _________ EncyclopŽdie T3 23,9 ____ _________ Le Prtre du Temps 22,7 ____ _________ Le Principe de Lucifer 22,7 ____ _________ Le Principe T2 22,7 ____ _________ Mondes en Collision 22,7 ____ _________ La SexualitŽ de Narcisse 19,9 ____ _________ La VŽnus aux Fleurs 19,9 ____ _________ Voie Express Paradis 19,9 ____ _________ L'explorateur de l'au-delˆ 19,9 ____ _________ ss Total : Frais de port : 3,40 Euro pour le 1er livre, + 1 Euro pour le second + 0,5 Euro pour le 3e. 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