Cliquez ici pour JESUS LE NAZAREEN

Cliquez ici pour MONDES EN COLLISION

Cliquez ici pour ATHENA

Cliquez ici pour DERRIERE LES PORTES DE LA LUMIERE

Cliquez ici pour LA MACHINE POUR PARLER AVEC LES MORTS

Cliquez ici  pour LA BIOGRAPHIE DE L'ARCHANGE GABRIEL

Cliquez ici pour LE CONTACT DIVIN

Cliquez ici pour LE DESORDRE DES SIECLES

Cliquez ici pour LE DICTIONNAIRE DES ANGES

Cliquez ici pour LES GRANDS BOULEVERSEMENTS TERRESTRES

Cliquez ici pour LA DIVINE CONNEXION

Cliquez ici pour L'ETRUSQUE

Cliquez ici  pour LA VIERGE DU MEXIQUE

Cliquez ici  pour LE PRINCIPE DE LUCIFER

Cliquez ici pour ENQUETE SURE L'EXISTENCE DES ANGES GARDIENS

Cliquez ici pour L'ENCYCLOPEDIE T1

Cliquez ici pour L'ENCYCLOPEDIE T2

Cliquez ici pour LE PRETRE DU TEMPS

Cliquez ici pour RAS LE BOL

Le Jardin des Livres
00 (33) 01 44 09 08 78
choisissez et cliquez
Recevez notre catalogue chez vous
243 Bis Blvd. Pereire, Paris 75017
La Librairie où vous trouverez TOUT notre fonds à Paris
ouverte jusqu'à 22-23h "L'OEIL ECOUTE"
Martinique - Guadeloupe : "OASIS"
Réunion: "Le troisième Oeil"
S i t e   s é c u r i s é   S S L   1 2 8   B i t s
voir ma commande...

des centaines de pages à lire gratuitement


COMME UNE BETE

Philip-José Farmer








Comme

Une Bête



UN EXORCISME, RITUEL UN


roman traduit de l'américain

par François Lasquin


























Le jardin des Livres

Paris

Vous pouvez envoyer les premiers chapitres de ce livre ( word, star-office, pdf, html, txt, mac ) à vos amis et relations par e-mail :


www.lejardindeslivres.fr/comme.htm Html

www.lejardindeslivres.fr/PDF/comme.pdf Pdf

www.lejardindeslivres.fr/PDF/comme.doc Word

www.lejardindeslivres.fr/PDF/comme.sdw Openoffice


Format texte pur : ( cliquez sur Shift pour sauver le fichier sur votre bureau, sinon votre navigateur va l'ouvrir )





« Comme une Bête »

Titre original : The Image of the Beast

© 2001 Ralph Vicinanza Ltd.


© 2004 Le jardin des Livres®

pour la traduction française


Dessin de couverture : aimable permission

de l'héritage Keleck © 2004


243 bis, Boulevard Pereire - Paris 75827 Cedex 17

tel : 01 44 09 08 78 Service Presse : Marie Guillard


www.lejardindeslivres.fr

( plus de 1000 pages à lire )




ISBN 2-914569-23-8 EAN 9782-914569-231




Toute reproduction, même partielle par quelque procédé que ce soit, est interdite sans autorisation préalable. Une copie par Xérographie, photographie, support magnétique, électronique ou autre constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d'auteur.

Philip José Farmer



L'Ange Gabriel

de la Littérature





L'univers est un livre dont on n'a lu que la première page quand on n'a vu que son pays.

Lord Byron1


La frustration entraîne toutes les haines.

Howard Bloom





Philip José Farmer est un écrivain mystique, fasciné par l'interaction qui existe entre notre monde humain et le monde divin. Dans les Amants Etrangers, livre qui l'a rendu mondialement célèbre, Farmer a traité ce thème en refaisant une Annonciation : marié à une femme frigide et bigote le héros n'avait pas réussi à la voir nue, ni même à la toucher. Ne pouvant plus supporter la société prude imposée par le clergé, et totalement frustré, le héros accepte de s'expatrier. Il embarque à bord du vaisseau spatial « Gabriel » qui le dépose sur une planète lointaine. Là, bravant l'interdit des curés, il tombe amoureux d'une jeune extra-terrestre et fait l'amour avec elle !

En 1950, les censeurs en ont avalé leur cutter.

Un critique remarqua très justement que pour Philip José Farmer, « le sexe et la religion sont les deux faces d'une même pièce. Pouvons-nous aller jusqu'au bout de nous-mêmes et accéder à la jouissance totale ? A l'immortalité ? A la résurrection des corps ? A la toute-puissance ? »

L'immortalité est l'autre thème obsessionnel de Philip José Farmer, plus particulièrement dans son oeuvre la plus célèbre, le Monde du Fleuve. En effet, Farmer s'était posé bien des questions sur le « Jugement Dernier » principe selon lequel les habitants de la Terre périront d'un coup pour être tous ressuscités ensemble.

Cependant, Farmer ne s'était pas contenté de poser des questions à son pasteur local, il est allé loin, beaucoup plus loin : il a imaginé ce qui se passerait pratiquement lorsque 40 milliards d'êtres humains, venant de toutes les époques et de toutes les cultures, se réveilleront tous ensemble et au même moment !

Et dans cette saga ( best-seller mondial traduit en 30 langues ) les ressuscités n'ont qu'une seule idée en tête, découvrir Celui qui les a ressuscités.


S'il est dit que tout homme doit rechercher Dieu dans sa vie, alors Philip José Farmer est celui qui est allé le plus loin pour Le trouver, obtenant au passage, lui aussi, une forme d'immortalité. Songez par exemple que son livre Les Amants Etrangers a aujourd'hui 54 ans et qu'en 2004, il n'a toujours pas pris une seule ride !

Curieusement, de toute son oeuvre littéraire, Comme une Bête et Gare à la Bête se distinguent comme ses deux livres les plus fous.

Se servant de la trame classique d'un bon vieux livre policier, Farmer y examine la part animale de chaque être humain, au sens propre. Avec le personnage de Vivienne Mabcrough, incontestablement le plus original et le plus extravagant de toute l'histoire de la Littérature, y compris sumérienne, Philip José Farmer montre que nous avons tous en nous une part obscure qui ne demande qu'à sortir. Transcendant cette idée avec une aisance indécente, Farmer prouve ainsi à tous les aspirants-écrivains que ce n'est pas tant leur style qui est important mais bien leur imagination. Et là, pas de doute, on en reste abasourdi : mais où est-il allé chercher tout ça ?

Si l'histoire de Comme une Bête et Gare à la Bête se déroule dans le Los Angeles de la fin des années soixante, elle fait penser à bien des égards au livre du grand romancier finnois Mika Waltari L'Etrusque. Le héros de Waltari traverse le monde antique en compagnie d'une vierge sacrée nymphomane dont les roueries finissent par lui révéler sa véritable identité. Le héros de Farmer traverse Los Angeles où son « moi » ne lui sera révélé qu'après un bain de sexualité torride avec Vivienne Mabcrough qui lui donnera, en plus, les clés de l'orgasme absolu.


Dans les deux cas, le très prude Waltari et le très libéré Farmer disent la même chose : la sexualité des femmes permet aux hommes de se... retrouver. Et se retrouver dans un lit avec Vivienne, un clin d'oeil à la fée, doit être un véritable feu d'artifice.

Vivienne Mabcrough !


A elle seule, elle devrait être prescrite par tous les médecins et doublement remboursée, d'abord par la Sécurité Sociale et ensuite par le Ministère de la Culture afin d'encourager la lecture chez la jeune génération.


Cette rousse captive l'imagination comme aucun autre personnage de roman. On l'imagine, on la désire, on la caresse et on rêve même de devenir voyeur, comme Farmer, pour la voir ne serait-ce qu'une fois en pleine action.


En résumé, Comme une Bête et à Gare à la Bête sont aux adultes ce que les Harry Potter sont aux enfants, un débordement de personnages fantasmagoriques mais avec une sexualité sans frontières, ce qui est normal puisqu'ils viennent tous de galaxies lointaines.


C'est la raison pour laquelle Vivienne Mabcrough sort littéralement de ces pages car cette rousse, que Salvador Dali aurait adoré peindre, est à la Littérature ce que Emmanuelle est au Cinéma.


Un mythe.


Le Jardin des Livres












 - Dolores est apparue à trois d'entre nous... Ce n'est ni un mirage, ni une illusion... J'ai moins peur d'un fantôme comme celui-là que de bien des personnes faites de chair et d'os.


~ 1 ~








Du lait. Vert. En train de tourner.

La fumée montait vers la lumière, la fumée et la lumière se mêlaient, se muaient en lait vert. Le lait se décomposait en millions de particules verdâtres, montait, recouvrait le plafond d'une fumée opaque.

Le smog était partout. En haut. En bas. Dans la salle. Dehors.

Vert, aigre.

L'aigreur n'émanait pas seulement du smog qui s'était insinué à travers les climatiseurs et de la fumée des cigarettes qui formait d'épaisses volutes. Harald Childe avait encore à l'esprit les images qu'il avait vues ce matin-là, et il savait qu'il allait les revoir bientôt.

Childe n'avait jamais vu la salle de projection du commissariat central de Los Angeles plongée dans une telle obscurité. En temps ordinaire, le rayon lumineux qui sortait de la cabine de projection éclairait un peu la pénombre. Mais ce jour-là, la fumée des cigares et des cigarettes, le smog omniprésent et l'humeur des spectateurs assombrissaient tout. L'écran lui-même semblait absorber la lumière au lieu d'en réfléchir les reflets argentés.

Au plafond, le rai de lumière et la fumée des cigarettes opéraient leur jonction et le lait vert se formait, caillait, s'aigrissait. C'est ainsi qu'Harald Childe voyait les choses et l'image n'avait rien d'exagéré. Los Angeles et le comté d'Orange suffoquaient lentement. De mémoire d'homme, on n'avait pas vu de pareille alerte au smog. Il n'y avait pas eu un souffle de vent depuis deux jours et deux nuits. Le troisième jour était largement entamé et aucune amélioration n'était en vue.


Mais à présent, Childe pouvait penser à autre chose qu'au smog.


Matthew Colben, son associé ( feu son associé, peut-être ) était apparu sur l'écran, pieds et poings liés, les jambes écartées. Derrière lui, les lourdes tentures couleur lie-de-vin luisaient d'un éclat sombre. Normalement, Colben avait le visage de la couleur d'un verre de chianti coupé d'eau, mais là, il était aussi rouge et boursouflé qu'une outre en plastique transparent pleine de vin.

La caméra s'éloigna de son visage et montra le reste de son corps et une partie de la pièce. Colben, nu comme un ver, était couché à plat sur le dos. Ses bras, le long de son corps, étaient solidement attachés par des courroies en cuir. Ses jambes, également maintenues par des courroies, étaient largement écartées. Son sexe pendait mollement en travers de sa cuisse gauche. On aurait dit un gros lombric abruti par l'alcool.



La table sur laquelle il était attaché semblait avoir été conçue spécialement pour ce type d'opération. Elle avait la forme d'un Y.

En dehors de la table, des tentures lie-de-vin et de l'épaisse moquette de la même couleur, la pièce était vide. La caméra fit un panoramique sur les tentures qui entouraient toute la pièce. Puis, elle revint à son point de départ et s'éleva. Le corps étendu de Matthew Colben apparut à peu près tel qu'aurait pu le voir une mouche du haut du plafond. Sa tête reposait sur un coussin noir. Il levait les yeux vers la caméra, avec un sourire d'une ineffable stupidité. Il était pieds et poings liés, réduit à une totale impuissance, mais il avait l'air de s'en foutre complètement.

Le début du film expliquait pourquoi. On y voyait Colben passer d'une terreur impuissante à une excitation fébrile, grâce à un conditionnement très au point.

Childe, qui avait déjà vu le film, sentit ses tripes se nouer  il avait la sensation qu'elles s'enroulaient autour de sa colonne vertébrale jusqu'à l'étouffer.

Colben souriait béatement.

-Couillon ! souffla Childe entre ses dents. Pauvre con.

L'homme assis à la droite de Childe se tourna vers lui et dit :

-Comment ? Qu'est-ce que vous dites ?

-Rien, monsieur le préfet, répondit Childe.

Il avait l'impression que son sexe et ses testicules se rétractaient et lui remontaient dans le ventre. Les tentures s'entrebâillèrent. Zoom sur un oeil immense, charbonneux, bordé de cils très longs. La pupille était d'un étrange bleu foncé. La caméra descendit le long d'un nez droit et fin jusqu'à des lèvres charnues, d'un rouge éclatant. Les dents, trop blanches et trop parfaites, s'entrouvraient pour laisser passer un bout de langue rose. La langue faisait un mouvement de va-et-vient et redisparaissait. Un filet de bave coulait le long du menton.

La caméra reprit du champ. Les tentures s'ouvrirent toutes grandes, et une femme fit son entrée. Elle avait des cheveux d'un noir de jais, peignés en arrière, qui lui tombaient jusqu'à la taille. Son visage était très maquillé  : rouge à lèvres, deux couches de poudre, mouche sur chaque joue soulignée d'une boucle de bleu anglais, fards de toutes les couleurs autour des yeux, immenses faux-cils. Elle avait même un minuscule anneau d'or dans le nez. Elle était vêtue d'une robe verte fermée par des cordelettes au col et à la taille, mais le tissu était si fin qu'elle aurait aussi bien pu être nue. Ce qui ne l'empêcha pas de dénouer les cordelettes et de laisser glisser sa robe jusqu'à terre, montrant qu'elle pouvait être encore plus nue.

La caméra cadra la femme en gros plan. Elle avait un creux très prononcé à la base du cou  saillie des deux côtés du creux étaient délicats et fins.

Ses seins étaient fermes, plutôt petits, en forme de poire et dressés vers le haut, avec des mamelons pointus. La cage thoracique était large et bien développée. Le ventre était très plat, les os des hanches saillaient un peu trop. La caméra contourna la femme, à moins que celle-ci n'ait pivoté sur elle-même ( Childe ne pouvait pas en être sûr parce que l'objectif était trop près d'elle et qu'il n'avait aucun point de référence ). Une paire de fesses remplit l'écran. On aurait dit deux oeufs durs gigantesques dans leur coquille.

La caméra s'attarda un moment sur la taille frêle et les hanches ovoïdes, puis elle se tourna vers le plafond, qui était recouvert d'une draperie de la couleur d'un vaisseau sanguin éclaté dans l'oeil d'un ivrogne. La caméra remonta le long d'une cuisse blanche et nacrée  de lumière illumina l'entrecuisse. La femme devait écarter les cuisses, car on voyait le bord des grandes lèvres et le petit oeil brunâtre de l'anus. Les poils du pubis étaient blonds. Ce qui signifiait qu'elle s'était coloré les cheveux, ou décoloré le pubis.

La caméra passa entre les jambes de la femme et continua sa lente ascension. Les jambes ressemblaient maintenant à celles d'une statue colossale. Elle se redressa à la hauteur du pubis, qui était partiellement recouvert d'un triangle d'étoffe retenu par du chatterton. Childe se demandait bien pourquoi. Mais ce n'était sûrement pas par souci de pudeur.

Il avait déjà vu le film, mais il se raidit. La première fois, il avait violemment sursauté, comme tous les autres spectateurs  un juron. Et quelqu'un avait poussé un cri de terreur.

L'étoffe était comme collée au pubis. Avec un changement d'éclairage elle devint presque transparente. On distinguait le triangle sombre des poils et un sillon vertical traversait le tissu à l'endroit où elle pénétrait dans l'orifice du vagin.

Soudain ( Childe savait ce qui allait arriver, mais il ne put se retenir de sursauter ), l'étoffe s'enfonça plus profondément. On aurait dit que quelque chose écartait les lèvres depuis l'intérieur du vagin. Puis, un renflement se forma  tissu se souleva à plusieurs reprises comme sous les coups d'une tête minuscule. Ensuite, le renflement disparut et l'étoffe ne bougea plus.

Le préfet, qui était assis à deux sièges de Childe, s'écria :

-Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu ?

Il recracha la fumée de son cigare et se mit à tousser. Childe l'imita.

-Peut-être qu'elle a un machin à ressort dans le vagin, suggéra-t-il. A moins qu'il ne s'agisse d'un... Il laissa sa phrase ( et son idée ) en suspens. A sa connaissance, même s'il existait des hermaphrodites, ils n'avaient pas de pénis à l'intérieur du vagin. Et d'ailleurs, ça n'avait pas l'air d'un pénis, mais d'une chose indépendante, douée d'une volonté propre. En tout cas, il lui avait bien semblé que la chose soulevait l'étoffe en plusieurs endroits.

La caméra fit un mouvement et recadra Colben. Elle était à moins d'un mètre de lui et le surplombait de quelques centimètres. On voyait les pieds, qui paraissaient énormes vus de si près, les mollets et les cuisses, musclés et velus, étalés sur la table en Y, les testicules lourds, et le pénis, qui avait toujours l'air d'un gros ver de terre, mais qui avait grossi et levait sa tête rouge et gonflée.

Colben n'avait pas pu voir la femme faire son entrée, mais le conditionnement avait joué  : il savait qu'elle arriverait au bout d'un certain temps après qu'on l'eut attaché sur la table. Son pénis se réveillait  on aurait pu croire qu'il avait des oreilles invisibles, comme les serpents, et qu'il avait entendu la femme, ou que la mince fente en haut du gland pouvait détecter, comme les cavités nasales d'une vipère, la chaleur émise par un corps humain.

La caméra se déplaça pour prendre de profil le visage de Matthew Colben, détaillant les cheveux poivre et sel aux boucles épaisses, les grandes oreilles rouges, le front lisse, le grand nez aquilin, les lèvres minces, la mâchoire lourde, le menton carré, massif qui évoquait la tête d'un marteau de forgeron et les joues rondes  contours de la poitrine grasse et lourde, de la brioche respectable que Colben s'était acquise en se goinfrant de viande rouge et de bière, et du méplat qui descendait jusqu'au pénis à présent pleinement érigé. Le sexe apparut en gros plan  qui carguaient la vergue du désir ( Childe était très doué pour les métaphores, et ce genre d'image lui venait tout naturellement à l'esprit ). Le gland, entièrement décalotté, était lubrifié et gluant.



La caméra s'écarta de Colben et s'éleva de façon à montrer les deux protagonistes à la fois. La femme s'approcha de Colben, lentement, en ondulant des hanches  arrivant à sa hauteur, elle lui dit quelque chose. Ses lèvres remuaient, mais la scène était muette. Le spécialiste de la police n'était pas parvenu à lire sur ses lèvres parce qu'elle penchait trop la tête. Colben lui répondait quelque chose qui n'avait pas pu être déchiffré pour la même raison.

La femme se pencha au-dessus du visage de Colben et lui mit dans la bouche le bout de son sein gauche. Colben le suça un moment et la femme se retira. Gros plan sur le mamelon humide et gonflé. La bouche de la femme se posa sur celle de Colben. La caméra s'approcha de biais, et la femme releva un peu la tête pour que l'on voie bien le va-et-vient de sa langue dans la bouche de son partenaire. Puis elle couvrit de baisers humides son menton, son cou, sa poitrine, le bout de ses seins, et barbouilla de salive son ventre rebondi. Elle descendit lentement jusqu'au pubis et mouilla les poils. Elle lécha le pénis à petits coups de langue, l'embrassa plusieurs fois du bout des lèvres  puis elle le prit à la racine, le serra bien fort entre ses doigts et caressa le gland du bout de la langue. Puis elle vint se placer entre les jambes de Colben et se mit à le sucer avec énergie.

Le son d'un piano aigrelet se fit entendre. C'était le genre d'instrument dont on jouait autrefois dans les bars ou dans les cinémas du temps du muet. Il jouait Humoresque, assez faux. La caméra cadra en contre-plongée le visage de Colben qui fermait les yeux et avait l'air extatique. La voix de la femme se fit entendre pour la première fois :

-Préviens-moi quand tu seras sur le point de jouir, mon chéri. Une trentaine de secondes à l'avance. J'ai une surprise pour toi. Tu verras, c'est vraiment formidable.

Les flics avaient étudié la voix à l'oscillographe. La bande avait été trafiquée. C'est pour cela que la femme parlait d'une voix sépulcrale, un peu chevrotante.

-Pas si vite, dit Colben. Prends ton temps, fais durer le plaisir, comme la dernière fois. Je n'avais jamais aussi bien joui. Mais ne me fous pas ton doigt dans le cul, ce coup-ci. Ça me fait mal. J'ai des hémorroïdes.

Au cours de la première projection, plusieurs flics avaient ricané bêtement à ce passage du film. Mais cette fois il n'y eut pas un seul rire. L'ambiance qui régnait dans la salle s'était subtilement modifiée. La fumée des cigarettes parut se solidifier  faisceau de lumière qui sortait de la cabine de projection devint encore plus aigre. Le préfet avala une grande goulée d'air, un râle lui sortit de la gorge et il fut pris d'une violente quinte de toux.

Le piano se mit à jouer l'Ouverture de Guillaume Tell. La petite musique grêle était totalement incongrue et c'était son incongruité même qui la faisait paraître si horrible.

La femme leva la tête et demanda :

-Alors, mon petit, tu jouis ?

-Oui, oui ! haleta Colben. Ça vient, je le sens !

La femme fit face à l'objectif et elle sourit. La chair de son visage parut se volatiliser, découvrant des os un peu phosphorescents, aux contours imprécis. Seul le crâne était dur et poli. Puis la chair se remit en place et recouvrit les os.

La femme fit un clin d'oeil à la caméra, et elle se baissa de nouveau. Mais cette fois elle s'accroupit sous la table. La caméra suivit son mouvement. Elle prit quelque chose sur une minuscule étagère qui était fixée à un pied de la table. La lumière s'intensifia, et la caméra se rapprocha.

La femme tenait un dentier à la main. Les fausses dents avaient l'air d'être en fer, effilées comme des crocs de tigre et acérées comme un rasoir.

Elle sourit, reposa le dentier sur l'étagère, inséra ses deux mains dans sa bouche et ôta ses propres dents. Ça la vieillissait de trente ans. Elle mit les dents blanches sur l'étagère et les remplaça par les dents de fer. Elle glissa le bout de son index entre ses nouvelles dents et le mordilla. Ensuite, elle ôta son doigt de sa bouche et le tendit vers la caméra. Le doigt apparut en gros plan  : un filet de sang vermeil coulait de la morsure.

La femme se releva et essuya son doigt sur le gland de Colben, qui était gonflé à craquer. Puis elle reprit sa position initiale et lécha le sang. Colben se mit à geindre.

-Aaaah ! fit-il. Je vais jouir !

La bouche de la femme se referma sur le gland et elle se mit à le sucer bruyamment. Colben râlait. Des convulsions le secouaient. L'espace d'une seconde, son visage envahit l'écran, puis la caméra reprit sa position antérieure, cadrant la femme de profil.

Soudain, elle releva la tête d'un mouvement brusque. Le sexe de Colben était agité de violents soubresauts et des flots de sperme blanchâtre et gluant en jaillissaient. La femme ouvrit la bouche, plongea sur la queue convulsée et mordit. Les muscles de sa mâchoire faisaient saillie  étaient tendus comme des câbles.

Colben s'était mis à hurler.

En remuant rapidement la tête d'avant en arrière, la femme mordit et remordit. Du sang dégoulinait de la bouche et rougissait les poils du pubis de Colben.

La caméra les quitta et recadra les tentures à l'endroit où la femme était apparue. On entendit une sonnerie de trompettes, suivie d'un coup de canon. Le piano se mit à jouer l'Ouverture de 1812 de Tchaïkowski.

Il y eut une deuxième sonnerie de trompettes. Le piano faiblit, puis se tut. Les tentures s'écartèrent d'un coup. Un homme fit un pas dans la pièce et s'immobilisa, relevant sa cape de velours noir de façon à ce qu'elle lui masque le bas du visage. Ses cheveux noirs, brillants de gomina, étaient séparés en deux par une raie impeccable. Il avait le front et le nez aussi blêmes qu'un ventre de requin. Ses sourcils noirs et touffus se rejoignaient au-dessus de son nez. Ses yeux étaient noirs et très grands.

Il était en tenue de soirée  : frac, chemise blanche empesée, cravate noire. Une écharpe en soie rouge lui barrait la poitrine et une décoration était épinglée au revers de son habit.

Ses pieds étaient chaussés de baskets bleu turquoise et cette pointe de comique soulignait encore l'horreur de la situation.

L'homme abaissa sa cape, dévoilant un immense nez crochu, de grosses moustaches noires en guidon de vélo, des lèvres barbouillées de rouge et un menton en galoche dont le centre s'ornait d'une petite fossette.

Il émit un petit rire sec et grinçant qui évoquait irrésistiblement le caquètement d'un canard. Là encore, le comique était délibéré. C'était encore plus horrible que les baskets. Son rire était une parodie du rire sardonique de Dracula et des autres monstres des films d'horreur.

L'homme releva le bras et se précipita vers la table, le visage de nouveau dissimulé par sa cape. Colben hurlait toujours. La femme s'écarta d'un bond et laissa sa place à l'homme à la cape. Le sexe de Colben était encore secoué de spasmes  gland était à demi arraché. La caméra l'abandonna et cadra le buste de la femme. Son menton et sa gorge étaient couverts de sang.

La caméra recadra le faux Dracula qui fit de nouveau entendre son horrible rire de crécelle et retroussa les lèvres, découvrant deux longues canines pointues et évidemment factices. Puis il se baissa et entreprit de dévorer avidement le pénis sanguinolent. Il releva la tête au bout de quelques instants  le long du menton. Une grande tache rouge s'était formée sur le plastron de sa chemise. Il ouvrit sa bouche et recracha le gland qui atterrit sur le ventre de sa victime. Puis il se mit à rire, s'aspergeant copieusement de postillons sanglants et en éclaboussant Colben.

La première fois, Childe s'était trouvé mal. Mais là, il se leva d'un bond et se précipita vers la sortie. Il vomit avant de l'avoir atteinte. Dans la salle, on entendait des râles et des hoquets.



~ 2 ~









Le faux Dracula et la belle inconnue s'étaient tournés vers l'objectif et riaient à gorge déployée. Ils avaient l'air de s'amuser comme des petits fous. Fondu. La phrase « A suivre ? » apparaissait brièvement sur l'écran 

Childe ne vit pas les dernières images. Il était trop occupé à gémir, à s'essuyer les yeux, à se moucher et à tousser. L'odeur de vomi le prenait à la gorge. Il faillit s'excuser par réflexe, mais se retint. Il n'avait pas de raison de le faire.

Le préfet n'avait pas vomi, mais il n'était pas très frais.

-Sortons d'ici, dit-il d'une voix enrouée.

Il se leva et se dirigea vers la sortie, en enjambant des flaques de vomissures sur le plancher de la salle de projection. Childe lui emboîta le pas. Les autres flics sortirent à leur suite.

-Nous allons discuter de tout ça, maintenant, dit le préfet. Childe, vous venez avec nous ?

-Je ne demande pas mieux que d'être tenu au courant des progrès de l'enquête, monsieur le préfet, répondit Childe. Mais je ne vois pas en quoi ma présence pourrait vous être utile. Dans l'immédiat, en tout cas.

Childe avait déjà raconté aux flics tout ce qu'il savait sur Matthew Colben. Et il en savait long. Il leur avait également dit ce qu'il savait au sujet de sa disparition, c'est-à-dire rien.

Le préfet était grand, maigre, à moitié chauve, et sa moustache noire donnait à son visage en lame de couteau un air mélancolique. Il tiraillait sans arrêt la pointe droite de sa moustache, jamais la gauche. Et pourtant, il était gaucher.

Childe avait remarqué ce tic et il s'était posé des questions sur son origine.

Qu'aurait répondu le préfet s'il l'avait interrogé sur sa petite manie ?

C'était sans doute un geste purement machinal, qu'il n'aurait pas pu expliquer sans l'aide d'un psychanalyste.

-Vous devez comprendre, Childe, dit le préfet. Pour nous, cette affaire tombe mal. Si elle ne présentait pas un caractère aussi... euh, insolite, je n'aurais même pas pu lui consacrer plus de quelques minutes. Cela dit...

-Je sais, coupa Childe en hochant la tête. Vos services s'en occuperont plus tard. Je vous remercie d'avoir pris sur votre temps, monsieur le préfet.

-Oh, il ne faut pas se laisser abattre, protesta le préfet. Le sergent Bruin est chargé de l'enquête. Il s'y mettra sérieusement dès qu'il en aura le temps. Vous devez comprendre que...



-Je comprends très bien, fit Childe. Bruin est un ami. Je resterai en contact avec lui. Mais ne vous en faites pas, je ne lui casserai pas les pieds.

-Parfait, parfait !

Le préfet tendit à Childe sa main osseuse. Bien que moite de sueur, elle était glacée.

-Au revoir, fit-il.

Il tourna les talons et se dirigea vers l'ascenseur. Childe pénétra dans les toilettes. Plusieurs flics, en civil pour la plupart, se rinçaient la bouche pour en chasser le goût du vomi. Le sergent Bruin, lui, n'avait pas été malade. Il sortait d'une des stalles en refermant sa braguette. Son nom lui allait comme un gant2. Il avait tout du grizzly, sauf qu'un grizzly devait s'émouvoir beaucoup plus facilement.

Bruin vint se laver les mains au lavabo voisin de celui de Childe.

-Faut que je me grouille, Childe, grogna-t-il. Le préfet veut qu'on expédie la réunion sur l'affaire Colben. On est tous mobilisés sur le smog.

-Vous avez mon numéro et j'ai le vôtre, dit Childe.

Il but un deuxième verre d'eau, froissa le gobelet de carton et le jeta dans la poubelle.

-Je peux me servir de ma bagnole, c'est déjà ça. Ils m'ont donné un coupe-file.

-Petit veinard ! fit Bruin, jovial. Il y a plusieurs millions de citoyens qui aimeraient bien pouvoir en dire autant. Allez pas gaspiller l'essence, hein.

-Jusqu'à présent, je n'ai guère eu l'occasion d'en gaspiller, répliqua Childe. Mais je vais m'y mettre.

Bruin abaissa sur lui ses yeux noirs, aussi impénétrables que ceux d'un ours. Ils n'avaient pas l'air humains.

-Vous travaillez pour la gloire, ce coup-ci ? demanda-t-il.

-Forcément, dit Childe. Il n'y a personne pour me payer. Colben était divorcé. Cette affaire est liée à l'affaire Budler, mais Madame Budler m'a appelé hier pour me dire qu'elle se passait de mes services, qu'elle n'en avait plus rien à foutre.

-Peut-être qu'il est mort, fit Bruin. De la même manière que Colben. Ça ne m'étonnerait pas qu'on reçoive un deuxième colis sous peu.

-Moi non plus, admit Childe.

-A bientôt, dit Bruin, en posant sa lourde patte sur l'épaule de Childe. Alors comme ça, vous travaillez pour des prunes ? C'était votre associé, mais vous étiez sur le point de vous séparer. Juste ? Et malgré ça, vous allez rechercher les salopards qui l'ont bousillé ?

-Je ferai de mon mieux, dit Childe.

-Ça fait plaisir d'entendre ça, dit Bruin. Par les temps qui courent, la loyauté c'est plutôt rare.

Bruin traîna sa lourde carcasse jusqu'à la sortie  après l'autre, ses collègues le suivirent et Childe se retrouva seul avec son reflet dans le miroir qui était accroché au-dessus du lavabo. Son pâle visage offrait une ressemblance frappante avec celui de Lord Byron. Depuis l'âge de quatorze ans, cette ressemblance lui avait attiré des tas d'ennuis avec les femmes, et aussi avec des hommes - les uns mus par la jalousie, les autres par le désir. Il s'était un peu empâté et une longue cicatrice lui déparait la joue gauche. Elle datait du temps où Childe servait dans la Police Militaire, en Corée  : un soldat ivre, qu'il voulait embarquer, s'était débattu et lui avait tailladé la joue avec un tesson de bouteille. Il avait les yeux gris foncé et, ce jour-là, injectés de sang. Sous son masque de Byron un peu pâteux, Childe avait le cou épais et les épaules larges. Un visage de poète, se dit-il pour la énième fois, sur un corps de flic. Un corps de « privé ». Comment en était-il arrivé à exercer cette profession dégradante, au lieu de terminer sa vie dans la peau d'un universitaire rangé ? A plonger quotidiennement dans la jungle de la grande ville, dans sa corruption, dans sa misère, au lieu de couler des jours paisibles sur un campus provincial ?

Il n'aurait pu répondre à ces questions qu'avec l'aide d'un analyste. Et il était évident qu'il ne voulait pas y répondre, puisqu'il n'en avait jamais consulté un.

Il était convaincu qu'il y avait quelque chose, tout au fond de lui-même qui prenait plaisir à fréquenter la misère, la douleur, la haine et le sang. Quelque chose qui se nourrissait de ce qu'il y a de plus avilissant au monde. Peut-être qu'il y avait quelque chose en lui, mais il était sûr que ce n'était pas lui, Harald Childe. En tout cas, pas pendant la projection de tout à l'heure.

Il quitta les toilettes et prit l'ascenseur. En sortant, il se rendit compte qu'il était tellement plongé dans ses réflexions qu'il ne savait même pas s'il avait été seul dans l'ascenseur. En se dirigeant vers la sortie, il se secoua pour se réveiller. S'il continuait à se laisser aller comme ça, il finirait avec un couteau entre les omoplates.


Matthew Colben avait été à deux doigts de devenir son ex-associé. Colben était une grande gueule, un vantard, et un coureur fini. Il était capable de laisser une filature en plan pour cavaler derrière une fille. Quand ils avaient formé leur association, six ans plus tôt, Colben ne laissait pas ses affaires de coeur interférer avec le boulot. Mais depuis, il avait passé la cinquantaine et il s'était jeté à corps perdu dans la chasse au jupon. Sans doute espérait-il oublier ainsi qu'il vieillissait, qu'il prenait de l'embonpoint et qu'il lui fallait de plus en plus longtemps pour se remettre d'une cuite. Childe le comprenait, mais ne l'excusait pas. Colben pouvait faire tout ce qu'il voulait en dehors du travail, mais en essayant de s'abuser sur son propre compte en se saoulant et en levant des filles, il abusait de la confiance de son associé. Et Childe s'était promis que l'affaire Budler serait la dernière sur laquelle ils travailleraient ensemble.

Mais à présent Colben était mort, et il se pouvait que Budler fût entre les mains de ses assassins. Childe n'avait rien de concret pour vérifier cette hypothèse, mais Colben et Budler avaient disparu en même temps.

Et Colben était précisément en train de filer Budler.

Le film avait été posté trois jours plus tôt à Torrance, dans la banlieue sud de Los Angeles. Colben et Budler avaient disparu depuis exactement deux semaines.

Childe acheta un quotidien du matin à la buvette. Dans d'autres circonstances, l'affaire Colben aurait eu droit aux grosses manchettes. Mais le smog l'avait reléguée au bas de la première page.

Childe n'était guère pressé de se retrouver dehors  il s'adossa à un mur et parcourut l'article. Le journaliste avait vu le film, mais il avait pris soin de gommer les détails les plus crus. La presse n'avait pas été admise aux deux projections auxquelles Childe avait assisté, mais Bruin lui avait expliqué qu'une autre avait été spécialement organisée à son intention. Bruin avait ri de son gros rire d'ours enroué en lui racontant que la moitié des journalistes avait rendu tripes et boyaux.

-Quand je pense qu'il y a dans le tas d'anciens correspondants de guerre ! avait dit Bruin. Mais vous, au fait, vous avez fait la Corée. Et comme officier ! Comment se fait-il que vous ayez été malade ?

-Vous n'avez pas eu la queue qui vous remontait dans le ventre ? avait demandé Childe.

-Bah ! Pensez-vous !

-C'est à se demander si vous en avez une, ma parole ! avait conclu Childe.

Bruin s'était fendu la pipe.



L'article, sur deux colonnes, résumait à peu près tout ce que Childe savait, à l'exception des détails choc du film. La voiture de Colben avait été retrouvée dans le parking de la Caisse des Dépôts et Consignations de Beverly Hills. Colben, au moment de sa disparition, était en train de filer Benjamin Budler, un gros avocat d'affaires de Hollywood. La femme de Budler soupçonnait son mari de lui être infidèle ( sa maîtresse attitrée était du même avis ). Madame Budler avait engagé Childe & Colben, Détectives Privés et les avait chargés de réunir des preuves suffisantes pour qu'elle se tire à son avantage d'un procès en divorce.

Colben avait décrit au magnétophone qu'il avait toujours dans sa voiture, tous les mouvements de Budler. Au coin d'Olympic Boulevard et de Veteran Boulevard, l'avocat s'était arrêté pour prendre une brune splendide ( Colben donnait d'elle un signalement on ne peut plus détaillé, mais cela n'avait pas suffi aux flics pour l'identifier ). Le feu était au vert, mais Budler s'était quand même arrêté. Il était descendu de sa Rolls et il avait ouvert la portière à la mystérieuse inconnue sans se soucier des coups de klaxon de la longue file de voitures qu'il bloquait. La femme était vêtue avec élégance. Colben supposait qu'elle avait garé sa voiture non loin de là, car elle n'était pas du genre à habiter ce quartier miteux.

Budler avait pris Veteran Boulevard à droite et s'était dirigé vers Santa Monica. Il avait tourné à gauche sur Santa Monica Boulevard et avait traversé la moitié de la localité. Il s'était arrêté à une rue d'un restaurant huppé, réputé pour sa discrétion. La femme était descendue de voiture et Budler était allé se garer dans une rue transversale. Ensuite, il avait rejoint l'inconnue au restaurant. Ils y étaient entrés séparément, mais ils en étaient ressortis ensemble trois heures plus tard. Budler avait le visage empourpré, il parlait très fort et riait beaucoup. La femme riait aussi, mais elle ne titubait pas. Budler marchait d'un pas mal assuré  trébuché et avait failli se casser la figure.

Le couple avait réintégré la Rolls-Royce. Budler conduisait trop vite et faisait des embardées. Ils avaient remonté Santa Monica Boulevard et s'étaient engagés sur Bedford Drive en direction du Nord.

A partir de là, la bande avait été soigneusement effacée.

Colben avait prétendu avoir pris quelques photos au téléobjectif de l'inconnue, au moment où elle montait dans la voiture de Budler. L'appareil était bien dans sa voiture, mais la pellicule avait disparu.

La voiture de Colben avait été passée au peigne fin  empreinte. Ils avaient recueilli sur le tapis de caoutchouc quelques miettes de terre dont on pouvait présumer qu'elles provenaient des chaussures de la personne qui avait ramené la voiture jusqu'au parking. L'analyse du labo concluait que la poussière aurait pu venir d'à peu près n'importe où. Quelques fibres de coton, qui s'étaient probablement détachées du chiffon qui avait servi à nettoyer les sièges, n'avaient pas donné de meilleurs résultats.

Quant à la Rolls-Royce de Budler, elle n'avait toujours pas été retrouvée.

Colben était déjà porté disparu depuis deux jours quand les flics avaient découvert qu'il se passait quelque chose d'anormal avec Budler. Sa femme n'avait pas jugé bon d'aviser la police. Elle n'avait pas de raisons d'être inquiète  jours absent sans donner signe de vie.

Aussitôt qu'elle eut appris que son mari avait peut-être été kidnappé ou assassiné et que sa disparition était probablement liée à celle de Colben, elle avait appelé Childe pour lui dire qu'elle se passerait dorénavant de ses services.

-J'espère bien qu'il est mort, ce salaud ! Tout ce que je demande, c'est qu'ils le retrouvent vite ! avait-elle beuglé au téléphone. Je ne veux pas que son compte en banque reste bloqué indéfiniment ! Ce fric, j'en ai besoin ! C'est qu'il serait capable de rester introuvable et de me laisser avec des procès sur les bras ! Le salaud ! le salaud !

Elle avait continué comme ça pendant un bon moment.

-Je vous enverrai ma note d'honoraires, avait répondu Childe. Ça a été un vrai plaisir de travailler pour vous.

Il avait raccroché avant qu'elle ait eu le temps de recommencer à crier. Il se doutait qu'il ne serait pas réglé tout de suite. Même si madame Budler lui envoyait un chèque, il ne pourrait probablement pas l'encaisser avant un bon moment. D'après les journaux, les autorités envisageaient de fermer toutes les banques jusqu'à la fin de la crise. Tout le monde protestait, mais même si les banques étaient restées ouvertes, ça n'aurait pas changé grand-chose, puisqu'il n'y avait pas moyen de circuler. Plus personne n'allait à la banque, sauf ceux qui habitaient juste en face de leur agence et les citoyens courageux qui étaient prêts à endurer plusieurs heures de queue pour prendre un autobus bondé.

Childe releva les yeux de son journal. Deux flics en uniforme venaient d'entrer dans le commissariat, encadrant un grand type basané. Les flics portaient des masques à gaz et leur captif levait ses mains menottées comme pour prendre le monde à témoin de son calvaire. Un des flics tenait en plus un masque à gaz à la main.

Childe en déduisit que l'homme arrêté s'en était probablement servi pour attaquer un magasin, une banque, ou un mont-de-piété, ou pour se livrer à quelque autre activité pour laquelle il était nécessaire de dissimuler son visage.

Il se demandait pourquoi les flics le faisaient entrer par là. Peut-être l'avaient-ils alpagué un peu plus bas dans la rue, auquel cas il aurait été bien superflu qu'ils se donnent la peine de faire le tour du bâtiment.

Sur ce point au moins, la crise favorisait les activités criminelles. Beaucoup de passants portaient des masques à gaz ou se couvraient le bas du visage de mouchoirs imbibés d'eau. Mais d'un autre côté, les gens qui se baladaient dans les rues se faisaient constamment vérifier et fouiller. Chaque médaille a son revers.

Les deux flics et leur prisonnier toussaient. Le vendeur de journaux se mit à tousser, lui aussi. Childe sentit un chatouillement au fond de sa gorge. Il ne sentait pas le smog, il le pressentait seulement, et c'était assez pour lui donner envie de faire comme les autres.

Il vérifia qu'il avait bien sur lui ses papiers et son permis de circuler. Il ne tenait pas à se trouver démuni en cas de contrôle, comme ça lui était arrivé la veille. Il avait perdu une bonne heure  appelé le Q.G., qui leur avait confirmé que Childe était titulaire d'un permis de circuler en règle, les flics l'avaient obligé à retourner chez lui pour y récupérer ses papiers et il était tombé sur un second contrôle en y allant.

Il marcha jusqu'à la porte, son journal sous le bras, regarda à travers les vitres et frissonna. Il aurait beaucoup donné pour être équipé d'une combinaison d'homme-grenouille et de bouteilles d'oxygène. Il ouvrit la porte et plongea dans le brouillard.




~ 3 ~









Childe avait l'impression de marcher au fond d'une mer de bile très diluée.

Entre le soleil et la mer, il n'y avait aucun nuage. Le soleil d'août dardait tous ses feux  l'opacité du smog. Les coupe-coupe jaunes du soleil tailladaient férocement et la jungle gris-vert devenait de plus en plus dense, de plus en plus vénéneuse. ( Childe se rendait compte que ses métaphores sautaient du coq à l'âne. Mais le Cosmos tout entier n'était-il pas un gigantesque pataquès, fruit de la confusion mentale d'un Dieu bredouillant ? Dieu avait la tête coupée en deux. La partie gauche ignorait ce que faisait la partie droite. Dieu, schizo ? Harald Childe, en tout cas, que Dieu avait créé à son image, l'était. Ou alors, Childe n'était qu'une image inversée de Dieu. )

Ses yeux brûlaient comme des hérétiques au bûcher. Le feu lui fouaillait les sinus, courait le long de l'arête délicate de son nez  s'amassait dans ses cavités nasales et s'en écoulait goutte à goutte, en attendant qu'un appel d'air provoque, bon gré mal gré, une éjaculation fort peu orgastique. Il n'y avait pas un souffle d'air.

Ça durait comme ça depuis trente-six heures. On aurait dit que l'atmosphère était morte, en pleine putréfaction. La substance gris-vert semblait être suspendue dans l'air en minces couches superposées, comme les feuillets d'un livre dont une main invisible eût lentement tourné les pages. Le Livre du Jugement, se dit Childe. Combien restait-il de pages avant la fin ?

Childe ne voyait pas à plus de trente mètres. Comme il connaissait par coeur le chemin qui menait de l'entrée principale du commissariat central au parking, il ne risquait pas de se perdre. Mais tout le monde ne s'orientait pas aussi facilement. Une femme surgit en hurlant en face de lui. Elle le dépassa et s'engloutit dans le brouillard. Childe s'arrêta, le coeur battant. Il entendit un coup de klaxon étouffé  une sirène hulula au loin. Il se retourna lentement, en essayant d'apercevoir la femme et son éventuel poursuivant. Il ne vit rien. Elle fuyait, mais personne ne la poursuivait.

Childe accéléra le pas. Il était en nage. Ses yeux le brûlaient, de grosses larmes coulaient le long de ses joues, et il avait l'impression que des flammes minuscules s'insinuaient dans sa gorge et dans ses poumons. Son masque à gaz était dans la voiture. Il se força à ralentir l'allure. Il y avait de la panique dans l'air - la panique qui s'empare de quelqu'un qui sent des mains se refermer sur sa gorge et serrer.



La forme immobile d'une voiture émergea du brouillard, mais ce n'était pas la sienne. Il continua. Son Oldsmobile modèle 1970 était garée un peu plus loin. Il mit son masque à gaz et tourna la clé de contact. Il fit une grimace en pensant aux gaz toxiques qu'allait recracher son pot d'échappement, puis il alluma ses phares et sortit du parking.

Dans la rue, il y avait beaucoup plus de petites lumières brillantes qu'il ne s'y était attendu. Il alluma la radio. L'explication ne se fit pas attendre : étant donné que les habitants de Los Angeles qui avaient un endroit où se réfugier hors de la zone de smog s'en allaient malgré l'interdiction de circuler, les autorités avaient fini par se résoudre à les laisser partir. Beaucoup d'autres n'avaient pas d'endroit où aller mais partaient quand même, et le flot des voitures grossissait sans cesse. Les rues n'étaient pas encore vraiment embouteillées, mais ça n'allait pas tarder.

Childe maugréa. Contrairement à son attente, il allait lui falloir affronter les embarras de la circulation.

A la radio, le gouverneur implorait ses administrés de ne pas céder à la panique et de rester chez eux, du moins ceux qui le pouvaient. Quant aux habitants qui étaient obligés de quitter la ville pour raisons de santé ( Childe se dit qu'à présent une bonne moitié de la population devait entrer dans cette catégorie ), ils étaient priés de conduire avec prudence et de comprendre qu'il n'y avait pas assez de place pour eux dans le reste de la Californie. Le Nevada et l'Arizona avaient été avertis de l'invasion. L'Utah et le Nouveau-Mexique s'y préparaient. La Garde Nationale allait intervenir, mais elle se bornerait à régler la circulation et à prêter main-forte au personnel des hôpitaux. La loi martiale n'était pas proclamée. Ce n'était pas nécessaire : les crimes passionnels, les vols avec effraction et les attaques de banque étaient en nette augmentation, mais aucun trouble de l'ordre public n'avait été signalé.

Childe n'était pas surpris qu'il n'y ait pas d'émeute. Le smog était trop irritant ; il corrodait les nerfs  gens restaient calfeutrés chez eux. Il n'y avait plus de rassemblements importants dans les rues. On évitait de s'y attarder, car c'était éprouvant de voir des fantômes surgir soudain d'une nappe de vert-de-gris et s'avancer vers vous, comme d'étranges poissons, qui pouvaient être des requins.

Il dépassa une voiture qui était occupée par trois monstres aux yeux globuleux et aux groins énormes. Ils tournèrent vers lui leurs horribles yeux vacants et il eut l'impression qu'ils le flairaient. Il accéléra pour échapper à cette vision goyesque, et ne ralentit que quand leurs feux arrière ne furent plus que deux lumignons imprécis. Un peu plus tard, une autre voiture surgit brusquement derrière lui, avec une lumière rouge clignotant sur le toit. Childe, avant de s'arrêter, l'inspecta soigneusement dans son rétroviseur. Il n'était pas rare que des conducteurs naïfs se fassent arraisonner, même en plein jour, par des truands qui avaient maquillé leur bagnole en voiture de police et qui les détroussaient et les tabassaient - à mort parfois - sous le nez des passants. La voiture de patrouille avait l'air authentique  Childe se rabattit vers le bord du trottoir et s'arrêta. Il laissa tourner son moteur, observa le véhicule et le flic qui en descendait. Si la tête de ce dernier ne lui revenait pas, il aurait encore la ressource de sortir de sa propre voiture et de disparaître dans le brouillard. Mais le visage du flic lui parut familier, et il resta sagement assis derrière son volant. Il déboutonna sa veste et plongea la main dans sa poche intérieure, très lentement, pour que le flic n'aille pas croire qu'il allait en sortir une arme. Il avait un port d'arme, mais son revolver était resté chez lui.

Les flics n'en étaient pas à leur premier contrôle ce jour-là  faire descendre de voiture pour le fouiller. D'ailleurs, bien des conducteurs pouvaient produire une autorisation de circuler, et il y aurait sous peu tant de bagnoles dans les rues qu'il ne leur resterait plus qu'à passer la main, sauf pour les cas vraiment flagrants.

Childe n'eut pas de mal à établir son identité. Les deux flics le connaissaient de réputation, et ils avaient lu les journaux. Le premier lui dit qu'il s'appelait Chominski et entreprit de lui faire part de ses sentiments sur l'affaire Colben. Mais son coéquipier fut pris d'une quinte de toux  Childe se mit à tousser à son tour, et ils le laissèrent filer. Il poursuivit sa route et remonta la Troisième Avenue en direction de West Los Angeles. Son appartement et son bureau n'étaient qu'à quelques rues de Beverly Hills. Il voulait rentrer chez lui pour réfléchir un peu.

S'il parvenait jusque-là.

Il était plutôt engourdi. Ses réflexes étaient ralentis, comme ceux d'un junkie ou d'un boxeur sonné. Il se sentait un peu dans les vapes, un peu détaché de la réalité  de réagir au choc provoqué par ce film. Et le smog n'était pas fait pour l'aider à avoir des idées nettes  une coquille vide.

Il ne brûlait pas du désir de venger Colben. Il ne l'avait jamais aimé  criminels et qu'il s'en était tiré impunément, sans même que sa conscience le tourmente : Colben n'était pas du genre à avoir des remords. Il avait mis enceinte une fille mineure et l'avait jetée à la rue  fille avait avalé des barbituriques et elle en était morte. D'autres affaires semblables s'étaient terminées de façon moins tragique pour ses victimes. Mais pour certaines, la mort aurait peut-être été préférable. Comme exemple la femme d'un de leurs clients, qu'un passage à tabac en règle avait condamnée à rester idiote pour le restant de ses jours. Childe soupçonnait son ex-associé d'avoir été payé par le client pour le faire  avait découvert que la femme avait couché avec Colben. Mais il n'avait pas la moindre preuve  de lancer des accusations contre son associé, personne ne l'aurait pris au sérieux. Mais le laisser-aller dont Colben avait fait preuve ces derniers temps dans son travail lui donnait un prétexte suffisant pour se séparer de lui. Childe n'avait pas les moyens de racheter les parts de Colben dans l'affaire  impossible, dans l'espoir que cela l'inciterait à proposer de dissoudre leur association.

Aussi odieux qu'il ait pu être, Colben n'avait pas mérité de mourir comme ça. A moins que... Finalement, l'horreur était plus dans la tête des spectateurs du film que dans celle de Colben. La souffrance avait dû être atroce, mais de courte durée. Il avait dû mourir presque instantanément.

Ça ne changeait rien à l'affaire. Childe décida qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour retrouver les assassins. Mais il ne se faisait pas d'illusions. Il savait que le poids des factures impayées l'obligerait très vite à laisser tomber l'affaire et qu'il ne pourrait plus y travailler qu'en prenant sur son temps libre. Autrement dit, il était condamné d'avance à l'échec.

Mais il n'avait rien de mieux à faire pour l'instant. Il ne tenait pas à passer ses journées chez lui à respirer des gaz toxiques. Il voulait s'occuper. Il n'arrivait même plus à lire à cause de ses yeux qui le brûlaient et des larmes qui lui brouillaient la vue. Childe était comme les requins qui doivent se déplacer continuellement pour que l'eau passe à travers leurs branchies et qui, dès qu'ils s'arrêtent, commencent à suffoquer.

Mais un requin peut rester immobile, à condition que l'eau bouge. Sybil était peut-être ce flux dont il avait besoin. Sybil : le nom seul évoquait des ruisseaux cascadants, du soleil sur une clairière paisible et verdoyante, la sagesse coulant comme du lait de deux mamelles pleines. Pas du lait vert : le lait, bien blanc, bien crémeux, de la tendresse humaine et du bon sens.

Childe sourit de son propre romantisme. Non content de ressembler à Lord Byron, il voyait les choses comme lui. C'était de la métempsycose. George Gordon, Lord Byron, s'était réincarné sous la forme d'un « privé ». Pendant sa transsubstantiation, il avait perdu son pied bot. Childe n'avait aucune infirmité, sauf peut-être dans la tête. Et ça, ça ne se voit pas. Au premier abord, du moins. Mais tous ceux qui l'avaient fréquenté avec un tant soit peu d'assiduité savaient que Childe avait l'esprit boiteux.

Ah, les « privés » de la littérature ! Des gars simples, directs, avec des idées bien carrées  pour eux, tout ce qui n'est pas blanc est forcément noir - « la vengeance m'appartient » dit Lord Hammer... Des héros, des vrais, des comme on n'en fait plus. Et l'énorme majorité des lecteurs de ce genre de littérature n'avaient aucun mal à s'identifier à eux.

Childe pensa « coupez ! », comme si le déroulement de ses pensées avait été une séquence de film. Il exagérait et simplifiait en même temps. Peut-être qu'au fond de lui-même il était un antihéros existentiel, mais vu de l'extérieur il était bel et bien un homme d'action.

Un Fantôme du Bengale. Un Doc Savage. Un Sam Spade. Il sourit de nouveau. En réalité, il n'était qu'Harald Sigurd Childe  son nez coulait, une nausée lui retournait l'estomac, et il avait envie d'aller se réfugier dans les bras de sa mère. Ou dans ceux de Sybil, image de sa mère.

Malheureusement, maman entrait dans des rages folles s'il ne l'appelait pas avant de passer, pour s'assurer qu'elle avait bien envie de le voir. Maman protégeait jalousement sa vie privée et son indépendance  avait porté atteinte, elle lui disait ce qu'elle pensait de lui dans les termes les plus crus et elle refusait de le voir.

Il se gara devant son immeuble et grimpa l'escalier quatre à quatre. Au passage, il perçut l'écho d'une terrible quinte de toux. Il introduisit sa clé dans la serrure et ouvrit la porte. Son appartement comportait une salle de séjour, une chambre et une minuscule kitchenette. En temps normal, il était très clair : les murs et les plafonds blancs, les plinthes et les encadrements de porte et de fenêtre crème. Les meubles étaient légers, en bois clair. Mais ce jour-là, l'appartement était aussi sombre qu'une crypte  l'obscurité étaient baignées d'une pâle lumière glauque.

Sybil décrocha avant la deuxième sonnerie.

-Tiens ! fit Childe, joyeux. On dirait que tu attendais mon coup de fil.

-J'attendais un coup de fil, le corrigea-t-elle. Le ton de voix de Sybil n'avait rien de rébarbatif. Childe, qui était prêt à lancer une réplique acérée, se modéra.

-Tu veux bien que je passe te voir ? demanda-t-il.

-Pourquoi ? Tu te sens seul ?

-J'ai envie d'être avec toi, c'est tout.

-C'est vrai que tu n'as rien de mieux à faire. Il faut bien que tu te trouves un passe-temps.

-Je suis sur une affaire, protesta-t-il.

Il hésita. Il était sûr qu'elle mordrait à l'hameçon, mais il s'en voulait d'avoir recours à un stratagème aussi piteux.

-L'affaire Colben, continua-t-il. Tu as vu les journaux ?

-Si tu étais sur une affaire, ça ne pouvait être que ça. C'est affreux, non ?

Childe ne lui demanda pas pourquoi elle n'était pas à son bureau. Sybil était la secrétaire d'un des directeurs d'une grosse agence de publicité.

Il n'y avait pas de raisons pour que son patron ait un permis de circuler.

Et encore moins de raisons pour qu'elle en ait un.

-Bon, fit-il. J'arrive.

Il se tut un moment et ajouta :

-Est-ce que je pourrai rester un peu, ou est-ce qu'il faudra que je reparte immédiatement ? Ne te mets pas en colère ! Je préfère savoir d'avance, comme ça je serai plus à l'aise.

-Tu peux rester quelques heures, si tu veux. Plus, même. Je n'avais pas prévu de sortir, et je n'attends pas de visites. En tout cas, personne ne s'est annoncé.


Childe éloigna l'écouteur de son oreille, mais Sybil parlait fort et il l'entendait encore. Il remit l'écouteur dans sa position initiale.

-Harald ! Tu vas venir, hein ? Je peux compter sur toi ?

-Mais oui, fit-il. Décidément, je ne pense qu'à moi ! Tu veux que je t'apporte quelque chose ?

-Voyons, tu sais pourtant bien qu'il y a un supermarché à trois rues d'ici. J'ai déjà fait mes courses. A pied.

-Ah, bon ! Je m'étais dit que tu n'étais peut-être pas encore sortie. Ou que tu risquais d'avoir oublié quelque chose.

Ils restèrent tous deux silencieux un moment. Childe se remémorait les fureurs qui s'emparaient de lui, au temps de leur vie commune, quand elle avait oublié quelque chose au supermarché et qu'il était obligé d'y courir avant la fermeture. Sybil, de son côté, pensait sûrement à ses sautes d'humeur à lui  première chose à laquelle elle pensait, chaque fois qu'ils se retrouvaient.

-Je viens, dit Childe. A tout de suite.

Il raccrocha et sortit de chez lui. Un homme - le même que tout à l'heure - toussait toujours quelque part dans l'immeuble. Au rez-de-chaussée, une chaîne stéréo se mit soudain à beugler Ainsi parlait Zarathoustra, de Strauss. Une voix protesta faiblement  baissa pas. Les protestations redoublèrent et quelqu'un frappa sur une cloison à toute volée. La musique gueulait toujours.


Childe avait d'abord pensé qu'il irait à pied jusque chez Sybil qui n'habitait qu'à quatre rues de chez lui, mais il se ravisa. Il se pouvait qu'il soit obligé de la quitter précipitamment  improbable, mais il ne pouvait pas l'exclure. Faute de priorité, le service des abonnés absents de son central ne fonctionnait plus. Il avait jugé préférable de ne pas donner aux flics le numéro de Sybil  capable de piquer une rage folle. Elle n'aimait pas être dérangée par le téléphone quand ils étaient ensemble, surtout si c'était lui qu'on appelait et si l'appel était d'ordre professionnel. Au temps de leur mariage, c'était une des choses qu'elle supportait le moins. Mais à présent, ça n'aurait dû lui faire ni chaud ni froid. En théorie, du moins. Dans la pratique, comme l'émotion va souvent contre la logique, cela la rendait aussi furieuse qu'autrefois. Et Childe savait jusqu'où pouvaient aller les colères de Sybil. Lors de sa précédente visite, un appel du central téléphonique les avait interrompus au moment crucial, et Sybil, exaspérée, avait mis Childe à la porte. Depuis, il l'avait appelée à plusieurs reprises et à chaque fois elle l'avait envoyé sur les roses. Sa dernière tentative remontait à quinze jours.

En fait, elle avait raison  : il se sentait seul. Mais il était sûr qu'il serait toujours aussi seul en la quittant. Il ne voulait rien d'autre que parler avec elle, pour lutter contre les idées noires et pour chasser le sentiment de solitude qui l'avait envahi, plus fort que jamais, après avoir assisté à la fin horrible de Colben.


Childe avait trente-cinq ans et il habitait à Los Angeles depuis vingt ans. Pourtant, dans tout le comté, il n'y avait qu'une seule personne à qui il pouvait dire tout ce qu'il avait sur le coeur, sans honte et sans crainte de n'être pas compris. Non. Erreur. Il n'y en avait même pas une. Sybil ne le comprenait pas vraiment  si elle reconnaissait ses sentiments, elle ne les partageait pas. Sans ça, d'ailleurs, ils n'auraient pas eu besoin de divorcer.


Il n'eut pas de peine à trouver une place devant l'immeuble de Sybil - l'écocatastrophe avait quand même du bon - et s'y gara. Il s'engouffra sous le porche et appuya sur le bouton de l'interphone. Il y eut un bzzz et la porte s'ouvrit. Childe monta l'escalier et suivit un couloir jusqu'au bout. La porte de Sybil était la dernière à droite  eut-il frappé qu'elle s'ouvrit toute grande. Sybil était vêtue d'une sorte de longue djellaba sans capuchon, avec de grands losanges noirs et blancs. Chaque losange noir encadrait une croix ansée blanche, l'ankh, le noeud magique des anciens Egyptiens. Elle était pieds nus.

Sybil avait trente-quatre ans et elle mesurait un mètre soixante-cinq. Elle avait de longs cheveux noirs, des sourcils noirs au tracé volontaire, de grands yeux tirant sur le vert, un nez droit et fin ( peut-être un petit peu trop long ), une bouche charnue et une peau blanche comme le lait. Elle était belle  sans doute aurait-elle paru un peu trop hippie aux yeux de certains. Comme celui de Childe, son appartement était clair : murs et parquets blancs, plinthes et encadrements beige blond, meubles légers, aérien  saugrenue d'orner les murs d'une reproduction du Christ du Greco, longue et lugubre, qui semblait veiller sur tout ce qui se faisait et se disait dans la pièce. Childe avait toujours le sentiment que le crucifié à la longue silhouette le jugeait en même temps que la ville à ses pieds.

Le Greco n'était pas aussi agressif que d'habitude. L'appartement de Sybil n'était jamais tout à fait aussi clair que celui de Childe car il était d'habitude noyé dans les brumes bleues du tabac  épaisse et glauque. Sybil alluma une cigarette et se mit à tousser. Elle fut prise d'une quinte et son visage se violaça. Childe ne s'en inquiéta pas. Il avait l'habitude. Sybil souffrait d'emphysème chronique  son médecin l'avait vainement exhortée à renoncer au tabac. Le smog aggravait encore son état, mais Childe n'y pouvait rien. Autrefois, cela leur avait fourni matière à bien des scènes de ménage.

Elle alla boire un verre d'eau à la cuisine et n'en ressortit qu'au bout d'un long moment. Son visage avait une expression de défi, mais Childe demeura imperturbable. Il se contentait de la regarder sans mot dire. Sybil alla s'asseoir sur le divan, de l'autre côté de la pièce, face au fauteuil où Childe avait lui-même pris place. Elle écrasa dans un cendrier sa cigarette à peine entamée.

-Ohlala, fit-elle. C'est horrible ! J'ai tellement de mal à respirer !

Elle voulait dire, bien sûr, qu'elle avait du mal à fumer.

-Raconte-moi ce qui est arrivé à Colben, dit-elle. Mais d'abord, tu veux boire quelque... ?

Elle s'arrêta, toute penaude. Elle oubliait toujours que Childe avait cessé de boire quatre ans auparavant.

-J'ai besoin de me défoncer un peu, dit-il. Je suis à court d'herbe, et je n'ai aucun moyen de m'en procurer dans l'immédiat. Est-ce que tu as... ?

-Je vais chercher des joints, dit-elle, sans lui laisser le temps de terminer sa phrase.

Elle se leva et retourna à la cuisine. Il entendit le bruit d'une porte de placard qui coulissait. L'instant d'après, Sybil reparut, tenant à la main deux cigarettes roulées dans du papier blanc et nouées aux deux bouts. Elle lui en tendit une. Childe la remercia et il huma le joint avec délice. Le parfum de l'herbe faisait immanquablement naître en lui des visions de pyramides à toit plat, de prêtres aztèques brandissant de longs couteaux d'obsidienne, d'hommes et de femmes bruns et nus travaillant sur des champs d'argile rouge sous un soleil plus féroce que l'oeil d'un aigle, ou de felouques arabes cinglant sur l'Océan Indien. Il se demandait où son inconscient allait pêcher tout ça.

Il alluma le joint, aspira l'âcre fumée et la retint le plus longtemps possible dans ses poumons. En même temps, il s'efforçait de se vider le corps et l'esprit de l'horreur qui y avait élu domicile ce matin-là et de l'irritation qui n'avait pas cessé de grandir en lui depuis qu'il avait appelé Sybil. Il aurait été vain de fumer de l'herbe s'il avait gardé en lui des sentiments négatifs. Il s'efforçait toujours de les chasser. Parfois, il y arrivait. Un ami lui avait jadis enseigné une technique de méditation ( enfin, il avait fait tout ce qu'il pouvait, le pauvre ), et c'était quelquefois efficace. Rarement. Childe était détective privé, et quand on passe sa vie à faire des filatures, à espionner ses semblables, à se plonger jusqu'au cou dans la haine et dans la souffrance, il est naturel qu'on ait du mal à se concentrer. Malgré tout, Childe s'était obstiné à essayer, et il parvenait quelquefois à faire le vide en lui. Ou à se le faire croire. Son ami lui avait dit qu'il ne méditait pas vraiment, qu'il employait la technique comme un truc, sans la dépasser.

Sybil avait compris ce qu'il était en train de faire. Elle se taisait. On n'entendait plus dans la pièce que le tic-tac de la pendule. Il y eut un coup de klaxon, très loin. Une sirène retentit. Avec ce qui se passait, il y avait toujours une sirène quelque part. Childe rejeta la fumée, tira une nouvelle bouffée et retint son souffle. L'instant d'après, la « cristallisation » eut lieu. Ce fut un déplacement de lignes occultes  traversaient chaque particule de l'univers semblaient avoir changé de direction, et tout prenait une nouvelle configuration. Le monde se remettait en place.

Les yeux de Childe se posèrent sur Sybil. A cet instant, il l'aimait de tout son coeur. Il l'aimait autant qu'il l'avait aimée lorsqu'il l'avait épousée. Tous les noeuds s'étaient démêlés  centre d'une immense toile d'araignée et des vibrations d'amour et d'harmonie les traversaient à chacun de leurs mouvements. Il devait bien y avoir une araignée tapie dans un coin - mais tant pis. Quand Sybil se mit à lui couvrir le ventre de baisers, Childe ne l'arrêta pas. Pourtant, il connaissait la suite. Elle lui prit le sexe, baissa la tête, et ses lèvres se refermèrent autour du gland. Childe parvint à se maîtriser. Mais quand il sentit sa langue faire des boucles autour de son gland, il frissonna, lui repoussa la tête doucement mais fermement et fit :

-Non !

-Pourquoi ? dit Sybil, en levant SUITE DANS LE LIVRE COMME UNE BETE de PHILIP-JOSE FARMER, Ed. Le Jardin des Livres



1 Epigraphe écrite en français par Lord Byron dans son livre Childe Harold. Le personnage de Byron ( lui-même en fait ), a servi à Philip José Farmer pour camper le personnage de ce livre et qui s'appelle aussi Harald Childe.

2 NdT Bruin : nom anglais de Brun l'Ours dans le Roman de Renart.

16


© 2001 - 2007 Le Jardin des Livres
All rights reserved



Cliquez ici pour LES SOUVENIRS DE L'AU-DELA

Cliquez ici pour LE MENSONGE UNIVERSEL

Cliquez ici pour LE LIVRE MYSTERIEUX DE L'AU-DELA

Cliquez ici pour A LA RECHERCHE DU JARDIN D'EDEN

Cliquez ici pour LA RACE DE LA GENESE

Cliquez ici pour HIVER COSMIQUE

Cliquez ici pour LE SERVITEUR DU PROPHETE

Cliquez ici pour L'ESCHOLIER DE DIEU

Cliquez ici pour SAINT JUDE

Cliquez ici pour LA LEVITATION CHEZ LES MYSTIQUES

Cliquez ici pour LE GRAND DEREGLEMENT DU CLIMAT

Cliquez ici pour LES SECRETS D'ENOCH

Cliquez ici pour LA VIERGE DE L'EGYPTE

Cliquez ici pour VOIE EXPRESS POUR LE PARADIS

Cliquez ici pour L'EXPLORATEUR

Cliquez ici pour LE PRINCIPE DE LUCIFER 2

Cliquez ici pour ENOCH, DIALOGUES

Cliquez ici pour LES PONTS

Recevez notre catalogue gratuitement chez vous

Cliquez ici pour la galerie d'Art




Pour nous écrire: le.jardin@laposte.net

Le Jardin des Livres vous encourage à lire:
port gratuit dans 70% des cas !

( Cliquez sur ce lien )


    Vous aimez ce que nous publions ?
    Soyez informé: recevez gratuitement chez vous la fiche de chaque nouveau livre avec notre catalogue.

    Remplissez juste les champs suivants :

    M, Mme, Mlle:
    Votre Prénom:
    Votre Nom:
    Adresse de l'envoi 1:
    Adresse ligne 2:
    Code Postal:
    Ville:
    Pays:



   Le Jardin des Livres vous informera de toutes les sorties.


us navy directorate of time



Le Jardin des Livres BP 40704
243 Bis   Boulevard   Pereire   Paris 75827 Cedex 17   France
Service de Presse :   M a r y   G u i l l a r d
Tel: 01 44 09 08 78

choisissez et cliquez


BNP e-commerce

S i t e   s é c u r i s é   p a r   E q u i f a x - S e c u r e   &   l a   B. N. P.   S S L   1   e t   2

S i t e   e n r e g i s t r é   C. N. I. L.   No 1220886

C o n d i t i o n s   G é n é r a l e s   d e   V e n t e

©   E d i t i o n s   L e   J a r d i n   d e s   L i v r e s   ®   2 0 0 1   -   2 0 0 7


Last update : Wed Nov 14 2007 at 11:09:04pm