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Joachim Bouflet
Encyclopédie
des Phénomènes
Extraordinaires
de la Vie Mystique
Tome 3
« Les
Anges et leurs Saints »
Le jardin des
Livres
Paris
Du même auteur:
- Agnès
de Langeac, Paris, DDB, 1994.
- La stigmatisation,
réédition critique de l'ouvrage d'Antoine
Imbert-Gourbeyre, Grenoble, Jérôme Million,
1996.
- Les stigmatisés,
Paris, Le Cerf, 1996.
- Guide des lieux de
silence, le Livre de Poche, 2000
- Un signe dans le ciel,
les apparitions de la Vierge (avec Philippe Boutry) ,
Paris, Ed. Grasset, 1997.
- Les apparitions de la
Vierge, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1997.
- Edith Stein, philosophe
crucifiée, Paris, Presses de la Renaissance, 1998.
- Thérèse
Neumann ou la paradoxe de la sainteté, Paris, Ed. du
Rocher, 1999.
- Eugénie Joubert -
Une force d'âme, Paris, Ed. Saint-Paul, 1999.
- Medjugorje ou la
fabrication du surnaturel, Paris, Ed. Salvator, 1999.
- Les faussaires de Dieu,
Paris, Presses de la Renaissance, 2000.
- Padre Pio, Paris,
Presses de la Renaissance, 2002
- Encyclopédie
des Phénomènes Extraordinaires de la Vie Mystique
Tome 1, réédition mise à jour et
augmentée en 2001, Paris, Ed. Le jardin des Livres, 2001.
- Encyclopédie
des Phénomènes Extraordinaires de la Vie Mystique
Tome 2, Paris, Ed. Le jardin des Livres, 2002.
Site Internet
éditeur: www.lejardindeslivres.fr
© 2003
Joachim Bouflet
Editions Le jardin
des Livres®
243 bis, Boulevard Pereire - Paris
75017
ISBN :
2-914569-06-8 EAN: 9782 914569 064
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11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits
d'auteur.
A mon ange
gardien.
Pour Thierry et
Isabelle.
Avant-Propos
Les anges existent. De plus en
plus nombreux sont ceux qui le croient, non seulement les fidèles
des grandes religions monothéistes, dont les textes
sacrés et les traditions font état de l'existence de
ces esprits célestes, intermédiaires entre Dieu et
l'humanité, mais également des personnes sans
religiosité particulière : ne professant aucune
foi en un Dieu transcendant, elles n'en affirment pas moins croire
aux anges et les invoquer. Certaines, un jour ou l'autre, ont
senti la présence de ces entités mystérieuses,
éprouvé les bienfaits de leur intervention, parfois
même ont entendu leur voix, les ont entrevus sous la forme
d'êtres de lumière. Le grand public connaît, à
l'heure actuelle, divers témoignages relatant de semblables
rencontres, mais il ignore généralement les
expériences fort variées, souvent émouvantes,
voire impressionnantes, que les familiers des anges - les saints et
les mystiques - ont vécues au fil des siècles, et qui
constituent une fresque où se recoupent tous les genres
littéraires, de l'épopée au récit
d'aventures, de la légende au reportage, et même à
l'histoire d'amour, avec ses lettres, ses cajoleries, ses ruptures
dans les larmes, ses réconciliations. S'il convient, dans
la mine d'informations que constituent les récits
hagiographiques, d'exercer un nécessaire discernement,
certains faits - pour étonnants qu'ils soient - sont attestés
de façon rigoureuse, bousculant allègrement les idées
reçues, renvoyant dos à dos les sceptiques pétris
d'intellectualisme et de rationalisme, et les exaltés
qui, se laissant dominer par leur sensibilité et leur
imaginaire, sont les victimes d'une recherche inconsidérée
du merveilleux.
J.B.
c h a p i t
r e 1
Histoire des
anges, histoires d'anges
Le monde
angélique n'est pas un univers parallèle, troisième
ou quatrième dimension qui
côtoierait notre monde ici-bas et, plus largement, serait
la face invisible du cosmos. La création est un tout ordonné
à la gloire de Dieu, dont le sommet est l'homme et dans lequel
s'interpénètrent et se complètent
mystérieusement les missions dévolues par le Créateur
à ses créatures spirituelles, anges et hommes. Tous
contribuent ensemble - par leurs actions et selon les modes
propres aux uns et aux autres - à la réalisation
du plan ultime de Dieu : la récapitulation de l'univers
dans le Christ en gloire, ce que la tradition chrétienne
désigne par l'image hautement symbolique de la Jérusalem
céleste. A cette fin, les anges apportent aux hommes une
constante coopération qui, le plus souvent invisible et
discrète, revêt parfois des formes extraordinaires,
dans le sens étymologique du terme : non pas
sensationnelles, mais sortant du cours ordinaire des choses et
des événements pour en permettre une lecture plus
précise, plus vraie, les plaçant sous un éclairage
nouveau et leur conférant ainsi une signification plus
large qui les situe à leur juste place non seulement dans
l'histoire des hommes, mais encore dans la relation qu'entretiennent
ces derniers avec l'univers créé.
Avant
d'aborder le vaste domaine des relations exceptionnelles entre
les anges et les hommes, il convient de faire - pour autant
qu'il est possible - une incursion dans le monde angélique,
afin d'en découvrir la beauté, l'harmonie et la
richesse, propres à nous éclairer sur le sens et la
finalité des interventions des esprits célestes dans
notre monde ici-bas.
1-
Le Monde Angélique
L'existence de créatures purement
spirituelles appelées anges est pour tout chrétien
un objet de foi. Le symbole de Nicée-Constantinople dit :
« Je crois en Dieu le Père tout-puissant,
créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et
invisible ». Evoquant la gloire céleste
des apôtres et des martyrs, le Concile Vatican II affirme, dans
la constitution dogmatique Lumen Gentium :
En
même temps que la bienheureuse Vierge Marie et les saints
anges, elle les a honorés avec une particulière ferveur
(LG, 50).
Les anges existent donc, et
ils font l'objet d'un culte. Dans le Credo du Peuple de
Dieu, le pape Paul VI rappelle cette vérité de
foi :
En
un seul Dieu, Créateur des choses visibles comme l'est ce
monde où s'écoule notre vie éphémère,
et des choses invisibles que sont les purs esprits que l'on appelle
aussi les anges (AAS 60 [1968], 436).
Ces affirmations ne disent
rien de plus que l'existence des anges. Elles ne nous renseignent pas
sur leur création, encore moins sur leur histoire. Car
les anges n'ont pas seulement une existence, ils ont aussi une
histoire. Celle-ci débute à l'instant où la
toute-puissance du Créateur les tire du néant pour
leur donner vie et immortalité. De plus, chacun ayant une
existence propre, autonome, a son histoire et sa personnalité.
De cette histoire/ces histoires, nous savons peu de choses : la
Bible, qui évoque les anges depuis les premières
pages de la Genèse jusqu'aux dernières de
l'Apocalypse, fait allusion seulement à un épisode
dramatique de l'histoire du monde angélique - le combat
et la chute des esprits rebelles - et, relatant de multiples
interventions d'anges auprès des hommes, elle nous laisse
entrevoir quelques aspects de leur mission. Mais elle se montre
fort discrète sur leurs relations entre eux et sur la
personnalité des trois seuls qu'elle nomme. Rien sur la
création des esprits célestes, rien sur la cause ou les
modalités de la révolte des mauvais anges, rien sur la
« personnalité » de tel ou tel envoyé
du ciel qui intervient auprès des hommes, hormis Raphaël
dans le Livre de Tobie.
~Création et
Chute
On ignore quand et comment les
anges ont été créés, et cela n'a sans
doute guère d'importance. Tout juste suppose-t-on que Dieu les
tira du néant probablement avant la création de
l'univers matériel, certainement avant celle de l'homme
et de la femme, mais exégètes et théologiens
sont fort embarrassés pour donner une réponse plus
précise. Saint Augustin pense qu'ils furent créés
au même instant que la lumière. La stigmatisée
allemande Anne-Catherine Emmerick
(1774-1824), en bonne moniale augustinienne, semble
rejoindre sur ce point son père spirituel :
Cette
vision est peut-être la première que j'eus. J'étais
alors une enfant de cinq à six ans, et je croyais que chacun
voyait ces choses, comme nous voyons ce qui nous entoure [...] Je vis
d'abord un espace infini de lumière s'étendre
devant moi, et, dans cette étendue, comme un globe encore plus
lumineux dans lequel je perçus l'Unité de la Trinité.
Je l'appelai en moi-même acquiescement, et j'y vis comme
une opération vers l'extérieur : alors
apparurent sous le globe les choeurs des esprits célestes,
tels des cercles concentriques ou anneaux s'étendant à
l'infini, resplendissants de lumière, de force et de
beauté. Ce monde de lumière se tenait comme un
soleil sous le premier globe, et d'emblée tous ces choeurs
angéliques se portèrent vers celui-ci dans un élan
d'amour.
Elle rejoint également
la Bible, les Pères et les Docteurs, sur le nombre des esprits
célestes, que tous s'accordent à dire immense :
Vois,
ô homme, devant quelle foule de témoins tu entreras en
jugement. Toute la race humaine sera présente. Evoque en ton
esprit tous les hommes qui ont existé depuis Adam jusqu'au
jour présent. C'est une immense multitude. Elle est encore
petite, car les anges sont plus nombreux: ils sont les 99 brebis,
tandis que l'humanité n'en représente qu'une. Il
est écrit en effet que Ses serviteurs sont mille fois mille,
non que ce nombre définisse leur multitude, mais parce que le
Prophète n'en a pu exprimer un plus grand .
Sainte Françoise
Romaine (1386-1440), sans doute la mieux informée parmi
les mystiques ès-angéologie, les voyait sortir des
mains du Créateur « comme lorsque tombe la neige
et qu'il y a dans l'air tant de flocons rassemblés » :
Vit
aussi l'admirable servante du Christ la création des anges, et
dit comment ils furent créés tous ensemble très
purs et très beaux, puis furent en groupes distincts et cette
distinction fut marquée par des couleurs diverses, et
cela selon sa dignité. Dans cette distinction aussi, la béate
connut ou plutôt discerna ceux qui devaient persévérer
dans la grâce, opposés à ceux qui devaient se
perdre. Et dit la béate que ces derniers étaient à
peu près le tiers. Et quand elle les vit créer, ce fut
si beau tant du côté du Créateur que du côté
des anges, que ne pouvant l'exprimer, la béate toute
s'enflammait comme séraphique.
Déjà
avant elle, sainte Angèle de Foligno
(1248-1309) ne pouvait cacher son émerveillement en face
de la multitude des esprits prosternés en adoration
autour du Christ, qu'elle contempla une fois durant la messe. Encore
ne voyait-elle qu'une petite fraction de l'armée céleste :
Leur
multitude était éblouissante et si parfaitement
innombrable, que, si le nombre et la mesure n'étaient pas
les lois de la création, j'aurais cru sans nombre et sans
mesure la sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette
multitude ni en largeur, ni en longueur, je voyais des foules
supérieures à nos chiffres.
Dans la même
vision initiale, Anne-Catherine Emmerick assista à la
rébellion et à la chute d'une partie d'entre eux,
qu'elle vit se produire aussitôt après la
création du monde angélique:
Je
vis soudain une partie de ces cercles s'immobiliser en eux-mêmes.
Ils se tenaient immobiles dans leur beauté, ils en conçurent
une volupté égoïste et, considérant
que toute beauté était en eux, ils se replièrent
et se fixèrent en eux-mêmes. Au début, tous
étaient transportés hors d'eux par un mouvement
supérieur, à présent une partie d'entre eux se
figeaient en eux-mêmes et, au même instant, je vis toute
cette portion des choeurs lumineux s'écrouler et s'obscurcir,
tandis que les autres esprits célestes les repoussait et
remplissent les espaces qu'ils avaient laissés vacants,
de sorte que l'ensemble de la sphère angélique
devint plus petit qu'auparavant. Mais je n'ai pas vu que les anges
restés fidèles aient poursuivi les autres en
s'aventurant au-delà des limites du monde de lumière.
Les
anges rebelles étaient immobiles en eux-mêmes et
tombaient, tandis que les autres, dans l'impétuosité
de leur élan d'amour initial, occupaient l'espace laissé
vacant, et tout cela était simultané. Lorsque la chute
fut consommée, je vis en bas se former un disque d'ombre,
comme si cela devait être le lieu de séjour des anges
déchus.
La stigmatisée
allemande Theres Neumann (1898-1962) eut
également, le 29 septembre 1928, une vision de la
rébellion et de la chute des anges :
Aujourd'hui,
fête de l'archange saint Michel, Theres contemple
le monde angélique (de lumineuses figures d'adolescents, vêtus
d'amples robes de lumière d'un blanc étincelant), se
déployant en divers ordres, avec 12 archanges au sommet.
Au début, les anges sont encore tous beaux et bons, et
ils chantent. Puis surgit une lutte en gestes, paroles et mouvements,
pendant laquelle environ un tiers des esprits angéliques
s'obscurcit et se porte à l'écart, parmi lesquels le
plus puissant des archanges et encore quatre d'entre eux.
Alors les anges restés lumière et les anges devenus
obscurité se rangent en deux armées prêtes
au combat, les anges sombres sous la conduite du plus puissant des
archanges, et les bons sous le commandement de celui qui vient tout
de suite après lui en dignité et qui les rallie au cri
de Michaël ! Le combat se poursuit jusqu'au
moment où les bons anges refoulent les mauvais dans les
profondeurs. Et les esprits victorieux entonnent avec
allégresse : « Kadosch, kadosch,
kadosch ».
La chute des
esprits rebelles - appelés désormais démons -
est l'épisode le plus dramatique de l'histoire du monde
angélique. Pour en souligner l'horreur, les Pères
de l'Eglise ont appliqué à Lucifer, le chef des anges
déchus, ces paroles du prophète Isaïe :
Comment
es-tu tombé du ciel Astre
brillant, fils de l'aurore ? Comment
es-tu abattu à terre, Toi
qui subjuguais toutes les nations ? Toi
qui disais en ton coeur : Je
monterai aux cieux, Au-dessus
des étoiles de Dieu J'érigerai
mon trône, Je
siégerai sur la montagne du Rendez-vous Dans
les profondeurs du septentrion 
monterai sur les sommets des nues, e
serai semblable au Très-Haut (Is 14, 12-14).
Ce drame est évoqué
dans l'Apocalypse de Jean, sous la forme symbolique d'un
combat :
Et
il y eut une guerre dans le ciel : Mikaël et ses anges
faisaient la guerre au Dragon. Et le Dragon fit la guerre, ainsi que
ses anges, et ils n'eurent pas le dessus, et on ne trouva plus leur
place dans le ciel. Et il fut jeté, le Dragon, le grand
[Dragon], le Serpent, l'antique [Serpent], celui qu'on appelle
Diable et le Satan, celui qui égare le monde entier 
fut jeté sur la terre et ses anges furent jetés avec
lui (Ap 12, 7-9).
Comme sur un
écran panoramique, Anne-Catherine Emmerick contempla la
lutte, dans un silence total qui rendait la vision encore plus
impressionnante, au point qu'elle ne trouva point de mots pour
la décrire. Et elle conclut :
Il
y aura un rude combat, et ce combat sembla à mon âme
infiniment long, au point que c'en est presque impossible. Mais
la lutte se déroule à présent sur la terre, car
il n'est plus de combat dans le ciel, ainsi l'a décrété
Dieu.
Une légende
rapporte que les traces de ce combat sont encore visibles de nos
jours dans ce que l'on nomme le Colorado Provençal,
région de collines et de ravins du pays d'Apt, au pied du
Lubéron : la couleur rouge de la roche - qui jusqu'au
début du XXe sècle alimenta une florissante
industrie de l'ocre - serait due au sang des anges rebelles refoulés
par l'ange Gabriel, qui aurait imbibé la terre. De même,
la pierre dressée qui jouxte la chapelle San Miguel de
Lorencajal, en Espagne, serait le rocher avec lequel l'archange
aurait mis Lucifer groggy lors du grand combat.
La mystique
Gabrielle Bossis (1874-1950), affirme avoir
entendu Jésus lui confier que l'histoire de l'humanité
s'achèvera lorsque les rangs laissés vides au paradis
par les anges déchus seront comblés par un nombre
d'élus correspondant. C'est dire combien les anges sont
nombreux ! Cette révélation n'a rien
d'original, déjà sainte Hildegarde de
Bingen (1098-1179) en faisait état, à la
suite d'autorités aussi incontestables que saint Augustin et
saint Bernard :
[Les
choeurs célestes] connurent alors les merveilles de Dieu dans
une splendeur inégalée. Ils comprirent qu'un tel combat
n'aurait plus lieu au ciel et qu'aucun ange dorénavant ne
tomberait du ciel. Et ils surent dans la divinité pure
que le nombre des esprits déchus allait être remplacé
par des vases d'argile. Sachant donc que le nombre de ceux qui
étaient tombés allait être restauré, ils
se mirent à oublier la chute, comme si elle n'avait pas
existé.
L'affirmation sera reprise
par Bossuet, par Anne-Catherine Emmerick, par d'autres mystiques
encore : « Mais que Gabrielle l'entende de la
bouche de Jésus est précieux, car il y a là une
vue eschatologique très intéressante» .
Gabrielle Bossis commença à avoir des
locutions du Christ en 1936, lors d'une traversée
transatlantique. Elle avait alors soixante-deux ans, et nota ces
paroles intérieures, qui furent publiées en sept
fascicules sous le titre « Lui et moi » .
*
Surtout,
les hommes connaissent cette lutte au quotidien, cette confrontation
implacable au mystère du Mal, à la souffrance, à
la tentation. Plus encore les saints, que leur quête de
Dieu, leur communion aux détresses de leurs frères
et leur proximité avec la création rendent
hypersensibles aux ravages causés par le péché,
mais lucides également sur leurs propres faiblesses et leurs
limites. Ils savent qu'ils sont au coeur de la lutte, que les âmes
en sont l'enjeu, mais aussi que l'aide de Dieu et de ses anges ne
leur fait jamais défaut, comme l'illustre l'anecdote suivante.
Un jour, abba Moïse
- un ancien brigand converti, comme plusieurs anachorètes
venus expier dans la solitude les égarements de leur vie
passée - s'en fut trouver Isidore le Solitaire, qui
vivait retiré dans le désert de Scété :
tenté par le démon impur, il allait quérir
auprès du saint ermite réconfort et encouragements.
Abandonnant la confection des paniers (son occupation favorite,
avec la prière), Isidore le fit monter avec lui sur le toit en
terrasse de sa cellule :
-
Regarde vers l'occident !
Moïse
vit alors, sur la ligne du couchant, une multitude de démons
qui se préparaient bruyamment au combat. Effrayé, il se
tourna vers le solitaire, qui poursuivit :
-
Regarde vers l'orient !
Cette
fois, Moïse vit une immense armée d'anges plus
resplendissants que le soleil, absorbés en silence dans
la prière et rangés en ordre de bataille. Et
Isidore de conclure :
-
Ceux que tu as vus à l'occident, voilà ceux qui
attaquent les saints 
l'orient, ce sont ceux que Dieu envoie au secours des saints.
Reconnais donc que le nombre et la force se trouvent de notre côté.
Tout
ragaillardi, Moïse regagna son ermitage, bien décidé
à ne plus se laisser impressionner par les tentations du
diable. Cela se passait au Ve siècle.
Il est arrivé à
plusieurs saints d'être en prise directe avec Satan, subissant
ses assauts immédiats dans leur âme, mais aussi dans
leur chair : sans remonter jusqu'à Antoine le Grand, au
IIIe siècle, ou à Martin de Tours, cent ans
plus tard, on connaît les exemples du saint curé d'Ars,
bien sûr, mais aussi de Giovanni Calabria, de Padre Pio et de
Marthe Robin, pour ne citer que les plus récents. Cela paraît
insensé, cela fera sourire les esprits forts, mais
Yvonne-Aimée de Jésus (Yvonne
Beauvais, 1901-1951), la célèbre religieuse de
Malestroit, répond en experte, elle à qui le diable
infligeait de cruels et bien réels sévices, dont son
corps porta les cicatrices jusqu'à sa mort :
Dire qu'il y a des gens savants
qui nient l'existence personnelle et l'action du démon !
Je voudrais bien voir quelle tête ils feraient s'ils le
trouvaient sous une forme visible, au pied de leur lit, en rentrant
dans leur chambre, le soir ! .
Les esprits célestes,
qui par expérience savent le prix de la défaite - la
damnation éternelle - ont reçu de Dieu « ordre
de garder les hommes en toutes [leurs] voies » (Ps 91,
11). Cette mission, qu'ils exercent selon les modes les plus
divers en fonction des circonstances et du tempérament de
chacun, est dévolue particulièrement à
certains d'entre eux, les anges gardiens : nous les
rencontrerons au fil de ces pages.
~Le sexe des anges
Les anges, si l'on en croit la
Bible, préfèrent les femmes. Ils se comportent
avec délicatesse quand ils apparaissent à Anne, la mère
de Samuel, et à Agar, lorsque celle-ci erre dans le désert
avec son fils Ismaël. Dans le Livre de Tobie, l'ange
Raphaël ne tarit pas d'éloges sur la jeune Sara. Et quand
Gabriel vient saluer la Vierge Marie, c'est avec une incomparable
déférence. On ne saurait, cependant, à
cause de leur nature, les qualifier de parfaits gentlemen.
En revanche, s'adressant aux hommes, ils font preuve d'une
autorité qui n'admet aucune discussion, parfois
n'hésitent pas à employer la manière forte
- dans le combat de Jacob - ou les mesures
punitives : le même Gabriel qui se montrera si
prévenant à l'égard de Marie, répondant
avec respect à la question qu'elle lui pose, rend Zacharie
muet parce que le vieil homme lui demande une explication, somme
toute légitime. Mais Zacharie a mis en doute la parole de
l'ange, alors que Marie le croit et adhère sans réserve
au message qu'il lui transmet de la part de Dieu.
Cette préférence
n'est pas une question de désir, encore moins de sexualité :
les anges n'ont pas de sexe. Sans trancher dans le vif - si l'on
ose dire -, les Pères conciliaires de Nicée II
(787) leur ont dénié cet attribut, enseignant que,
ne possédant point de corps, ces créatures célestes
ne sauraient avoir une portion d'un tout inexistant :
aussi, comme dirait mon amie Alix dans ses Archives des Anges,
pas de corps, pas de zizi et donc pas de parties de jambes en l'air,
ils n'ont d'ailleurs pas de jambes non plus. Ni d'ailes. L'affaire
est (presque) réglée, car le même concile de
Nicée II leur reconnaît une sorte de corporéité,
un corps éthéré, une subtile enveloppe de
lumière, invisible habituellement aux hommes. Et, au milieu du
XVe siècle, les habitant de Constantinople
remettent ça : on discute du sexe des anges, dans la
première et plus célèbre des querelles
byzantines qui, depuis ce temps et à toute époque, ont
donné au dernier des pinailleurs l'illusion qu'il était
un grand rhéteur. Il n'est que de regarder aujourd'hui l'arène
politique pour le constater, lorsque les uns et les autres débattent
de la démocratie : comme le sexe des anges, cette
dernière est un semblant de réalité sur lequel
chacun énonce un avis d'autant plus péremptoire qu'il
sait fort bien, en son âme et conscience, ne traiter pour le
moins que d'une utopie, d'un leurre le plus souvent. Alix relègue
au rang des légendes la querelle sur le sexe des anges :
Les
habitants de Constantinople s'engueulaient, certes, avec force
syllogismes biseautés et arguties théologiques, mais à
propos d'une éventuelle union avec le pape de Rome. N'empêche
que cette « querelle byzantine » est passée
dans le langage courant. Discuter du sexe des anges signifie
enfiler des perles ou, plus clairement encore, empapaouter les
mouches.
A
l'époque, il y a belle lurette que l'on ne discute plus de la
prétendue lubricité des esprits célestes,
question qui constitua à l'époque patristique un
casse-tête pour les théologiens, à cause d'un
passage de la Bible :
Lorsque les hommes commencèrent d'être nombreux sur la
face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils
de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur
convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu'il leur
plut (Gen 6 , 1-2).
Suite dans le
Livre
c
h a p i t r e 5
Missions des Anges
Gardiens
La croyance en l'assistance
d'un ange gardien personnel est ancienne. Déjà,
dans la Genèse, le patriarche Jacob invoque sur la
descendance de son fils Joseph la bénédiction du
Ciel : « Que l'Ange qui m'a racheté de
tout mal bénisse ces garçons (Gen 48, 16) » .
Des commentateurs y voient une représentation de Dieu lui-même
- l'Ange de Dieu, c'est-à-dire la Divinité dans
une de ses manifestations sensibles - , d'autres
établissent la distinction entre Dieu et un de ses envoyés
personnels, qui serait alors l'ange gardien du patriarche. Pour leur
part, les Esséniens enseignaient sans équivoque que
chaque homme est, sa vie durant, accompagné par un ange
et par un démon qui se disputent son âme. Ecartant cette
vision dualiste, Jésus n'en évoque pas moins en
termes explicites l'existence des anges gardiens :
Prenez
garde de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que
leurs anges dans les cieux regardent constamment la Face de mon Père
qui est dans les cieux (Mt 18, 10) .
Il ne fait pas allusion aux
enfants dont il a parlé à ses disciples quelques
instants auparavant, mais aux humbles, à ceux qui se
convertissent pour devenir comme des enfants, qui
choisissent la voie de l'enfance spirituelle, chemin assuré du
royaume des Cieux. L'affirmation de Jésus fonde
doctrinalement la croyance en un ange gardien individuel, qui
sera déjà commune à l'époque
patristique. A partir de là, la dévotion aux anges
gardiens se développe dans toute la chrétienté
dès la fin du Moyen Age, et en France, c'est François
d'Estaing, évêque de Rodez, qui s'en fait le promoteur,
reprenant l'affirmation de saint Basile : « Chaque
fidèle a près de lui un ange comme tuteur et pasteur
pour le conduire à la Vie» . Mais il élargit
la proposition à l'ensemble du genre humain :
Telle
est la dignité de nos âmes, que chaque homme dès
le premier moment de sa naissance reçoit un ange délégué
à sa garde, et ainsi la nature humaine, qui par ses fautes
avait perdu le droit à la félicité
éternelle, se trouve placée sous la tutelle des saints
anges et arrive, par leur secours, au royaume éternel.
Le concile de
Trente en fera un objet de foi, sans toutefois se prononcer sur
le moment où chacun reçoit de Dieu ce compagnon :
dès sa naissance ou déjà dans le sein de sa
mère ? Les avis divergent, d'aucuns estimant que
l'ange gardien de la mère veille sur l'enfant qu'elle porte.
Quoi qu'il en soit, cet esprit doit intervenir fort tôt,
puisque la tradition populaire lui attribue ce que l'on nomme le
doigt de l'ange : pour empêcher bébé
de pleurer, son céleste gardien (qu'il voit sans doute,
puisqu'il sourit aux anges) pose doucement son index
sur sa bouche, à chaque velléité de
braillement imprimant un peu plus un sillon entre la lèvre
supérieure et le nez. On reconnaît ainsi les
bambins qui, dans leur tendre enfance, avaient propension à
pleurer, le doigt de l'ange étant chez eux plus marqué
que chez les autres.
*
Si l'on s'en tient aux
propositions de la théologie classique, les anges
gardiens ne regroupent qu'une petite partie des esprits célestes,
de ceux des derniers choeurs : Anges et Archanges. De plus, nous
sommes familiarisés avec eux davantage qu'avec les Séraphins
ou les Chérubins, par exemple, dont, en fin de compte, nous ne
savons pas grand chose : malgré quelques impressionnantes
images bibliques, les esprits des choeurs les plus élevés
sont pour nous des inconnus, et plus encore les Vertus et les
Dominations. Mais, à travers le prisme limpide que
constituent nos anges gardiens, nous pouvons avoir quelque idée
de la mission de ces esprits supérieurs, sachant que chacun
d'eux possède en plénitude et perfection les qualités,
attributs et vertus d'un esprit qui lui est inférieur.
Cela permet de revaloriser le statut de l'ange gardien, mais
également d'approcher les esprits des choeurs supérieurs,
en évitant une systématisation par trop
intellectuelle ou imaginative, celle par exemple des
commentateurs du Pseudo Denys, celle aussi de certains mystiques
attachés à l'image davantage qu'à ce
qu'elle signifie :
Tous
les systèmes hiérarchiques disparaissent donc et reste
l'univers angélique : vivante création de
l'Amour trinitaire. Les hommes peuvent retrouver une relation
familière avec les anges, puisque, comme l'écrit
P. Evdokimov, « dans la société moderne,
la présence incontestable des démons exige une
place privilégiée pour les anges et les saints qui
sont aussi réels que les démons et les autres
hommes »
Nous sommes invités à
ne pas dissocier, chez nos anges gardiens, leur fonction première
d'adorateurs du Dieu trois fois Saint et la mission qu'ils reçoivent
de Lui en vue de notre conduite et de notre protection. Cela nous
amène également à considérer la
possibilité que des esprits des choeurs supérieurs
interviennent auprès des hommes, comme le font - dit la
Tradition - les trois Archanges. Comme aussi nombre de mystiques
l'ont perçu, qui affirment avoir reçu pour gardiens des
Séraphins ou des Chérubins.
*
Nos anges gardiens semblent, à nos yeux,
n'avoir qu'une mission : nous protéger, nous préserver
de tout danger, quand ce n'est nous trouver une place de parking
sur simple invocation (il paraît que ça marche très
bien), ou réparer nos bourdes. Bien qu'ils puissent se
montrer efficaces dans ces divers emplois, leur première
fonction est de glorifier Dieu, et la vigilance qu'ils exercent à
l'égard des hommes n'en est qu'un aspect. Ils sont soucieux
- si tant est qu'un ange puisse se ronger les sangs - de
notre salut, en quoi ils voient la victoire de la Croix sur le
Mal, c'est-à-dire la glorification de l'Amour divin, et en
même temps le plus grand bien qui puisse nous advenir. Ils
interviennent dans notre existence dès que la gloire de Dieu
est en jeu, et plus nous-mêmes y sommes attachés, plus
ils nous aident et se font proches de nous. Jésus le disait au
frère Felipe de Barcelona (+ 1591),
un franciscain catalan qui vécut à Avilá et
qu'estimait beaucoup sainte Thérèse :
Je donne à tout homme le secours de ma grâce, et
l'assistance d'un ange gardien et de son saint patron 
malheureusement, par leur faute, un grand nombre n'en profitent
pas !
Et il montrait à
l'extatique que les hommes ne savent pas prier leurs anges gardiens.
La seule « recette », pour nous attirer leur
faveur et bénéficier de leur assistance, consiste
à vouloir faire en toutes choses la volonté divine, et
à leur demander humblement de nous y aider. En revanche,
il ne sert à rien d'ânonner leurs noms, réels ou
supposés, pour les disposer à nous secourir, encore
moins pour les engager à notre service tels des laquais,
comme d'aucuns charlatans prétendent le faire : les anges
ne sont pas à notre botte ni ne sauraient se plier à
nos caprices, car ils sont les serviteurs de Dieu seul, et c'est
sa gloire qu'ils servent dans l'homme.
1-
L'école des anges
Comme tous les esprits célestes, nos
anges gardiens adorent Dieu en permanence - ils regardent
constamment la Face du Père - , ce qui ne les
empêche pas d'exercer en même temps une mission auprès
de quiconque est confié à leur protection. Leur
première tâche, écrit sainte Hildegarde,
consiste à nous enseigner la prière et à nous en
donner le goût :
Ces
anges sont esprit et vie de Dieu. Ils ne renoncent jamais aux
louanges divines, ils ne cessent de contempler la clarté ignée
de Dieu, et cette clarté de la divinité leur donne
l'éclat de la flamme. Que les fidèles perçoivent
dans la dévotion passionnée de leur coeur ces paroles,
parce qu'elles proviennent de celui qui est le premier et le dernier,
pour le plus grand profit de celui qui croit.
Ils le font de façon
invisible, tout intérieure. Nous inspirant le respect de
la sainteté de Dieu, ils nous inclinent à adorer et à
aimer Sa volonté. Eclairant notre intelligence sur les
mystères de la foi, ils stimulent nos aspirations à
la prière et au silence de la contemplation. Purifiant
l'activité de notre imagination et ordonnant le fil de
nos pensées, ils nous éduquent à les utiliser
pour en nourrir notre méditation. En cela, ils sont les
messagers de Dieu, instruments des opérations de sa grâce
dans nos âmes :
Les
anges sont en nous par les bonnes pensées qu'ils nous
suggèrent et non pas par le bien qu'ils y opèrent 
ils nous exhortent au bien, mais ne le créent pas en nous.
Ils nous illuminent et nous
instruisent, nous faisant progresser dans les voies de l'union à
Dieu. Dans son 6ème dialogue, la vénérable
Maria Celeste Crostarosa (1696-1755),
fondatrice des moniales rédemptoristines, rend compte de
leur action auprès d'elle :
[Dieu] a une autre façon de me parler encore, et c'est par
l'intermédiaire des messagers célestes, ou par mon
Ange gardien, très fidèle dans cet office dont il
est chargé depuis ma naissance. Mon Ange le remplit avec
une grande complaisance de deux manières : ou par
inspirations et impulsions spirituelles, ou par paroles
formelles, d'après ce qui est ordonné par ta providence
pour mon bien. Et je l'ai expérimenté, non seulement de
la part de mon Ange gardien, mais encore d'autres esprits
célestes dont j'ai pu percevoir l'action à la lumière
que tu donnes à mon intelligence dans l'union susdite. O Père
de miséricorde, je te remercie de la grande bonté
dont tu uses avec une vile et ingrate créature comme moi.
En des visions
intellectuelles, Dieu lui montrait les anges dans la pureté
de leurs opérations :
En
même temps il se fit en moi une lumière très
pure. En premier lieu, je vis une compagnie d'esprits célestes 
je les vis comme autant d'actes très clairs de pureté
en Dieu, et tous par leur éclat me blessaient de ton
amour.
Mais quand ces
bienheureux esprits se manifestent sous une forme sensible, ils
revêtent un aspect humain, étant ainsi plus à
même d'enseigner - par la parole et les gestes -
la prière aux hommes auprès qui Dieu les envoie.
~Ecole de
prière et catéchèse.
Divers contemplatifs ont connu
des interventions directes de leurs guides célestes
visant à stimuler leur piété, à enflammer
leur ferveur. Au XIIIe siècle, la dominicaine
Mechtild von Stans, moniale du couvent de Töss
(Suisse), était réveillée chaque nuit à
l'heure de matines par son ange gardien, qui l'invitait à
se joindre à sa prière. De même, la carmélite
française Marie-Angélique de la
Providence (1650-1685), que son ange appelait ainsi à
poursuivre son oraison au-delà des deux heures de règle.
Sans doute les esprits célestes effectuaient-ils en
douceur le réveil de ces pieuses moniales, ce qui ne fut pas
le cas pour Luise, la jeune soeur de la mystique allemande Maria
Elisabeth Fluhr. Après une jeunesse quelque peu frivole, Luise
s'était convertie sous l'influence de son aînée
et menait une existence retirée, partagée
entre ses devoirs familiaux - les soins et l'affection à
prodiguer à un fils gravement malade, qui mourrait quelque
temps avant elle - et la prière. Le regret de sa vie
passée l'avait orientée vers une piété
résolument réparatrice, et elle avait fait voeu de
se lever chaque nuit pour méditer les mystères
douloureux du rosaire à l'intention des âmes du
purgatoire. Elle nourrissait une confiante dévotion
envers son ange gardien, à qui elle avait confié
spécialement le soin de l'aider à accomplir sa
promesse. Pendant quelques années, elle se leva régulièrement
à minuit pour prier. Une nuit cependant, vaincue par la
fatigue, elle manqua à son engagement. Toute triste, elle se
tourna vers son ange gardien, lui rappelant qu'elle s'en était
remise à lui. Quelques mois plus tard, elle se réveilla
à minuit au pied de son lit, avec l'impression d'en être
tombée : elle s'aperçut qu'elle avait été
une fois de plus vaincue par le sommeil et que, sans cette « chute »,
elle aurait une fois de plus manqué à son voeu. Dès
lors, et jusqu'à la fin de sa vie - elle mourut
septuagénaire en 1988 - , il lui arriva plus d'une
fois de tomber ainsi de son lit, toujours à minuit
précise : elle put ainsi remplir fidèlement son
engagement envers les âmes du purgatoire. D'humeur
joyeuse, elle riait de ces « rappels à l'ordre »
qu'elle attribuait, sans doute avec raison, à son ange
gardien.
*
Chaque matin, la tertiaire
dominicaine Osanna [Andreasi] de
Mantoue (1449-1505) bénéficiait de la part
de son ange gardien d'une heure d'initiation à la
méditation, puis la Vierge Marie lui apprenait à lire.
Il est intéressant de noter que cette pédagogie
mariale se retrouve dans les apparitions de Fatimá en
1917 : « Je veux que vous veniez ici le 13 du mois
prochain, que vous disiez le chapelet tous les jours et que vous
appreniez à lire» .
La lecture, qui permet à l'âme de méditer
la Parole et de s'en nourrir, favorise la prière, plus
précisément l'oraison. Symphorose Chopin l'entendait
ainsi quand, parlant de son ange gardien, elle confiait à ses
intimes :
M'apprendre
à lire, c'est le plus beau cadeau qu'il m'a fait. Comme ça,
je pouvais mieux prier. Du moins, je le croyais, parce que je priais
dans les livres. Mais il ne m'a pas appris à écrire.
Il faut dire que je n'avais plus tellement le temps, avec tout le
travail à la maison, surtout que maman était
toujours malade. Alors je me suis débrouillée
comme j'ai pu. Ce n'est pas bien fameux, non ?
Il est vrai que
son orthographe était des plus fantaisistes. Mais son style ne
manque ni de charme ni de vigueur, et elle possédait un réel
talent poétique. C'est de son ange gardien qu'elle
reçut les premières notions de catéchisme,
c'est lui aussi qui lui apprit à lire alors qu'elle avait cinq
ans : il se montrait à elle sous la forme d'un enfant de
son âge vêtu de blanc, et l'instruisait pendant
qu'elle s'occupait de ses jeunes frères et soeurs. Seule à
le voir et à l'entendre, elle pouvait tout à la fois
remplir sa tâche de petite maman et profiter des leçons
angéliques. Elle regrettait surtout que l'ange ne lui ait pas
enseigné le dessin car, aimant peindre, elle ne manquait
jamais l'occasion d'offrir à ses proches une image de sa
composition, à la fois naïve et riche
d'enseignements.
Il y a d'illustres antécédents
à cette fonction de répétiteur ou de professeur
que remplissent parfois les esprits célestes. Le plus ancien
est sans doute celui du moine Mesrob (345-440),
devenu auxiliaire du patriarche arménien Sahak,
avant de lui succéder six mois avant sa propre mort : son
ange gardien lui enseigna l'alphabet arménien, ce qui lui
permit de transcrire le Nouveau Testament dans cette langue. Il
fonda plusieurs écoles dans son pays et y organisa
l'enseignement, aussi est-il connu sous le nom de saint Mesrob le
Professeur.
*
Margarita
de la Cruz (1567-1633) était née archiduchesse
d'Autriche. Fille de l'empereur Maximilien II, elle avait refusé
d'épouser Philippe II d'Espagne pour se faire clarisse à
Madrid, à l'âge de dix-huit ans. Frappée de
cécité dix ans avant sa mort, elle commença peu
après à voir son ange gardien
et, ne soupçonnant pas que ses soeurs l'observaient, elle
s'écriait parfois : « O mon bon Ange,
demandez-moi ce que vous voudrez, mais faites-moi adorer le
Seigneur ! Comment ne pas adorer Celui qui est si digne de toute
adoration et de tout amour ? » Il répondait
à ses désirs en priant avec elle, illuminant ainsi les
dernières années d'une existence tout abandonnée
à la volonté de Dieu.
En revanche, la
stigmatisée Anne-Catherine Emmerick entra fort tôt à
l'école de la prière sous la conduite de son ange
gardien, ainsi qu'elle le relate :
J'avais
quelque cinq à six ans, quand je fus envoyée pour la
première fois à garder les vaches. Comme j'avais
grand peur de ces animaux, j'appréhendais un peu ce
travail. Alors un jeune garçon de mon âge vint dans la
pâture, et il fit en sorte que les vaches se gardaient
toutes seules. Pour notre part, nous partagions notre temps
entre des jeux très agréables et des conversations
relatives à toutes sortes de choses pieuses, comme par
exemple : « Lorsque nous sommes ensemble à
servir Dieu, il est avec nous. De qui est-il le plus proche, de toi
ou de moi ? » Nous nous faisions la remarque que Dieu
voit tout, nous nous disions l'un à l'autre en confidence que
nous aimions tant l'Enfant Jésus.
Elle aussi n'aspirait qu'à
une chose : aimer Dieu de tout son être, et le lui dire
sans relâche dans la prière. De même Teresa Musco,
qui rencontra pour la première fois son ange gardien le
soir du 15 mars 1948, alors qu'elle avait cinq ans. Un violent orage
s'était abattu sur la région de Naples, et la fillette
priait dans sa chambre lorsque lui apparut un adolescent vêtu
de blanc, aux ailes d'or, aux yeux étincelants comme des
étoiles. Ses lèvres étaient comme des pétales
de rose. Il lui apprit à faire le signe de croix et lui
enseigna une petite invocation : « Jésus,
Marie, je vous aime et vous donne ma volonté 
en échange toute l'humanité ! » Il
l'invita à prier constamment, à offrir avec joie
ses épreuves sans jamais se décourager, pour la
délivrance des âmes du purgatoire et le salut des âmes.
Puis il disparut, laissant derrière lui un intense
parfum.
Dès lors, ses visites furent quotidiennes :
Tous
les matins, l'ange venait me rendre visite et me faisait prier avec
lui. Après la prière, il disait : « Teresa,
prie pour les pécheurs et pour le salut des âmes !
Sache que les péchés qui mènent les âmes
en enfer sont les péchés d'impureté ! ».
Souvent, en
effet, les anges proposent à leurs confidents des intentions
de prière susceptibles d'éclairer leur vocation
particulière, voire d'orienter leur vie. A en croire Raban
Maur, l'exemple le plus ancien en serait celui de Marie-Madeleine.
Dans sa Vie de sainte Madeleine et de sainte Marthe
- légendaire, il est vrai, mais passionnante - ,
il raconte qu'un ange apparut à l'entrée de la grotte
de la Sainte-Baume où s'était retirée la
disciple chère à Jésus, et que, y ayant planté
une croix de bois, il lui dit :
Servante de Dieu, le désir de ton maître est que tu ne
perdes jamais de vue cette croix, et que tu consacres ton temps
à la méditation des mystères qui se sont
opérés sur la croix.
A partir de cet instant, la
contemplation du mystère de la Rédemption emplit
la vie de la grande pénitente.
La carmélite Cherubina
del Agnello di Dio Riechi (1600-1663), du monastère
de Casamaggiore, près de Lucques, jouissait presque
continuellement de la présence visible de son ange
gardien qui, au long de sa vie religieuse, lui donna des
intentions de prière de semaine en semaine, en observant
le déroulement de l'année liturgique : pour
l'Eglise, pour le pape, pour les prêtres, les pécheurs,
les âmes du purgatoire, etc. A Veronica Giuliani, la grande
sainte capucine du XVIIIe siècle, son ange gardien
demandera spécialement de prier pour les âmes
du purgatoire, et, à l'occasion, de prendre sur elle
leurs souffrances afin de leur obtenir une prompte délivrance :
Se
tournant vers la très Sainte Vierge Marie, il fit trois
révérences, pour la remercier au nom de la
personne de toutes les grâces qu'elle lui avait concédée 
et alors, des anges portant des calices répandirent les
bénédictions du ciel sur cette âme. J'en reçus
un grande aide et en fus toute contente dans la volonté de
Dieu, et je sus que je devais me préparer à pâtir
pour cette âme 
voulait me mettre dans le purgatoire, et elle dans le paradis.
De même, pour
sensibiliser la bienheureuse Elisabetta Canori-Mora
(1774-1825) aux peines de ces âmes, son ange gardien lui montre
le lieu d'expiation :
Je
voyais un grand gouffre, avec trois divisions; dans la première,
il n'y avait pas de feu, mais une blancheur pâle qui faisait
désirer ardemment aux âmes qui s'y trouvaient
détenues l'éclat du beau Soleil de justice. Dans
la seconde, le feu brûlait les âmes, mais il était
uni à une rosée précieuse qui en tempérait
les rigueurs. Dans la troisième, je ne vis que feu
ténébreux, embrasement de soufre et de bitume,
formant un lac incandescent dont l'horreur n'était adoucie par
aucun soulagement. Trois démons pleins de rage
soufflaient sur ce feu, comme ministres de la justice divine,
tandis que trois anges rappelaient aux âmes tourmentées
en ce lieu terrible les miséricordes du Seigneur.
Appelée à prier
spécialement pour l'Eglise et la papauté, cette mère
de famille romaine y est encouragée par de multiples visions
qui illustrent les exhortations de son ange gardien. Il en va de
même pour son amie la bienheureuse Anna Maria Taigi à
qui, le lendemain de la mort du pape Léon XII (le 10 février
1829), son ange gardien fait voir l'âme du pontife sous la
forme d'un diamant éclatant, encore assombri à sa
partie inférieure : la pieuse femme comprend qu'elle doit
prier pour sa libération du purgatoire. D'autres
mystiques plus récentes ont reçu de leurs anges
gardiens de semblables appels à la prière
réparatrice, en faveur des âmes du purgatoire, ou pour
la conversion des pécheurs, sinon dans une perspective
ecclésiale plus large, sur laquelle nous reviendrons :
quels que soient l'objet et les modalités de
l'enseignement que les anges dispensent aux mystiques, il est
toujours ordonné à la glorification de Dieu par la
prière et le sacrifice.
~Enseignement
pluridisciplinaire.
Pour éduquer les âmes
à la prière, les anges gardiens se font parfois
professeurs. Non seulement ils enseignent à leurs protégés
des formules d'oraisons, ou leur donnent des intentions de prière,
mais ils se chargent de leur instruction religieuse et spirituelle.
C'est ainsi qu'est assurée la formation
de Josefa Maria de Santa Inés, appelée communément
la bienheureuse Inés de Beniganim
(1625-1696). Illettrée, peu douée
intellectuellement, elle est reçue à l'âge de
dix-huit ans comme soeur converse par les moniales augustines de son
village natal, près de Valence, en Espagne. Son ange gardien
lui apprend à lire et à réciter l'office,
il lui enseigne la méditation du chemin de croix, lui expose
les mystères de la foi. Grâce à cette
éducation surnaturelle, le don de conseil s'épanouit
en elle, suscitant l'étonnement admiratif de ses consoeurs :
elles l'élèvent au rang de religieuse de choeur.
L'étendue et la profondeur de ses connaissances
théologiques impressionnent les prêtres, qui ont recours
à ses lumières. Loin de s'en prévaloir,
elle s'estime la dernière des ignorantes, recherche les
emplois les plus humbles, se prodigue avec dévouement auprès
des malades, fait de son existence un continuel cantique d'action de
grâce. Gaie et serviable, elle accueille les visiteurs avec
sollicitude, sans que son union à Dieu en soit troublée,
veillant avec soin à cacher les grâces extraordinaires
dont elle est comblée. A force d'insistance, les religieuses
finissent par obtenir des supérieurs ecclésiastiques
que Madre Inés soit placée à la tête de la
communauté : elle gouverne avec sagesse et mansuétude,
sanctifiant dans l'exercice d'une charité héroïque
les dernières années qui lui restent à vivre.
Madre Inés n'a pas laissé de
relation de son commerce avec les anges, son humilité ne
pouvait le concevoir. Elle a ainsi évité quelques
extravagances que l'on trouve sous la plume de pieuses moniales
du Siècle d'or espagnol. Ainsi, décrivant la salle
de classe où elle reçoit les leçons de son ange
gardien, Marina de Escobar évoque un décor qualifié
par les théologiens de l'Inquisition de « choses
si ridicules qu'on croirait des rêves ou des contes de bonne
femme » :
Quatre
anges se tenaient auprès d'une table d'or très fin,
semblable à un buffet, et des coins de la table pendaient
des clochettes d'or, et auprès de chaque clochette se tenait
un petit angelot.
De même Teresa
Longás (v. 1668-1708/10 ?), abbesse des clarisses
de Borja. Elle aussi est enseignée par les anges, qui lui
dictent divers traités spirituels et, en 1701, une Vie du
Christ :
Elle
eut une vision intellectuelle étant hors de ses sens naturels
et, se trouvant en présence de Dieu, les esprits angéliques
(elle ne sait pas combien ils étaient) lui fournirent une
plume et du papier, et avec le sang de son coeur tiré d'une
plaie qu'elle y avait [...] elle écrivit la vie du Christ en
commençant depuis comment la divine Majesté était
en elle-même avant la création, jusqu'à la façon
dont les apôtres implantèrent la loi de l'Evangile
après la venue de l'Esprit Saint.
Au terme d'un procès de
six années, Teresa Longás a été
condamnée sévèrement par l'Inquisition,
pour simulation de sainteté. Il est vrai qu'elle n'était
pas une religieuse exemplaire, si « mystique »
qu'elle se voulût, et que ses prétentions à
surpasser Maria de Agreda n'ont pas joué en sa faveur.
*
Nettement
plus harmonieux, le cheminement de la tertiaire franciscaine
Pauline de Nicolay (1811-1868) traduit une
constante progression dans les voies de la sainteté :
C'était
le 4 octobre [1815]. On était à Courances. Plusieurs
enfants jouaient, et parmi ceux-ci, Pauline et sa soeur aînée.
Chacun avait reçu un petit panier, pour aller goûter
ensemble dans le parc. Pauline était restée un peu en
arrière du reste de la troupe, quand tout à coup, elle
se retrouve en présence d'un inconnu. Effrayée au
premier abord, elle reprend confiance lorsque celui-ci, d'une voix
douce et paisible, lui demande un peu de pain. Alors, sans
hésiter, cette petite fille de quatre ans lui offre son
goûter. L'étranger lui exprime sa reconnaissance,
et à mesure qu'il parle, elle éprouve un grand désir
d'en apprendre davantage. Il entreprend en effet de lui
enseigner, avec des mots simples, la valeur des bonnes actions,
de lui donner des recommandations sur ce qu'il est bon de faire.
Devant son insistance, il promet à Pauline de revenir
souvent, pour la guider, l'assister, l'instruire et il disparaît.
Elle rejoint alors le reste des enfants et à la
question : « où étais-tu ?
que faisais-tu ? », elle répond :
« J'étais avec un pèlerin ». Et
c'est ainsi qu'elle l'appellera désormais.
Grâce au confesseur de
Pauline, nous en savons un peu plus sur les enseignements du
Pèlerin :
Le
Père Rado qui, pendant onze années, eut la charge de sa
conduite spirituelle, dans le rapport qu'il adressa à
Rome après la mort de Pauline, écrit ceci des
rencontres avec le Pèlerin : « Il se met à
lui enseigner les principaux points de la doctrine chrétienne,
l'explication des mystères, la fin de l'homme, le but de
la Rédemption. Le Pèlerin inconnu lui
raconta, en outre, tout ce que Dieu a fait pour l'homme dans l'ordre
de la nature et de la grâce ». Il ajoute que, « lui
parlant également des monuments qui, en Terre Sainte,
furent les témoins de la vie du Christ, Pauline conçut
dès lors le plus vif désir de les visiter et de les
vénérer ». Le Pèlerin s'offrit alors
à lui servir de guide dans les voyages que, plus tard, elle
entreprendrait dans ce but, et lui « promit de lui
apporter en tout temps un appui et une assistance
proportionnés aux circonstances dans lesquelles elle se
trouverait.
La fillette veillait à
cacher soigneusement les visites de son ange gardien, mais ses
soeurs et ses compagnes les remarquaient parfois :
Sa
soeur aînée se rappellera que « jouant et se
promenant ensemble, plus d'une fois Pauline s'était
retirée de leurs jeux et quand on lui demandait pourquoi elle
était restée longtemps en arrière, elle
répondait : « Je causais avec mon
Pèlerin ». Les autres enfants la plaisantaient
au sujet de ce qu'ils croyaient être imaginaire. Mais il était
bien réel, et lorsqu'il tardait à venir, Pauline le lui
reprochait doucement.
Pauline bénéficia
jusqu'à la fin de sa vie des manifestations sensibles de
son ange gardien, avec lequel elle entretenait une exquise
familiarité :
A
partir de ce moment, la jeune enfant conçut une affection si
vive pour ce Pèlerin céleste, qu'elle ne cessait d'en
appeler la venue de ses voeux. Elle se plaignait même doucement
quand il demeurait quelque temps sans lui apparaître, et,
chose singulière, plus ses visites étaient fréquentes,
plus son désir de les recevoir devenait ardent.
En 1858, elle gagna la Terre
Sainte, après avoir été durant dix-huit ans
religieuse dans l'institut des Dames du Sacré-Coeur, qu'elle
dut quitter pour des raisons de santé. Devenue tertiaire
franciscaine, elle s'établit comme ermite sur le site
d'Emmaüs, qu'elle acheta et où elle fit édifier un
sanctuaire. Jamais son ange gardien ne lui manqua, intervenant
providentiellement dans toutes ses nécessités.
*
Une semblable éducation
angélique a été dispensée à un âge
des plus tendres à Anna Moes
(1832-1895), en religion Marie-Dominique-Claire de la Sainte Croix,
fondatrice des dominicaines du Luxembourg :
Au
premier anniversaire de sa naissance, Anna eut une visite de son ange
gardien, sous la forme d'un enfant de cinq ans. Il portait un coeur
entouré d'une couronne d'épines et versant de grosses
gouttes de sang. Autour du coeur, on lisait cette inscription :
« Ma fille, voici ce que souffre continuellement le Coeur
de Jésus pour son Eglise. Ne veux-tu pas prendre part à
ses souffrances ? .
La gravité
de ce premier et précoce contact n'empêche pas l'ange
gardien de se montrer un charmant compagnon pour la fillette,
d'autant plus qu'elle est un peu négligée par ses
parents, fervents catholiques, mais assez distants de leurs enfants :
L'ange,
avec une tendresse sans égale, pallia le manque d'affection
des miens. Parfois il m'apportait de quoi déjeuner, parfois il
me revêtait des vêtements qu'il avait nettoyés
lui-même, et souvent il me donnait à manger une manne
céleste qui me fortifiait. Quand il y avait trop d'agitation
dans l'auberge que tenaient mes parents, il m'emmenait à
l'église pour me faire prier avec lui, et ces heures passées
au pied du tabernacle me faisaient oublier aussitôt les
souffrances de la journée.
Il sait également tenir
compte de son âge, et l'emmène jouer dans les jardins du
Ciel avec d'autres anges :
Cette
compagnie fut dès lors la récompense des jours où
ma conduite avait été exemplaire, et j'appris bien
vite à deviner à l'expression de son visage quand
mon ange gardien avait l'intention de m'accorder une telle faveur. Il
se montrait alors particulièrement affectueux,
m'appelait sa petite soeur, me prenait par la main, et bientôt
nous nous trouvions dans un pré fleuri où nous
attendaient nos célestes compagnons. Là, toutes
les douleurs étaient bientôt oubliées, et
j'aurais voulu y rester toujours. Mais, l'heure étant venue,
il me fallait retourner aux épines de cette terre, et souvent
je prenais congé dans les larmes de mes amis du ciel.
Mais sa mission auprès
de la fillette est avant tout pédagogique. Il lui explique le
catéchisme, lui apprend à prier, puis à lire et
à écrire, et même à faire des travaux
d'aiguille. Elle se retrouve dans une classe où d'autres
anges, sous la forme d'enfants de son âge, paraissent
étudier avec elle, dans une mystique émulation :
Les anges qui m'enseignaient
étaient des esprits des choeurs supérieurs, le
plus souvent des chérubins.
Anna bénéficiera
de cette formation jusqu'à sa première communion,
puis Jésus lui-même se chargera de l'instruire du
mystère de sa miséricorde et la guidera dans sa
vocation. Mais jamais l'assistance de son ange gardien ne lui fera
défaut : il la conseillera et l'aidera dans son oeuvre
d'implantation des dominicaines au Luxembourg, l'assistera dans
le gouvernement de sa communauté, la soutiendra dans les
difficultés qu'elle rencontrera auprès de l'autorité
ecclésiastique. Sa cause de béatification, amorcée
quelques années après sa mort, n'a pas été
poursuivie : l'un des motifs en est le caractère
« merveilleux » de son expérience
mystique, en particulier dans ses relations avec le monde
angélique. Cela n'ôte rien à la sainteté
d'une vie entièrement donnée au Christ et à
son Eglise dans la personne des plus pauvres.
*
L'action pédagogique
des anges est pourtant plus vaste encore. Non content de lui
enseigner la prière, l'ange gardien de la recluse Alpaïs
de Cudot (1150-1231) initiait
celle-ci à l'astronomie : avec d'autres esprits célestes,
il lui découvrait les secrets de la sphère céleste,
la conduisant même jusqu'aux confins du système
planétaire, dont elle donna une description étonnamment
proche de celle de Copernic trois siècles plus tard. Comme
chez sa devancière sainte Hildegarde, ces visions cosmiques
étaient pour la sainte fille - une pauvre infirme
grabataire, de surcroît inédique - autant
d'occasions de s'extasier devant la toute-puissance du Créateur.
Au XIXe siècle, la stigmatisée
Anne-Catherine Emmerick ira elle aussi se promener avec son ange
gardien dans les espaces intersidéraux, posant bien avant
Youri Gagarine le pied sur la lune et sur les planètes du
système solaire.
Quant au saint capucin Padre Pio da
Pietrelcina, il eut un ange gardien particulièrement doué
pour les langues. Pour déjouer les ruses du démon, son
confesseur Padre Agostino da San Marco in Lamis lui écritvait
en français, en latin ou en grec, et c'est l'ange gardien
qui traduisait les lettres à Padre Pio :
« Padre Pio ne connaissait ni le français ni le
grec. L'ange gardien lui expliquait tout et le Padre [Pio] me
répondait à propos» .
Padre Pio avouait son ignorance de ces langues, quand
bien même il commençait une lettre en français
par « Oh ! le joli mois de mai ! C'est le
plus beau mois de l'année » .
« A votre demande relative au français, je réponds
avec Jérémie : "A, a, a, je ne sais le
parler» .
Il put cependant, avec l'aide de son ange gardien, écrire
quelques lignes en français :
Mon
très chéri père,
J'ai
cherché soigneusement les lettres, mais ne les ai pas
trouvées. Comment cela est-il arrivé ? Se
sont les lettres perdues, ou bien sont-elles auprès de
vous ? Priez pour moi, puisque celle-ci est l'heure des
ténèbres.
Adieu,
mon cher père 
suis votre respectueux disciple.
Français tout à
fait compréhensible, que rendent plus charmant encore ses
italianismes. Il en va de même pour le grec : grâce
à l'aide de son ange gardien, Padre Pio parvenait à le
comprendre, à la stupéfaction de son curé, don
Pannullo. Celui-ci écrivit en marge d'une lettre que le père
Agostino rédigea en grec le 7 septembre 1912 :
Pietrelcina,
25 août 1919. Je, soussigné Salvatore Pannullo,
archiprêtre, atteste sous le caractère sacré
du serment, que Padre Pio, après avoir reçu la
présente, m'en a exposé littéralement le
contenu. Comme je l'interrogeais pour savoir comment il avait pu la
lire et la comprendre, car il ne connaît pas même
l'alphabet grec, il m'a répondu : « Vous
le savez ! L'ange gardien m'a tout expliqué..
Ce qu'il précisa
quelque temps plus tard à Padre Agostino :
Les
célestes personnages ne cessent de me visiter et de me faire
goûter à l'avance l'ivresse des bienheureux. Et si la
mission de notre ange gardien est grande, plus grande encore est
certainement celle du mien, car il doit se faire mon maître
pour m'expliquer les autres langues.
Son ange gardien rendit à
Padre Pio bien d'autres services, et non des moindres.
~Qui
aime bien, châtie bien.
Il est dit de sainte
Marguerite de Cortone qu'elle entretenait une remarquable
familiarité avec son ange gardien : se rendant visible à
ses yeux, il l'instruisait des vérités de la foi et la
guidait dans son cheminement spirituel. Il fut son
véritable guide spirituel durant toute sa vie et c'est à
lui peut-être, davantage qu'à ses confesseurs, qu'elle
doit d'avoir atteint les sommets de la sainteté.
On remarque souvent cela chez les mystiques qui
ont eu le privilège de bénéficier de la
conduite de leurs anges gardiens. Il est vrai que les esprits
célestes, infiniment plus saints et plus intelligents que
n'importe quel génie humain, bénéficiant de
surcroît de l'illumination divine en permanence, sont
moins déconcertés - et par là même
moins timorés - que certains clercs confrontés aux
manifestations extraordinaires de la grâce de Dieu chez leurs
dirigé(e)s. De plus, contemplant toutes choses dans le miroir
de la Vérité, ils sont à même de
détecter immédiatement les simulacres d'opérations
divines dans une âme, que ce soit supercherie ou action
diabolique : les confesseurs ne possèdent pas d'emblée
cette science, aussi leur faut-il éprouver les esprits
avant d'acquérir l'assurance que leurs pénitents sont
mus par l'Esprit de Dieu et non par l'Adversaire, qui prend un malin
plaisir à le singer.
*
Le modèle le plus
célèbre d'une âme conduite tout au long de son
pèlerinage ici-bas par son un ange gardien - ses
anges, plutôt - , est sans conteste Françoise
Romaine : les esprits célestes se succèdent auprès
d'elle pour la faire progresser dans les voies de la sainteté.
Le premier est sévère, et c'est à lui que nous
devons l'épisode, resté fameux, de la gifle : un
jour que Françoise reçoit des amis dans son salon,
la conversation vient à déraper, et on se met à
médire de tel et tel. En bonne maîtresse de maison,
Françoise veille d'habitude à réfréner
ces écarts de langage, cette fois elle ne dit rien :
aussitôt, le claquement d'un soufflet magistral retentit et
tous voient, bien imprimée sur la joue de l'hôtesse, la
marque écarlate d'une gifle. D'une poigne
vigoureuse, l'ange est intervenu pour la rappeler à ses
devoirs. Il ne lui passe rien, car il est chargé de purifier
son âme de toute imperfection, afin de la disposer à
l'union avec Dieu. Il ne lui fait grâce de rien, pas même
du scrupule, pourtant bien involontaire, comme le signale Valladier
dans son Miroir de sapience inspiré par le père
Giovanni Matteotti, confesseur et biographe de la sainte :
S'il
échappait à Françoise quelque action ou quelque
parole moins à propos, cet esprit censeur se dérobait à
ses yeux un instant. D'où il advenait qu'elle faisait
réflexion sur elle-même. Fouillant soigneusement
tous les cassetins [tiroirs secrets] de son âme, elle
venait en connaissance des plus petites et imperceptibles fautes et,
repentante de sa chute, elle recouvrait ainsi la douce présence
de son petit maître. Que dirai-je de ces insupportables
aiguillons que nous appelons scrupules ? Combien
efficacement ce bon ange les émoussait ou les déracinait
tout à fait ! La sainte en étant un jour
cruellement bourrelée, son céleste gardien
lui jeta une oeillade d'un visage joyeux et allègre, et
l'accoisa
tellement que désormais elle s'en trouva parfaitement
guérie.
Après sa mort
prématurée, en 1411, son fils Evangelista vient
présenter à Françoise un autre esprit
céleste qui secondera son ange gardien. C'est un archange.
Bien qu'il apparaisse sous la forme d'un enfant de l'âge du
garçonnet qu'elle vient de perdre, il exerce un pouvoir
remarquable, notamment sur le démon :
D'un mouvement très doux
et très gracieux, il secouait sa belle tête. Aussitôt
sa chevelure flamboyait à grande splendeur. Elle projetait
autour de lui les rayons d'or de sa beauté, pareils à
des flèches de feu, et Satan disparaissait comme une ombre.
Cet esprit lui est visible en
permanence et l'accompagne partout :
Sa
taille est celle d'un enfant de neuf ans 
Evangelista. Sa beauté surpasse celle du soleil. Je le vois
souvent les bras en croix sur la poitrine, ses beaux yeux levés
vers le ciel, dans l'attitude d'une profonde adoration. Aucune
parole ne peut rendre la pureté de son regard. Il me
suffit de le contempler, pour sentir mon coeur brûler du
souverain amour, et pour comprendre la noblesse de la nature
angélique. Son long vêtement, d'une blancheur
éclatante, tombe jusqu'à ses pieds. Sur ses épaules,
je vois une dalmatique dont la couleur varie. Elle me paraît
parfois d'un blanc pur comme le lys, parfois rouge comme la
flamme ou bleu d'azur comme le ciel. Jamais il ne me quitte. Si je
marche, il marche à mes côtés. S'il m'arrive
de traverser des chemins poussiéreux ou des sentiers
fangeux, il les traverse avec moi 
fange ne l'atteignent jamais. Il ne leur est pas permis de souiller
ces pieds angéliques et si purs.
Il est si resplendissant que,
le plus souvent, les yeux éblouis de Françoise ne
peuvent soutenir l'éclat de sa face. Par ailleurs, cela est
bien pratique, et économique, car elle n'a pas besoin de
chandelle pour lire la nuit : la présence de l'archange
suffit à éclairer sa chambre. Evidemment, son rôle
ne se limite pas à ça : s'il défend la
pieuse femme contre les assauts du démon, il
s'évertue surtout à la détacher à jamais
du monde et de ses affections : n'est-il pas venu chercher
à son tour sa petite Agnese qui, à l'âge de sept
ans à peine, s'en est allée rejoindre au Ciel son frère
Evangelista ? Eclairant la mère éplorée,
mais confiante, sur sa destinée éternelle, il la
prépare à la mission que Dieu veut lui confier, et
il lui fait brûler les étapes dans la voie de la
perfection.
Enfin, peu après son veuvage, en 1436,
Françoise se retire chez les Oblates de Tor de' Specchi, une
communauté qu'elle a fondée trois ans auparavant.
Bientôt, un troisième esprit céleste se substitue
à l'archange : appartenant au choeur des Puissances,
il a pour mission de l'amener à l'union parfaite. C'est lui
qui l'accompagnera jusqu'à la mort :
Cet
ange lui fut donné sous une forme humaine, comme son archange
dont nous avons parlé 
beaucoup plus éclatante. Comme l'archange encore, il était
couvert d'une dalmatique, mais bien supérieure en beauté,
sa protection contre les démons était aussi
incomparablement plus puissante et plus efficace : l'archange,
pour les chasser, avait besoin de secouer sa chevelure étincelante 
celui-ci les mettait en fuite simplement en les regardant, son seul
aspect paraissait leur en imposer beaucoup plus que celui du
premier, car ils étaient tout tremblants en sa présence.
Il tenait dans sa main gauche trois rameaux d'or qui signifiaient la
sainte correction, ces rameaux avaient des feuilles semblables à
celle du mûrier blanc, et il en sortait de la soie qu'il filait
de sa main droite, ce qu'il faisait continuellement. Françoise
eut cette vision le 21 mars 1436, jour de la fête de saint
Benoît.
Cette conduite surnaturelle de
Françoise Romaine par trois anges successifs illustre les
trois étapes classiques de la vie d'union à Dieu,
telles que les connaissent alors les théoriciens de la
mystique et que les expérimentent les âmes
contemplatives, telles aussi que plus tard les auteurs spirituels
en exposeront les particularités, avec le risque de
schématiser à outrance : la voie purgative, à
dominante nettement ascétique, avec ses mortifications et
ses épreuves 
par une connaissance plus profonde du mystère de l'Amour
divin et de ses exigences 
l'union indéfectible de l'âme à Dieu, dont le
couronnement est l'union transformante ou déifiante. Par
la part que prennent les anges au progrès de sa vie
intérieure, l'expérience de Françoise
Romaine est exceptionnelle, sinon unique.
*
Un seul ange a assuré
l'accompagnement spirituel de la clarisse bolognaise Camilla
Pudenziana Zagnoni, entrée en 1609 chez les Pauvres Dames
du monastère de San Bernardino, peu après la mort de sa
soeur aînée, dont elle a pris le nom en religion.
Cette Pudenziana l'Aînée, décédée
à l'âge de vingt-cinq ans en renom de sainteté, a
passé sa vie sous le toit paternel en qualité de
monaca di casa (religieuse à domicile), car elle était
continuellement malade. Les grâces extraordinaires dont
elle fut comblée durant ses dernières années ont
déterminé sa cadette, déjà fort pieuse, à
écarter un projet de mariage pour se faire religieuse.
Pendant plus de quinze ans, soeur Pudenziana
mène l'existence d'une moniale observante, que rien ne
distingue de ses compagnes, sinon un attachement scrupuleux à
la pauvreté séraphique et l'austérité de
ses pénitences. Un matin de 1627, regagnant sa cellule
après la communion, elle trouve un enfant de six à sept
ans. Un peu étonnée, la clarisse lui demande ce
qu'il fait là, et pourquoi il a violé la clôture
monastique. Sans se démonter, le garçonnet lui
répond : « Je suis auprès de toi le
messager de la cour céleste, le serviteur de l'Amour divin,
député à ton service » . La
première réaction de soeur Pudenziana est de sourire,
mais ses yeux soudain se dessillent : si enfant qu'il paraisse,
l'ange se montre à elle dans une telle gloire qu'elle manque
en défaillir. Il est d'une beauté indescriptible,
vêtu d'une tunique d'un blanc éclatant qui remplit la
cellule de lumière. La soeur n'a plus envie de rire,
encore moins quand son ange gardien - puisque c'est lui -
annonce la couleur : il est chargé par Dieu de la mener
au degré de perfection qu'a atteint sa soeur aînée,
morte dix-huit ans auparavant. A cette fin, il lui apparaîtra
presque tous les jours, pour la guider dans les voies de la
sainteté et l'éclairer dans sa vocation. Il enflamme
son coeur d'amour pour Dieu, de compassion pour les âmes du
purgatoire, de miséricorde pour les pauvres pécheurs.
Se montrant exigeant, et même sévère, il ne lui
passe pas la moindre imperfection, lui adresse des remontrances
davantage que des compliments, l'aide à préparer ses
confessions. A cette école, elle fait de rapides progrès
dans la vertu, surtout à partir du moment où, à
l'ange, se joint sa soeur aînée.
Sous cette double conduite, Pudenziana avance
peu à peu dans le chemin de la perfection, qui lui est
montré par l'ange comme une voie étroite et escarpée,
balisée de chaque côté par l'obéissance et
l'humilité. Bientôt, l'extase la saisit après
chaque communion, des visions allégoriques l'instruisent
des vérités de la foi, la Vierge Marie vient à
Noël lui poser l'Enfant Jésus dans les bras. Tant de
merveilles inquiètent confesseur et supérieures,
le démon se met de la partie en semant le doute dans les
esprits, puis en molestant la pauvre clarisse. On la prive de la
communion : saint François d'Assise et saint Philippe
Néri (canonisé quelques années plus tôt)
viennent lui apporter l'eucharistie. L'ange ne reste pas inactif :
il défend sa protégée contre les attaques du
démon, il éclaire les prêtres et, avec les anges
gardiens des autres religieuses, parvient à rétablir la
paix dans la communauté. Lassé d'avoir à
lutter constamment contre les forces de l'enfer - ce n'est pas
là l'essentiel de sa tâche - , il finit par
donner à soeur Pudenziana une petite croix d'or garnie de
brillants dont l'éclat met le démon en fuite. Cela lui
laisse le temps de poursuivre la formation de la clarisse, de la
préparer à recevoir les stigmates, de la soutenir
dans les souffrances physiques et les épreuves spirituelles
que lui vaut cette nouvelle grâce. Enfin, peu avant Noël
1662, alors qu'elle subit de la part du démon un ultime assaut
visant à insinuer le doute et le désespoir dans son
âme, l'ange gardien lui apparaît, pour la première
fois sous la forme d'un adolescent resplendissant de lumière
entouré de quatre autres esprits célestes. Ayant
mis en fuite l'Adversaire, il dit à la mourante :
« Jusque-là, je ne t'ai donné que des
couronnes de roses, je t'en apporte aujourd'hui une d'épines :
tu ne te relèveras pas de cette maladie » .
Couronnes de roses, que tant de remontrances, de gronderies,
d'exigences de perfection ? L'ange ne manque pas d'humour !
Pourtant, il a raison : tous ces sacrifices sont autant de
roses qui parent l'épouse s'avançant à la
rencontre de l'Epoux.
*
A une époque
beaucoup plus récente, une grande sainte, italienne
également, atteint grâce à la rude direction
de son ange gardien la plénitude de la sainteté à
l'âge de vingt-cinq ans à peine. Il faut dire que son
guide céleste n'a pas ménagé ses efforts pour
cela et que, malgré quelques frictions entre eux, elle a su
correspondre de façon héroïque aux exigences de
l'Amour divin qu'il lui présentait. Gemma
Galgani (1878-1903) - c'est d'elle qu'il s'agit -
voit pour la première fois son ange gardien alors qu'elle a
dix-sept ans :
Un
jour, je m'en souviens fort bien, on m'avait offert une montre
d'or avec sa chaîne : moi, coquette comme je l'étais,
ne voyais que le moment où j'allais la mettre pour sortir
(alors, mon père, mon imagination se mit à
galoper). Effectivement, je dus sortir. Quand je rentrai, j'allais me
dévêtir quand je vis un Ange (que je reconnus aussitôt
comme mon ange gardien) qui, très sérieusement, me
dit : « Rappelle-toi que les bijoux précieux
qui embellissent l'épouse d'un Roi crucifié ne
sauraient être autres que les épines et la croix. »
Je
ne rapportai pas ces paroles à mon confesseur, je les relate
ici pour la première fois. Ces paroles m'effrayèrent,
comme m'effraya la vue de cet Ange 
ayant réfléchi à ce qu'il m'avait dit, et sans
rien comprendre, je pris une résolution : je me proposai,
pour l'amour de Jésus et pour lui faire plaisir, de ne plus
rien porter qui pût flatter ma vanité, et de ne plus
parler de choses légères.
Le ton est donné.
Deux années s'écoulent avant que l'ange - qui se
présente sous la forme d'un très bel adolescent -
ne reparaisse. Gemma tombe gravement malade et commence à
désespérer de recouvrer jamais la santé :
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