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Joachim Bouflet





Encyclopédie

des Phénomènes

Extraordinaires

de la Vie Mystique


Tome 3




« Les Anges et leurs Saints »









Le jardin des Livres

Paris



Du même auteur:


- Agnès de Langeac, Paris, DDB, 1994.

- La stigmatisation, réédition critique de l'ouvrage d'Antoine Imbert-Gourbeyre, Grenoble, Jérôme Million, 1996.

- Les stigmatisés, Paris, Le Cerf, 1996.

- Guide des lieux de silence, le Livre de Poche, 2000

- Un signe dans le ciel, les apparitions de la Vierge (avec Philippe Boutry) , Paris, Ed. Grasset, 1997.

- Les apparitions de la Vierge, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1997.

- Edith Stein, philosophe crucifiée, Paris, Presses de la Renaissance, 1998.

- Thérèse Neumann ou la paradoxe de la sainteté, Paris, Ed. du Rocher, 1999.

- Eugénie Joubert - Une force d'âme, Paris, Ed. Saint-Paul, 1999.

- Medjugorje ou la fabrication du surnaturel, Paris, Ed. Salvator, 1999.

- Les faussaires de Dieu, Paris, Presses de la Renaissance, 2000.

- Padre Pio, Paris, Presses de la Renaissance, 2002


Encyclopédie des Phénomènes Extraordinaires de la Vie Mystique Tome 1, réédition mise à jour et augmentée en 2001, Paris, Ed. Le jardin des Livres, 2001.


Encyclopédie des Phénomènes Extraordinaires de la Vie Mystique Tome 2, Paris, Ed. Le jardin des Livres, 2002.



Site Internet éditeur: www.lejardindeslivres.fr


© 2003 Joachim Bouflet


Editions Le jardin des Livres®

243 bis, Boulevard Pereire - Paris 75017







ISBN : 2-914569-06-8 EAN: 9782 914569 064















Toute reproduction, même partielle par quelque procédé que ce soit, est interdite sans autorisation préalable. Une copie par Xérographie, photographie, support magnétique, électronique ou autre constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d'auteur.








A mon ange gardien.


Pour Thierry et Isabelle.



Avant-Propos





















Les anges existent. De plus en plus nombreux sont ceux qui le croient, non seulement les fidèles des grandes religions monothéistes, dont les textes sacrés et les traditions font état de l'existence de ces esprits célestes, intermédiaires entre Dieu et l'humanité, mais également des personnes sans religiosité particulière : ne professant aucune foi en un Dieu transcendant, elles n'en affirment pas moins croire aux anges et les invoquer. Certaines, un jour ou l'autre, ont senti la présence de ces entités mystérieuses, éprouvé les bienfaits de leur intervention, parfois même ont entendu leur voix, les ont entrevus sous la forme d'êtres de lumière. Le grand public connaît, à l'heure actuelle, divers témoignages relatant de semblables rencontres, mais il ignore généralement les expériences fort variées, souvent émouvantes, voire impressionnantes, que les familiers des anges - les saints et les mystiques - ont vécues au fil des siècles, et qui constituent une fresque où se recoupent tous les genres littéraires, de l'épopée au récit d'aventures, de la légende au reportage, et même à l'histoire d'amour, avec ses lettres, ses cajoleries, ses ruptures dans les larmes, ses réconciliations. S'il convient, dans la mine d'informations que constituent les récits hagiographiques, d'exercer un nécessaire discernement, certains faits - pour étonnants qu'ils soient - sont attestés de façon rigoureuse, bousculant allègrement les idées reçues, renvoyant dos à dos les sceptiques pétris d'intellectualisme et de rationalisme, et les exaltés qui, se laissant dominer par leur sensibilité et leur imaginaire, sont les victimes d'une recherche inconsidérée du merveilleux.


J.B.



c h a p i t r e 1



Histoire des anges, histoires d'anges






Le monde angélique n'est pas un univers parallèle, troisième ou quatrième dimension qui côtoierait notre monde ici-bas et, plus largement, serait la face invisible du cosmos. La création est un tout ordonné à la gloire de Dieu, dont le sommet est l'homme et dans lequel s'interpénètrent et se complètent mystérieusement les missions dévolues par le Créateur à ses créatures spirituelles, anges et hommes. Tous contribuent ensemble - par leurs actions et selon les modes propres aux uns et aux autres - à la réalisation du plan ultime de Dieu : la récapitulation de l'univers dans le Christ en gloire, ce que la tradition chrétienne désigne par l'image hautement symbolique de la Jérusalem céleste. A cette fin, les anges apportent aux hommes une constante coopération qui, le plus souvent invisible et discrète, revêt parfois des formes extraordinaires, dans le sens étymologique du terme : non pas sensationnelles, mais sortant du cours ordinaire des choses et des événements pour en permettre une lecture plus précise, plus vraie, les plaçant sous un éclairage nouveau et leur conférant ainsi une signification plus large qui les situe à leur juste place non seulement dans l'histoire des hommes, mais encore dans la relation qu'entretiennent ces derniers avec l'univers créé.

Avant d'aborder le vaste domaine des relations exceptionnelles entre les anges et les hommes, il convient de faire - pour autant qu'il est possible - une incursion dans le monde angélique, afin d'en découvrir la beauté, l'harmonie et la richesse, propres à nous éclairer sur le sens et la finalité des interventions des esprits célestes dans notre monde ici-bas.



1- Le Monde Angélique

L'existence de créatures purement spirituelles appelées anges est pour tout chrétien un objet de foi. Le symbole de Nicée-Constantinople dit : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible ». Evoquant la gloire céleste des apôtres et des martyrs, le Concile Vatican II affirme, dans la constitution dogmatique Lumen Gentium :


En même temps que la bienheureuse Vierge Marie et les saints anges, elle les a honorés avec une particulière ferveur (LG, 50).


Les anges existent donc, et ils font l'objet d'un culte. Dans le Credo du Peuple de Dieu, le pape Paul VI rappelle cette vérité de foi :


En un seul Dieu, Créateur des choses visibles comme l'est ce monde où s'écoule notre vie éphémère, et des choses invisibles que sont les purs esprits que l'on appelle aussi les anges (AAS 60 [1968], 436).


Ces affirmations ne disent rien de plus que l'existence des anges. Elles ne nous renseignent pas sur leur création, encore moins sur leur histoire. Car les anges n'ont pas seulement une existence, ils ont aussi une histoire. Celle-ci débute à l'instant où la toute-puissance du Créateur les tire du néant pour leur donner vie et immortalité. De plus, chacun ayant une existence propre, autonome, a son histoire et sa personnalité. De cette histoire/ces histoires, nous savons peu de choses : la Bible, qui évoque les anges depuis les premières pages de la Genèse jusqu'aux dernières de l'Apocalypse, fait allusion seulement à un épisode dramatique de l'histoire du monde angélique - le combat et la chute des esprits rebelles - et, relatant de multiples interventions d'anges auprès des hommes, elle nous laisse entrevoir quelques aspects de leur mission. Mais elle se montre fort discrète sur leurs relations entre eux et sur la personnalité des trois seuls qu'elle nomme. Rien sur la création des esprits célestes, rien sur la cause ou les modalités de la révolte des mauvais anges, rien sur la « personnalité » de tel ou tel envoyé du ciel qui intervient auprès des hommes, hormis Raphaël dans le Livre de Tobie.



~Création et Chute

On ignore quand et comment les anges ont été créés, et cela n'a sans doute guère d'importance. Tout juste suppose-t-on que Dieu les tira du néant probablement avant la création de l'univers matériel, certainement avant celle de l'homme et de la femme, mais exégètes et théologiens sont fort embarrassés pour donner une réponse plus précise. Saint Augustin pense qu'ils furent créés au même instant que la lumière. La stigmatisée allemande Anne-Catherine Emmerick (1774-1824), en bonne moniale augustinienne, semble rejoindre sur ce point son père spirituel :


Cette vision est peut-être la première que j'eus. J'étais alors une enfant de cinq à six ans, et je croyais que chacun voyait ces choses, comme nous voyons ce qui nous entoure [...] Je vis d'abord un espace infini de lumière s'étendre devant moi, et, dans cette étendue, comme un globe encore plus lumineux dans lequel je perçus l'Unité de la Trinité. Je l'appelai en moi-même acquiescement, et j'y vis comme une opération vers l'extérieur : alors apparurent sous le globe les choeurs des esprits célestes, tels des cercles concentriques ou anneaux s'étendant à l'infini, resplendissants de lumière, de force et de beauté. Ce monde de lumière se tenait comme un soleil sous le premier globe, et d'emblée tous ces choeurs angéliques se portèrent vers celui-ci dans un élan d'amour1.

Elle rejoint également la Bible, les Pères et les Docteurs, sur le nombre des esprits célestes, que tous s'accordent à dire immense :


Vois, ô homme, devant quelle foule de témoins tu entreras en jugement. Toute la race humaine sera présente. Evoque en ton esprit tous les hommes qui ont existé depuis Adam jusqu'au jour présent. C'est une immense multitude. Elle est encore petite, car les anges sont plus nombreux: ils sont les 99 brebis, tandis que l'humanité n'en représente qu'une. Il est écrit en effet que Ses serviteurs sont mille fois mille, non que ce nombre définisse leur multitude, mais parce que le Prophète n'en a pu exprimer un plus grand 2.


Sainte Françoise Romaine (1386-1440), sans doute la mieux informée parmi les mystiques ès-angéologie, les voyait sortir des mains du Créateur « comme lorsque tombe la neige et qu'il y a dans l'air tant de flocons rassemblés » :


Vit aussi l'admirable servante du Christ la création des anges, et dit comment ils furent créés tous ensemble très purs et très beaux, puis furent en groupes distincts et cette distinction fut marquée par des couleurs diverses, et cela selon sa dignité. Dans cette distinction aussi, la béate connut ou plutôt discerna ceux qui devaient persévérer dans la grâce, opposés à ceux qui devaient se perdre. Et dit la béate que ces derniers étaient à peu près le tiers. Et quand elle les vit créer, ce fut si beau tant du côté du Créateur que du côté des anges, que ne pouvant l'exprimer, la béate toute s'enflammait comme séraphique3.


Déjà avant elle, sainte Angèle de Foligno (1248-1309) ne pouvait cacher son émerveillement en face de la multitude des esprits prosternés en adoration autour du Christ, qu'elle contempla une fois durant la messe. Encore ne voyait-elle qu'une petite fraction de l'armée céleste :


Leur multitude était éblouissante et si parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n'étaient pas les lois de la création, j'aurais cru sans nombre et sans mesure la sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en largeur, ni en longueur, je voyais des foules supérieures à nos chiffres4.


Dans la même vision initiale, Anne-Catherine Emmerick assista à la rébellion et à la chute d'une partie d'entre eux, qu'elle vit se produire aussitôt après la création du monde angélique:


Je vis soudain une partie de ces cercles s'immobiliser en eux-mêmes. Ils se tenaient immobiles dans leur beauté, ils en conçurent une volupté égoïste et, considérant que toute beauté était en eux, ils se replièrent et se fixèrent en eux-mêmes. Au début, tous étaient transportés hors d'eux par un mouvement supérieur, à présent une partie d'entre eux se figeaient en eux-mêmes et, au même instant, je vis toute cette portion des choeurs lumineux s'écrouler et s'obscurcir, tandis que les autres esprits célestes les repoussait et remplissent les espaces qu'ils avaient laissés vacants, de sorte que l'ensemble de la sphère angélique devint plus petit qu'auparavant. Mais je n'ai pas vu que les anges restés fidèles aient poursuivi les autres en s'aventurant au-delà des limites du monde de lumière.

Les anges rebelles étaient immobiles en eux-mêmes et tombaient, tandis que les autres, dans l'impétuosité de leur élan d'amour initial, occupaient l'espace laissé vacant, et tout cela était simultané. Lorsque la chute fut consommée, je vis en bas se former un disque d'ombre, comme si cela devait être le lieu de séjour des anges déchus5.


La stigmatisée allemande Theres Neumann (1898-1962) eut également, le 29 septembre 1928, une vision de la rébellion et de la chute des anges :


Aujourd'hui, fête de l'archange saint Michel, Theres contemple le monde angélique (de lumineuses figures d'adolescents, vêtus d'amples robes de lumière d'un blanc étincelant), se déployant en divers ordres, avec 12 archanges au sommet. Au début, les anges sont encore tous beaux et bons, et ils chantent. Puis surgit une lutte en gestes, paroles et mouvements, pendant laquelle environ un tiers des esprits angéliques s'obscurcit et se porte à l'écart, parmi lesquels le plus puissant des archanges et encore quatre d'entre eux. Alors les anges restés lumière et les anges devenus obscurité se rangent en deux armées prêtes au combat, les anges sombres sous la conduite du plus puissant des archanges, et les bons sous le commandement de celui qui vient tout de suite après lui en dignité et qui les rallie au cri de Michaël ! Le combat se poursuit jusqu'au moment où les bons anges refoulent les mauvais dans les profondeurs. Et les esprits victorieux entonnent avec allégresse : « Kadosch, kadosch, kadosch »6.


La chute des esprits rebelles - appelés désormais démons - est l'épisode le plus dramatique de l'histoire du monde angélique. Pour en souligner l'horreur, les Pères de l'Eglise ont appliqué à Lucifer, le chef des anges déchus, ces paroles du prophète Isaïe :


Comment es-tu tombé du ciel Astre brillant, fils de l'aurore ? Comment es-tu abattu à terre, Toi qui subjuguais toutes les nations ? Toi qui disais en ton coeur : Je monterai aux cieux, Au-dessus des étoiles de Dieu J'érigerai mon trône, Je siégerai sur la montagne du Rendez-vous Dans les profondeurs du septentrion  monterai sur les sommets des nues, e serai semblable au Très-Haut (Is 14, 12-14).


Ce drame est évoqué dans l'Apocalypse de Jean, sous la forme symbolique d'un combat :


Et il y eut une guerre dans le ciel : Mikaël et ses anges faisaient la guerre au Dragon. Et le Dragon fit la guerre, ainsi que ses anges, et ils n'eurent pas le dessus, et on ne trouva plus leur place dans le ciel. Et il fut jeté, le Dragon, le grand [Dragon], le Serpent, l'antique [Serpent], celui qu'on appelle Diable et le Satan, celui qui égare le monde entier  fut jeté sur la terre et ses anges furent jetés avec lui (Ap 12, 7-9).


Comme sur un écran panoramique, Anne-Catherine Emmerick contempla la lutte, dans un silence total qui rendait la vision encore plus impressionnante, au point qu'elle ne trouva point de mots pour la décrire. Et elle conclut :


Il y aura un rude combat, et ce combat sembla à mon âme infiniment long, au point que c'en est presque impossible. Mais la lutte se déroule à présent sur la terre, car il n'est plus de combat dans le ciel, ainsi l'a décrété Dieu7.


Une légende rapporte que les traces de ce combat sont encore visibles de nos jours dans ce que l'on nomme le Colorado Provençal, région de collines et de ravins du pays d'Apt, au pied du Lubéron : la couleur rouge de la roche - qui jusqu'au début du XXe sècle alimenta une florissante industrie de l'ocre - serait due au sang des anges rebelles refoulés par l'ange Gabriel, qui aurait imbibé la terre. De même, la pierre dressée qui jouxte la chapelle San Miguel de Lorencajal, en Espagne, serait le rocher avec lequel l'archange aurait mis Lucifer groggy lors du grand combat.

La mystique Gabrielle Bossis (1874-1950), affirme avoir entendu Jésus lui confier que l'histoire de l'humanité s'achèvera lorsque les rangs laissés vides au paradis par les anges déchus seront comblés par un nombre d'élus correspondant. C'est dire combien les anges sont nombreux ! Cette révélation n'a rien d'original, déjà sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179) en faisait état, à la suite d'autorités aussi incontestables que saint Augustin et saint Bernard :


[Les choeurs célestes] connurent alors les merveilles de Dieu dans une splendeur inégalée. Ils comprirent qu'un tel combat n'aurait plus lieu au ciel et qu'aucun ange dorénavant ne tomberait du ciel. Et ils surent dans la divinité pure que le nombre des esprits déchus allait être remplacé par des vases d'argile. Sachant donc que le nombre de ceux qui étaient tombés allait être restauré, ils se mirent à oublier la chute, comme si elle n'avait pas existé8.


L'affirmation sera reprise par Bossuet, par Anne-Catherine Emmerick, par d'autres mystiques encore : « Mais que Gabrielle l'entende de la bouche de Jésus est précieux, car il y a là une vue eschatologique très intéressante9» . Gabrielle Bossis commença à avoir des locutions du Christ en 1936, lors d'une traversée transatlantique. Elle avait alors soixante-deux ans, et nota ces paroles intérieures, qui furent publiées en sept fascicules sous le titre « Lui et moi » .


*


Surtout, les hommes connaissent cette lutte au quotidien, cette confrontation implacable au mystère du Mal, à la souffrance, à la tentation. Plus encore les saints, que leur quête de Dieu, leur communion aux détresses de leurs frères et leur proximité avec la création rendent hypersensibles aux ravages causés par le péché, mais lucides également sur leurs propres faiblesses et leurs limites. Ils savent qu'ils sont au coeur de la lutte, que les âmes en sont l'enjeu, mais aussi que l'aide de Dieu et de ses anges ne leur fait jamais défaut, comme l'illustre l'anecdote suivante.

Un jour, abba Moïse - un ancien brigand converti, comme plusieurs anachorètes venus expier dans la solitude les égarements de leur vie passée - s'en fut trouver Isidore le Solitaire, qui vivait retiré dans le désert de Scété : tenté par le démon impur, il allait quérir auprès du saint ermite réconfort et encouragements. Abandonnant la confection des paniers (son occupation favorite, avec la prière), Isidore le fit monter avec lui sur le toit en terrasse de sa cellule :


-  Regarde vers l'occident !

Moïse vit alors, sur la ligne du couchant, une multitude de démons qui se préparaient bruyamment au combat. Effrayé, il se tourna vers le solitaire, qui poursuivit :

-  Regarde vers l'orient !

Cette fois, Moïse vit une immense armée d'anges plus resplendissants que le soleil, absorbés en silence dans la prière et rangés en ordre de bataille. Et Isidore de conclure :

- Ceux que tu as vus à l'occident, voilà ceux qui attaquent les saints  l'orient, ce sont ceux que Dieu envoie au secours des saints. Reconnais donc que le nombre et la force se trouvent de notre côté.

Tout ragaillardi, Moïse regagna son ermitage, bien décidé à ne plus se laisser impressionner par les tentations du diable. Cela se passait au Ve siècle10.


Il est arrivé à plusieurs saints d'être en prise directe avec Satan, subissant ses assauts immédiats dans leur âme, mais aussi dans leur chair : sans remonter jusqu'à Antoine le Grand, au IIIe siècle, ou à Martin de Tours, cent ans plus tard, on connaît les exemples du saint curé d'Ars, bien sûr, mais aussi de Giovanni Calabria, de Padre Pio et de Marthe Robin, pour ne citer que les plus récents. Cela paraît insensé, cela fera sourire les esprits forts, mais Yvonne-Aimée de Jésus (Yvonne Beauvais, 1901-1951), la célèbre religieuse de Malestroit, répond en experte, elle à qui le diable infligeait de cruels et bien réels sévices, dont son corps porta les cicatrices jusqu'à sa mort :

Dire qu'il y a des gens savants qui nient l'existence personnelle et l'action du démon ! Je voudrais bien voir quelle tête ils feraient s'ils le trouvaient sous une forme visible, au pied de leur lit, en rentrant dans leur chambre, le soir ! 11.


Les esprits célestes, qui par expérience savent le prix de la défaite - la damnation éternelle - ont reçu de Dieu « ordre de garder les hommes en toutes [leurs] voies » (Ps 91, 11). Cette mission, qu'ils exercent selon les modes les plus divers en fonction des circonstances et du tempérament de chacun, est dévolue particulièrement à certains d'entre eux, les anges gardiens : nous les rencontrerons au fil de ces pages.



~Le sexe des anges

Les anges, si l'on en croit la Bible, préfèrent les femmes. Ils se comportent avec délicatesse quand ils apparaissent à Anne, la mère de Samuel, et à Agar, lorsque celle-ci erre dans le désert avec son fils Ismaël. Dans le Livre de Tobie, l'ange Raphaël ne tarit pas d'éloges sur la jeune Sara. Et quand Gabriel vient saluer la Vierge Marie, c'est avec une incomparable déférence. On ne saurait, cependant, à cause de leur nature, les qualifier de parfaits gentlemen. En revanche, s'adressant aux hommes, ils font preuve d'une autorité qui n'admet aucune discussion, parfois n'hésitent pas à employer la manière forte - dans le combat de Jacob - ou les mesures punitives : le même Gabriel qui se montrera si prévenant à l'égard de Marie, répondant avec respect à la question qu'elle lui pose, rend Zacharie muet parce que le vieil homme lui demande une explication, somme toute légitime. Mais Zacharie a mis en doute la parole de l'ange, alors que Marie le croit et adhère sans réserve au message qu'il lui transmet de la part de Dieu.


Cette préférence n'est pas une question de désir, encore moins de sexualité : les anges n'ont pas de sexe. Sans trancher dans le vif - si l'on ose dire -, les Pères conciliaires de Nicée II (787) leur ont dénié cet attribut, enseignant que, ne possédant point de corps, ces créatures célestes ne sauraient avoir une portion d'un tout inexistant : aussi, comme dirait mon amie Alix dans ses Archives des Anges12, pas de corps, pas de zizi et donc pas de parties de jambes en l'air, ils n'ont d'ailleurs pas de jambes non plus. Ni d'ailes. L'affaire est (presque) réglée, car le même concile de Nicée II leur reconnaît une sorte de corporéité, un corps éthéré, une subtile enveloppe de lumière, invisible habituellement aux hommes. Et, au milieu du XVe siècle, les habitant de Constantinople remettent ça : on discute du sexe des anges, dans la première et plus célèbre des querelles byzantines qui, depuis ce temps et à toute époque, ont donné au dernier des pinailleurs l'illusion qu'il était un grand rhéteur. Il n'est que de regarder aujourd'hui l'arène politique pour le constater, lorsque les uns et les autres débattent de la démocratie : comme le sexe des anges, cette dernière est un semblant de réalité sur lequel chacun énonce un avis d'autant plus péremptoire qu'il sait fort bien, en son âme et conscience, ne traiter pour le moins que d'une utopie, d'un leurre le plus souvent. Alix relègue au rang des légendes la querelle sur le sexe des anges :


Les habitants de Constantinople s'engueulaient, certes, avec force syllogismes biseautés et arguties théologiques, mais à propos d'une éventuelle union avec le pape de Rome. N'empêche que cette « querelle byzantine » est passée dans le langage courant. Discuter du sexe des anges signifie enfiler des perles ou, plus clairement encore, empapaouter les mouches13.


A l'époque, il y a belle lurette que l'on ne discute plus de la prétendue lubricité des esprits célestes, question qui constitua à l'époque patristique un casse-tête pour les théologiens, à cause d'un passage de la Bible :

Lorsque les hommes commencèrent d'être nombreux sur la face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu'il leur plut (Gen 6 , 1-2).


Suite dans le Livre






c h a p i t r e 5



Missions des Anges Gardiens







La croyance en l'assistance d'un ange gardien personnel est ancienne. Déjà, dans la Genèse, le patriarche Jacob invoque sur la descendance de son fils Joseph la bénédiction du Ciel : « Que l'Ange qui m'a racheté de tout mal bénisse ces garçons (Gen 48, 16) » . Des commentateurs y voient une représentation de Dieu lui-même - l'Ange de Dieu, c'est-à-dire la Divinité dans une de ses manifestations sensibles - , d'autres établissent la distinction entre Dieu et un de ses envoyés personnels, qui serait alors l'ange gardien du patriarche. Pour leur part, les Esséniens enseignaient sans équivoque que chaque homme est, sa vie durant, accompagné par un ange et par un démon qui se disputent son âme. Ecartant cette vision dualiste, Jésus n'en évoque pas moins en termes explicites l'existence des anges gardiens :


Prenez garde de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges dans les cieux regardent constamment la Face de mon Père qui est dans les cieux (Mt 18, 10) .


Il ne fait pas allusion aux enfants dont il a parlé à ses disciples quelques instants auparavant, mais aux humbles, à ceux qui se convertissent pour devenir comme des enfants, qui choisissent la voie de l'enfance spirituelle, chemin assuré du royaume des Cieux. L'affirmation de Jésus fonde doctrinalement la croyance en un ange gardien individuel, qui sera déjà commune à l'époque patristique. A partir de là, la dévotion aux anges gardiens se développe dans toute la chrétienté dès la fin du Moyen Age, et en France, c'est François d'Estaing, évêque de Rodez, qui s'en fait le promoteur, reprenant l'affirmation de saint Basile : « Chaque fidèle a près de lui un ange comme tuteur et pasteur pour le conduire à la Vie» . Mais il élargit la proposition à l'ensemble du genre humain :


Telle est la dignité de nos âmes, que chaque homme dès le premier moment de sa naissance reçoit un ange délégué à sa garde, et ainsi la nature humaine, qui par ses fautes avait perdu le droit à la félicité éternelle, se trouve placée sous la tutelle des saints anges et arrive, par leur secours, au royaume éternel14.

Le concile de Trente en fera un objet de foi, sans toutefois se prononcer sur le moment où chacun reçoit de Dieu ce compagnon : dès sa naissance ou déjà dans le sein de sa mère ? Les avis divergent, d'aucuns estimant que l'ange gardien de la mère veille sur l'enfant qu'elle porte. Quoi qu'il en soit, cet esprit doit intervenir fort tôt, puisque la tradition populaire lui attribue ce que l'on nomme le doigt de l'ange : pour empêcher bébé de pleurer, son céleste gardien (qu'il voit sans doute, puisqu'il sourit aux anges) pose doucement son index sur sa bouche, à chaque velléité de braillement imprimant un peu plus un sillon entre la lèvre supérieure et le nez. On reconnaît ainsi les bambins qui, dans leur tendre enfance, avaient propension à pleurer, le doigt de l'ange étant chez eux plus marqué que chez les autres.


*


Si l'on s'en tient aux propositions de la théologie classique, les anges gardiens ne regroupent qu'une petite partie des esprits célestes, de ceux des derniers choeurs : Anges et Archanges. De plus, nous sommes familiarisés avec eux davantage qu'avec les Séraphins ou les Chérubins, par exemple, dont, en fin de compte, nous ne savons pas grand chose : malgré quelques impressionnantes images bibliques, les esprits des choeurs les plus élevés sont pour nous des inconnus, et plus encore les Vertus et les Dominations. Mais, à travers le prisme limpide que constituent nos anges gardiens, nous pouvons avoir quelque idée de la mission de ces esprits supérieurs, sachant que chacun d'eux possède en plénitude et perfection les qualités, attributs et vertus d'un esprit qui lui est inférieur. Cela permet de revaloriser le statut de l'ange gardien, mais également d'approcher les esprits des choeurs supérieurs, en évitant une systématisation par trop intellectuelle ou imaginative, celle par exemple des commentateurs du Pseudo Denys, celle aussi de certains mystiques attachés à l'image davantage qu'à ce qu'elle signifie :


Tous les systèmes hiérarchiques disparaissent donc et reste l'univers angélique : vivante création de l'Amour trinitaire. Les hommes peuvent retrouver une relation familière avec les anges, puisque, comme l'écrit P. Evdokimov, « dans la société moderne, la présence incontestable des démons exige une place privilégiée pour les anges et les saints qui sont aussi réels que les démons et les autres hommes » 15


Nous sommes invités à ne pas dissocier, chez nos anges gardiens, leur fonction première d'adorateurs du Dieu trois fois Saint et la mission qu'ils reçoivent de Lui en vue de notre conduite et de notre protection. Cela nous amène également à considérer la possibilité que des esprits des choeurs supérieurs interviennent auprès des hommes, comme le font - dit la Tradition - les trois Archanges. Comme aussi nombre de mystiques l'ont perçu, qui affirment avoir reçu pour gardiens des Séraphins ou des Chérubins.


*

Nos anges gardiens semblent, à nos yeux, n'avoir qu'une mission : nous protéger, nous préserver de tout danger, quand ce n'est nous trouver une place de parking sur simple invocation (il paraît que ça marche très bien), ou réparer nos bourdes. Bien qu'ils puissent se montrer efficaces dans ces divers emplois, leur première fonction est de glorifier Dieu, et la vigilance qu'ils exercent à l'égard des hommes n'en est qu'un aspect. Ils sont soucieux - si tant est qu'un ange puisse se ronger les sangs - de notre salut, en quoi ils voient la victoire de la Croix sur le Mal, c'est-à-dire la glorification de l'Amour divin, et en même temps le plus grand bien qui puisse nous advenir. Ils interviennent dans notre existence dès que la gloire de Dieu est en jeu, et plus nous-mêmes y sommes attachés, plus ils nous aident et se font proches de nous. Jésus le disait au frère Felipe de Barcelona (+ 1591), un franciscain catalan qui vécut à Avilá et qu'estimait beaucoup sainte Thérèse :


Je donne à tout homme le secours de ma grâce, et l'assistance d'un ange gardien et de son saint patron  malheureusement, par leur faute, un grand nombre n'en profitent pas ! 


Et il montrait à l'extatique que les hommes ne savent pas prier leurs anges gardiens. La seule « recette », pour nous attirer leur faveur et bénéficier de leur assistance, consiste à vouloir faire en toutes choses la volonté divine, et à leur demander humblement de nous y aider. En revanche, il ne sert à rien d'ânonner leurs noms, réels ou supposés, pour les disposer à nous secourir, encore moins pour les engager à notre service tels des laquais, comme d'aucuns charlatans prétendent le faire : les anges ne sont pas à notre botte ni ne sauraient se plier à nos caprices, car ils sont les serviteurs de Dieu seul, et c'est sa gloire qu'ils servent dans l'homme.



1- L'école des anges

Comme tous les esprits célestes, nos anges gardiens adorent Dieu en permanence - ils regardent constamment la Face du Père - , ce qui ne les empêche pas d'exercer en même temps une mission auprès de quiconque est confié à leur protection. Leur première tâche, écrit sainte Hildegarde, consiste à nous enseigner la prière et à nous en donner le goût :


Ces anges sont esprit et vie de Dieu. Ils ne renoncent jamais aux louanges divines, ils ne cessent de contempler la clarté ignée de Dieu, et cette clarté de la divinité leur donne l'éclat de la flamme. Que les fidèles perçoivent dans la dévotion passionnée de leur coeur ces paroles, parce qu'elles proviennent de celui qui est le premier et le dernier, pour le plus grand profit de celui qui croit16.

Ils le font de façon invisible, tout intérieure. Nous inspirant le respect de la sainteté de Dieu, ils nous inclinent à adorer et à aimer Sa volonté. Eclairant notre intelligence sur les mystères de la foi, ils stimulent nos aspirations à la prière et au silence de la contemplation. Purifiant l'activité de notre imagination et ordonnant le fil de nos pensées, ils nous éduquent à les utiliser pour en nourrir notre méditation. En cela, ils sont les messagers de Dieu, instruments des opérations de sa grâce dans nos âmes :


Les anges sont en nous par les bonnes pensées qu'ils nous suggèrent et non pas par le bien qu'ils y opèrent  ils nous exhortent au bien, mais ne le créent pas en nous17.


Ils nous illuminent et nous instruisent, nous faisant progresser dans les voies de l'union à Dieu. Dans son 6ème dialogue, la vénérable Maria Celeste Crostarosa (1696-1755), fondatrice des moniales rédemptoristines, rend compte de leur action auprès d'elle :


[Dieu] a une autre façon de me parler encore, et c'est par l'intermédiaire des messagers célestes, ou par mon Ange gardien, très fidèle dans cet office dont il est chargé depuis ma naissance. Mon Ange le remplit avec une grande complaisance de deux manières : ou par inspirations et impulsions spirituelles, ou par paroles formelles, d'après ce qui est ordonné par ta providence pour mon bien. Et je l'ai expérimenté, non seulement de la part de mon Ange gardien, mais encore d'autres esprits célestes dont j'ai pu percevoir l'action à la lumière que tu donnes à mon intelligence dans l'union susdite. O Père de miséricorde, je te remercie de la grande bonté dont tu uses avec une vile et ingrate créature comme moi18.


En des visions intellectuelles, Dieu lui montrait les anges dans la pureté de leurs opérations :


En même temps il se fit en moi une lumière très pure. En premier lieu, je vis une compagnie d'esprits célestes  je les vis comme autant d'actes très clairs de pureté en Dieu, et tous par leur éclat me blessaient de ton amour19.


Mais quand ces bienheureux esprits se manifestent sous une forme sensible, ils revêtent un aspect humain, étant ainsi plus à même d'enseigner - par la parole et les gestes - la prière aux hommes auprès qui Dieu les envoie.



~Ecole de prière et catéchèse.

Divers contemplatifs ont connu des interventions directes de leurs guides célestes visant à stimuler leur piété, à enflammer leur ferveur. Au XIIIe siècle, la dominicaine Mechtild von Stans, moniale du couvent de Töss (Suisse), était réveillée chaque nuit à l'heure de matines par son ange gardien, qui l'invitait à se joindre à sa prière. De même, la carmélite française Marie-Angélique de la Providence (1650-1685), que son ange appelait ainsi à poursuivre son oraison au-delà des deux heures de règle. Sans doute les esprits célestes effectuaient-ils en douceur le réveil de ces pieuses moniales, ce qui ne fut pas le cas pour Luise, la jeune soeur de la mystique allemande Maria Elisabeth Fluhr. Après une jeunesse quelque peu frivole, Luise s'était convertie sous l'influence de son aînée et menait une existence retirée, partagée entre ses devoirs familiaux - les soins et l'affection à prodiguer à un fils gravement malade, qui mourrait quelque temps avant elle - et la prière. Le regret de sa vie passée l'avait orientée vers une piété résolument réparatrice, et elle avait fait voeu de se lever chaque nuit pour méditer les mystères douloureux du rosaire à l'intention des âmes du purgatoire. Elle nourrissait une confiante dévotion envers son ange gardien, à qui elle avait confié spécialement le soin de l'aider à accomplir sa promesse. Pendant quelques années, elle se leva régulièrement à minuit pour prier. Une nuit cependant, vaincue par la fatigue, elle manqua à son engagement. Toute triste, elle se tourna vers son ange gardien, lui rappelant qu'elle s'en était remise à lui. Quelques mois plus tard, elle se réveilla à minuit au pied de son lit, avec l'impression d'en être tombée : elle s'aperçut qu'elle avait été une fois de plus vaincue par le sommeil et que, sans cette « chute », elle aurait une fois de plus manqué à son voeu. Dès lors, et jusqu'à la fin de sa vie - elle mourut septuagénaire en 1988 - , il lui arriva plus d'une fois de tomber ainsi de son lit, toujours à minuit précise : elle put ainsi remplir fidèlement son engagement envers les âmes du purgatoire. D'humeur joyeuse, elle riait de ces « rappels à l'ordre » qu'elle attribuait, sans doute avec raison, à son ange gardien.


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Chaque matin, la tertiaire dominicaine Osanna [Andreasi] de Mantoue (1449-1505) bénéficiait de la part de son ange gardien d'une heure d'initiation à la méditation, puis la Vierge Marie lui apprenait à lire. Il est intéressant de noter que cette pédagogie mariale se retrouve dans les apparitions de Fatimá en 1917 : « Je veux que vous veniez ici le 13 du mois prochain, que vous disiez le chapelet tous les jours et que vous appreniez à lire20» . La lecture, qui permet à l'âme de méditer la Parole et de s'en nourrir, favorise la prière, plus précisément l'oraison. Symphorose Chopin l'entendait ainsi quand, parlant de son ange gardien, elle confiait à ses intimes :


M'apprendre à lire, c'est le plus beau cadeau qu'il m'a fait. Comme ça, je pouvais mieux prier. Du moins, je le croyais, parce que je priais dans les livres. Mais il ne m'a pas appris à écrire. Il faut dire que je n'avais plus tellement le temps, avec tout le travail à la maison, surtout que maman était toujours malade. Alors je me suis débrouillée comme j'ai pu. Ce n'est pas bien fameux, non ? 21


Il est vrai que son orthographe était des plus fantaisistes. Mais son style ne manque ni de charme ni de vigueur, et elle possédait un réel talent poétique. C'est de son ange gardien qu'elle reçut les premières notions de catéchisme, c'est lui aussi qui lui apprit à lire alors qu'elle avait cinq ans : il se montrait à elle sous la forme d'un enfant de son âge vêtu de blanc, et l'instruisait pendant qu'elle s'occupait de ses jeunes frères et soeurs. Seule à le voir et à l'entendre, elle pouvait tout à la fois remplir sa tâche de petite maman et profiter des leçons angéliques. Elle regrettait surtout que l'ange ne lui ait pas enseigné le dessin car, aimant peindre, elle ne manquait jamais l'occasion d'offrir à ses proches une image de sa composition, à la fois naïve et riche d'enseignements.


Il y a d'illustres antécédents à cette fonction de répétiteur ou de professeur que remplissent parfois les esprits célestes. Le plus ancien est sans doute celui du moine Mesrob (345-440), devenu auxiliaire du patriarche arménien Sahak, avant de lui succéder six mois avant sa propre mort : son ange gardien lui enseigna l'alphabet arménien, ce qui lui permit de transcrire le Nouveau Testament dans cette langue. Il fonda plusieurs écoles dans son pays et y organisa l'enseignement, aussi est-il connu sous le nom de saint Mesrob le Professeur.


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Margarita de la Cruz (1567-1633) était née archiduchesse d'Autriche. Fille de l'empereur Maximilien II, elle avait refusé d'épouser Philippe II d'Espagne pour se faire clarisse à Madrid, à l'âge de dix-huit ans. Frappée de cécité dix ans avant sa mort, elle commença peu après à voir son ange gardien22 et, ne soupçonnant pas que ses soeurs l'observaient, elle s'écriait parfois : « O mon bon Ange, demandez-moi ce que vous voudrez, mais faites-moi adorer le Seigneur ! Comment ne pas adorer Celui qui est si digne de toute adoration et de tout amour ? » Il répondait à ses désirs en priant avec elle, illuminant ainsi les dernières années d'une existence tout abandonnée à la volonté de Dieu.


En revanche, la stigmatisée Anne-Catherine Emmerick entra fort tôt à l'école de la prière sous la conduite de son ange gardien, ainsi qu'elle le relate :

J'avais quelque cinq à six ans, quand je fus envoyée pour la première fois à garder les vaches. Comme j'avais grand peur de ces animaux, j'appréhendais un peu ce travail. Alors un jeune garçon de mon âge vint dans la pâture, et il fit en sorte que les vaches se gardaient toutes seules. Pour notre part, nous partagions notre temps entre des jeux très agréables et des conversations relatives à toutes sortes de choses pieuses, comme par exemple : « Lorsque nous sommes ensemble à servir Dieu, il est avec nous. De qui est-il le plus proche, de toi ou de moi ? » Nous nous faisions la remarque que Dieu voit tout, nous nous disions l'un à l'autre en confidence que nous aimions tant l'Enfant Jésus23.


Elle aussi n'aspirait qu'à une chose : aimer Dieu de tout son être, et le lui dire sans relâche dans la prière. De même Teresa Musco, qui rencontra pour la première fois son ange gardien le soir du 15 mars 1948, alors qu'elle avait cinq ans. Un violent orage s'était abattu sur la région de Naples, et la fillette priait dans sa chambre lorsque lui apparut un adolescent vêtu de blanc, aux ailes d'or, aux yeux étincelants comme des étoiles. Ses lèvres étaient comme des pétales de rose. Il lui apprit à faire le signe de croix et lui enseigna une petite invocation : « Jésus, Marie, je vous aime et vous donne ma volonté  en échange toute l'humanité ! » Il l'invita à prier constamment, à offrir avec joie ses épreuves sans jamais se décourager, pour la délivrance des âmes du purgatoire et le salut des âmes. Puis il disparut, laissant derrière lui un intense parfum24. Dès lors, ses visites furent quotidiennes :


Tous les matins, l'ange venait me rendre visite et me faisait prier avec lui. Après la prière, il disait : « Teresa, prie pour les pécheurs et pour le salut des âmes ! Sache que les péchés qui mènent les âmes en enfer sont les péchés d'impureté ! »25.


Souvent, en effet, les anges proposent à leurs confidents des intentions de prière susceptibles d'éclairer leur vocation particulière, voire d'orienter leur vie. A en croire Raban Maur, l'exemple le plus ancien en serait celui de Marie-Madeleine. Dans sa Vie de sainte Madeleine et de sainte Marthe - légendaire, il est vrai, mais passionnante - , il raconte qu'un ange apparut à l'entrée de la grotte de la Sainte-Baume où s'était retirée la disciple chère à Jésus, et que, y ayant planté une croix de bois, il lui dit :


Servante de Dieu, le désir de ton maître est que tu ne perdes jamais de vue cette croix, et que tu consacres ton temps à la méditation des mystères qui se sont opérés sur la croix.


A partir de cet instant, la contemplation du mystère de la Rédemption emplit la vie de la grande pénitente.



La carmélite Cherubina del Agnello di Dio Riechi (1600-1663), du monastère de Casamaggiore, près de Lucques, jouissait presque continuellement de la présence visible de son ange gardien qui, au long de sa vie religieuse, lui donna des intentions de prière de semaine en semaine, en observant le déroulement de l'année liturgique : pour l'Eglise, pour le pape, pour les prêtres, les pécheurs, les âmes du purgatoire, etc. A Veronica Giuliani, la grande sainte capucine du XVIIIe siècle, son ange gardien demandera spécialement de prier pour les âmes du purgatoire, et, à l'occasion, de prendre sur elle leurs souffrances afin de leur obtenir une prompte délivrance :


Se tournant vers la très Sainte Vierge Marie, il fit trois révérences, pour la remercier au nom de la personne de toutes les grâces qu'elle lui avait concédée  et alors, des anges portant des calices répandirent les bénédictions du ciel sur cette âme. J'en reçus un grande aide et en fus toute contente dans la volonté de Dieu, et je sus que je devais me préparer à pâtir pour cette âme  voulait me mettre dans le purgatoire, et elle dans le paradis26.


De même, pour sensibiliser la bienheureuse Elisabetta Canori-Mora (1774-1825) aux peines de ces âmes, son ange gardien lui montre le lieu d'expiation :


Je voyais un grand gouffre, avec trois divisions; dans la première, il n'y avait pas de feu, mais une blancheur pâle qui faisait désirer ardemment aux âmes qui s'y trouvaient détenues l'éclat du beau Soleil de justice. Dans la seconde, le feu brûlait les âmes, mais il était uni à une rosée précieuse qui en tempérait les rigueurs. Dans la troisième, je ne vis que feu ténébreux, embrasement de soufre et de bitume, formant un lac incandescent dont l'horreur n'était adoucie par aucun soulagement. Trois démons pleins de rage soufflaient sur ce feu, comme ministres de la justice divine, tandis que trois anges rappelaient aux âmes tourmentées en ce lieu terrible les miséricordes du Seigneur27.


Appelée à prier spécialement pour l'Eglise et la papauté, cette mère de famille romaine y est encouragée par de multiples visions qui illustrent les exhortations de son ange gardien. Il en va de même pour son amie la bienheureuse Anna Maria Taigi à qui, le lendemain de la mort du pape Léon XII (le 10 février 1829), son ange gardien fait voir l'âme du pontife sous la forme d'un diamant éclatant, encore assombri à sa partie inférieure : la pieuse femme comprend qu'elle doit prier pour sa libération du purgatoire. D'autres mystiques plus récentes ont reçu de leurs anges gardiens de semblables appels à la prière réparatrice, en faveur des âmes du purgatoire, ou pour la conversion des pécheurs, sinon dans une perspective ecclésiale plus large, sur laquelle nous reviendrons : quels que soient l'objet et les modalités de l'enseignement que les anges dispensent aux mystiques, il est toujours ordonné à la glorification de Dieu par la prière et le sacrifice.



~Enseignement pluridisciplinaire.

Pour éduquer les âmes à la prière, les anges gardiens se font parfois professeurs. Non seulement ils enseignent à leurs protégés des formules d'oraisons, ou leur donnent des intentions de prière, mais ils se chargent de leur instruction religieuse et spirituelle.

C'est ainsi qu'est assurée la formation de Josefa Maria de Santa Inés, appelée communément la bienheureuse Inés de Beniganim (1625-1696). Illettrée, peu douée intellectuellement, elle est reçue à l'âge de dix-huit ans comme soeur converse par les moniales augustines de son village natal, près de Valence, en Espagne. Son ange gardien lui apprend à lire et à réciter l'office, il lui enseigne la méditation du chemin de croix, lui expose les mystères de la foi. Grâce à cette éducation surnaturelle, le don de conseil s'épanouit en elle, suscitant l'étonnement admiratif de ses consoeurs : elles l'élèvent au rang de religieuse de choeur. L'étendue et la profondeur de ses connaissances théologiques impressionnent les prêtres, qui ont recours à ses lumières. Loin de s'en prévaloir, elle s'estime la dernière des ignorantes, recherche les emplois les plus humbles, se prodigue avec dévouement auprès des malades, fait de son existence un continuel cantique d'action de grâce. Gaie et serviable, elle accueille les visiteurs avec sollicitude, sans que son union à Dieu en soit troublée, veillant avec soin à cacher les grâces extraordinaires dont elle est comblée. A force d'insistance, les religieuses finissent par obtenir des supérieurs ecclésiastiques que Madre Inés soit placée à la tête de la communauté : elle gouverne avec sagesse et mansuétude, sanctifiant dans l'exercice d'une charité héroïque les dernières années qui lui restent à vivre.

Madre Inés n'a pas laissé de relation de son commerce avec les anges, son humilité ne pouvait le concevoir. Elle a ainsi évité quelques extravagances que l'on trouve sous la plume de pieuses moniales du Siècle d'or espagnol. Ainsi, décrivant la salle de classe où elle reçoit les leçons de son ange gardien, Marina de Escobar évoque un décor qualifié par les théologiens de l'Inquisition de « choses si ridicules qu'on croirait des rêves ou des contes de bonne femme » :


Quatre anges se tenaient auprès d'une table d'or très fin, semblable à un buffet, et des coins de la table pendaient des clochettes d'or, et auprès de chaque clochette se tenait un petit angelot28.



De même Teresa Longás (v. 1668-1708/10 ?), abbesse des clarisses de Borja. Elle aussi est enseignée par les anges, qui lui dictent divers traités spirituels et, en 1701, une Vie du Christ :


Elle eut une vision intellectuelle étant hors de ses sens naturels et, se trouvant en présence de Dieu, les esprits angéliques (elle ne sait pas combien ils étaient) lui fournirent une plume et du papier, et avec le sang de son coeur tiré d'une plaie qu'elle y avait [...] elle écrivit la vie du Christ en commençant depuis comment la divine Majesté était en elle-même avant la création, jusqu'à la façon dont les apôtres implantèrent la loi de l'Evangile après la venue de l'Esprit Saint29.


Au terme d'un procès de six années, Teresa Longás a été condamnée sévèrement par l'Inquisition, pour simulation de sainteté. Il est vrai qu'elle n'était pas une religieuse exemplaire, si « mystique » qu'elle se voulût, et que ses prétentions à surpasser Maria de Agreda n'ont pas joué en sa faveur.


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Nettement plus harmonieux, le cheminement de la tertiaire franciscaine Pauline de Nicolay (1811-1868) traduit une constante progression dans les voies de la sainteté :


C'était le 4 octobre [1815]. On était à Courances. Plusieurs enfants jouaient, et parmi ceux-ci, Pauline et sa soeur aînée. Chacun avait reçu un petit panier, pour aller goûter ensemble dans le parc. Pauline était restée un peu en arrière du reste de la troupe, quand tout à coup, elle se retrouve en présence d'un inconnu. Effrayée au premier abord, elle reprend confiance lorsque celui-ci, d'une voix douce et paisible, lui demande un peu de pain. Alors, sans hésiter, cette petite fille de quatre ans lui offre son goûter. L'étranger lui exprime sa reconnaissance, et à mesure qu'il parle, elle éprouve un grand désir d'en apprendre davantage. Il entreprend en effet de lui enseigner, avec des mots simples, la valeur des bonnes actions, de lui donner des recommandations sur ce qu'il est bon de faire. Devant son insistance, il promet à Pauline de revenir souvent, pour la guider, l'assister, l'instruire et il disparaît. Elle rejoint alors le reste des enfants et à la question : « où étais-tu ? que faisais-tu ? », elle répond : « J'étais avec un pèlerin ». Et c'est ainsi qu'elle l'appellera désormais30.


Grâce au confesseur de Pauline, nous en savons un peu plus sur les enseignements du Pèlerin  :



Le Père Rado qui, pendant onze années, eut la charge de sa conduite spirituelle, dans le rapport qu'il adressa à Rome après la mort de Pauline, écrit ceci des rencontres avec le Pèlerin : « Il se met à lui enseigner les principaux points de la doctrine chrétienne, l'explication des mystères, la fin de l'homme, le but de la Rédemption. Le Pèlerin inconnu lui raconta, en outre, tout ce que Dieu a fait pour l'homme dans l'ordre de la nature et de la grâce ». Il ajoute que, « lui parlant également des monuments qui, en Terre Sainte, furent les témoins de la vie du Christ, Pauline conçut dès lors le plus vif désir de les visiter et de les vénérer ». Le Pèlerin s'offrit alors à lui servir de guide dans les voyages que, plus tard, elle entreprendrait dans ce but, et lui « promit de lui apporter en tout temps un appui et une assistance proportionnés aux circonstances dans lesquelles elle se trouverait31.


La fillette veillait à cacher soigneusement les visites de son ange gardien, mais ses soeurs et ses compagnes les remarquaient parfois :


Sa soeur aînée se rappellera que « jouant et se promenant ensemble, plus d'une fois Pauline s'était retirée de leurs jeux et quand on lui demandait pourquoi elle était restée longtemps en arrière, elle répondait : « Je causais avec mon Pèlerin ». Les autres enfants la plaisantaient au sujet de ce qu'ils croyaient être imaginaire. Mais il était bien réel, et lorsqu'il tardait à venir, Pauline le lui reprochait doucement32.


Pauline bénéficia jusqu'à la fin de sa vie des manifestations sensibles de son ange gardien, avec lequel elle entretenait une exquise familiarité :


A partir de ce moment, la jeune enfant conçut une affection si vive pour ce Pèlerin céleste, qu'elle ne cessait d'en appeler la venue de ses voeux. Elle se plaignait même doucement quand il demeurait quelque temps sans lui apparaître, et, chose singulière, plus ses visites étaient fréquentes, plus son désir de les recevoir devenait ardent33.


En 1858, elle gagna la Terre Sainte, après avoir été durant dix-huit ans religieuse dans l'institut des Dames du Sacré-Coeur, qu'elle dut quitter pour des raisons de santé. Devenue tertiaire franciscaine, elle s'établit comme ermite sur le site d'Emmaüs, qu'elle acheta et où elle fit édifier un sanctuaire. Jamais son ange gardien ne lui manqua, intervenant providentiellement dans toutes ses nécessités.


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Une semblable éducation angélique a été dispensée à un âge des plus tendres  à Anna Moes (1832-1895), en religion Marie-Dominique-Claire de la Sainte Croix, fondatrice des dominicaines du Luxembourg :


Au premier anniversaire de sa naissance, Anna eut une visite de son ange gardien, sous la forme d'un enfant de cinq ans. Il portait un coeur entouré d'une couronne d'épines et versant de grosses gouttes de sang. Autour du coeur, on lisait cette inscription : « Ma fille, voici ce que souffre continuellement le Coeur de Jésus pour son Eglise. Ne veux-tu pas prendre part à ses souffrances ? 34.


La gravité de ce premier et précoce contact n'empêche pas l'ange gardien de se montrer un charmant compagnon pour la fillette, d'autant plus qu'elle est un peu négligée par ses parents, fervents catholiques, mais assez distants de leurs enfants :


L'ange, avec une tendresse sans égale, pallia le manque d'affection des miens. Parfois il m'apportait de quoi déjeuner, parfois il me revêtait des vêtements qu'il avait nettoyés lui-même, et souvent il me donnait à manger une manne céleste qui me fortifiait. Quand il y avait trop d'agitation dans l'auberge que tenaient mes parents, il m'emmenait à l'église pour me faire prier avec lui, et ces heures passées au pied du tabernacle me faisaient oublier aussitôt les souffrances de la journée35.


Il sait également tenir compte de son âge, et l'emmène jouer dans les jardins du Ciel avec d'autres anges :


Cette compagnie fut dès lors la récompense des jours où ma conduite avait été exemplaire, et j'appris bien vite à deviner à l'expression de son visage quand mon ange gardien avait l'intention de m'accorder une telle faveur. Il se montrait alors particulièrement affectueux, m'appelait sa petite soeur, me prenait par la main, et bientôt nous nous trouvions dans un pré fleuri où nous attendaient nos célestes compagnons. Là, toutes les douleurs étaient bientôt oubliées, et j'aurais voulu y rester toujours. Mais, l'heure étant venue, il me fallait retourner aux épines de cette terre, et souvent je prenais congé dans les larmes de mes amis du ciel36.


Mais sa mission auprès de la fillette est avant tout pédagogique. Il lui explique le catéchisme, lui apprend à prier, puis à lire et à écrire, et même à faire des travaux d'aiguille. Elle se retrouve dans une classe où d'autres anges, sous la forme d'enfants de son âge, paraissent étudier avec elle, dans une mystique émulation :

Les anges qui m'enseignaient étaient des esprits des choeurs supérieurs, le plus souvent des chérubins37.


Anna bénéficiera de cette formation jusqu'à sa première communion, puis Jésus lui-même se chargera de l'instruire du mystère de sa miséricorde et la guidera dans sa vocation. Mais jamais l'assistance de son ange gardien ne lui fera défaut : il la conseillera et l'aidera dans son oeuvre d'implantation des dominicaines au Luxembourg, l'assistera dans le gouvernement de sa communauté, la soutiendra dans les difficultés qu'elle rencontrera auprès de l'autorité ecclésiastique. Sa cause de béatification, amorcée quelques années après sa mort, n'a pas été poursuivie : l'un des motifs en est le caractère « merveilleux » de son expérience mystique, en particulier dans ses relations avec le monde angélique. Cela n'ôte rien à la sainteté d'une vie entièrement donnée au Christ et à son Eglise dans la personne des plus pauvres.


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L'action pédagogique des anges est pourtant plus vaste encore. Non content de lui enseigner la prière, l'ange gardien de la recluse Alpaïs de Cudot (1150-1231) initiait celle-ci à l'astronomie : avec d'autres esprits célestes, il lui découvrait les secrets de la sphère céleste, la conduisant même jusqu'aux confins du système planétaire, dont elle donna une description étonnamment proche de celle de Copernic trois siècles plus tard. Comme chez sa devancière sainte Hildegarde, ces visions cosmiques étaient pour la sainte fille - une pauvre infirme grabataire, de surcroît inédique - autant d'occasions de s'extasier devant la toute-puissance du Créateur. Au XIXe siècle, la stigmatisée Anne-Catherine Emmerick ira elle aussi se promener avec son ange gardien dans les espaces intersidéraux, posant bien avant Youri Gagarine le pied sur la lune et sur les planètes du système solaire.

Quant au saint capucin Padre Pio da Pietrelcina, il eut un ange gardien particulièrement doué pour les langues. Pour déjouer les ruses du démon, son confesseur Padre Agostino da San Marco in Lamis lui écritvait en français, en latin ou en grec, et c'est l'ange gardien qui traduisait les lettres à Padre Pio : « Padre Pio ne connaissait ni le français ni le grec. L'ange gardien lui expliquait tout et le Padre [Pio] me répondait à propos38» . Padre Pio avouait son ignorance de ces langues, quand bien même il commençait une lettre en français par « Oh ! le joli mois de mai ! C'est le plus beau mois de l'année » . « A votre demande relative au français, je réponds avec Jérémie : "A, a, a, je ne sais le parler39» . Il put cependant, avec l'aide de son ange gardien, écrire quelques lignes en français :


Mon très chéri père,

J'ai cherché soigneusement les lettres, mais ne les ai pas trouvées. Comment cela est-il arrivé ? Se sont les lettres perdues, ou bien sont-elles auprès de vous ? Priez pour moi, puisque celle-ci est l'heure des ténèbres.

Adieu, mon cher père  suis votre respectueux disciple40.


Français tout à fait compréhensible, que rendent plus charmant encore ses italianismes. Il en va de même pour le grec : grâce à l'aide de son ange gardien, Padre Pio parvenait à le comprendre, à la stupéfaction de son curé, don Pannullo. Celui-ci écrivit en marge d'une lettre que le père Agostino rédigea en grec le 7 septembre 1912 :


Pietrelcina, 25 août 1919. Je, soussigné Salvatore Pannullo, archiprêtre, atteste sous le caractère sacré du serment, que Padre Pio, après avoir reçu la présente, m'en a exposé littéralement le contenu. Comme je l'interrogeais pour savoir comment il avait pu la lire et la comprendre, car il ne connaît pas même l'alphabet grec, il m'a répondu : « Vous le savez ! L'ange gardien m'a tout expliqué.41.


Ce qu'il précisa quelque temps plus tard à Padre Agostino :


Les célestes personnages ne cessent de me visiter et de me faire goûter à l'avance l'ivresse des bienheureux. Et si la mission de notre ange gardien est grande, plus grande encore est certainement celle du mien, car il doit se faire mon maître pour m'expliquer les autres langues42.


Son ange gardien rendit à Padre Pio bien d'autres services, et non des moindres.



~Qui aime bien, châtie bien.

Il est dit de sainte Marguerite de Cortone qu'elle entretenait une remarquable familiarité avec son ange gardien : se rendant visible à ses yeux, il l'instruisait des vérités de la foi et la guidait dans son cheminement spirituel. Il fut son véritable guide spirituel durant toute sa vie et c'est à lui peut-être, davantage qu'à ses confesseurs, qu'elle doit d'avoir atteint les sommets de la sainteté.

On remarque souvent cela chez les mystiques qui ont eu le privilège de bénéficier de la conduite de leurs anges gardiens. Il est vrai que les esprits célestes, infiniment plus saints et plus intelligents que n'importe quel génie humain, bénéficiant de surcroît de l'illumination divine en permanence, sont moins déconcertés - et par là même moins timorés - que certains clercs confrontés aux manifestations extraordinaires de la grâce de Dieu chez leurs dirigé(e)s. De plus, contemplant toutes choses dans le miroir de la Vérité, ils sont à même de détecter immédiatement les simulacres d'opérations divines dans une âme, que ce soit supercherie ou action diabolique : les confesseurs ne possèdent pas d'emblée cette science, aussi leur faut-il éprouver les esprits avant d'acquérir l'assurance que leurs pénitents sont mus par l'Esprit de Dieu et non par l'Adversaire, qui prend un malin plaisir à le singer.


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Le modèle le plus célèbre d'une âme conduite tout au long de son pèlerinage ici-bas par son un ange gardien - ses anges, plutôt - , est sans conteste Françoise Romaine : les esprits célestes se succèdent auprès d'elle pour la faire progresser dans les voies de la sainteté. Le premier est sévère, et c'est à lui que nous devons l'épisode, resté fameux, de la gifle : un jour que Françoise reçoit des amis dans son salon, la conversation vient à déraper, et on se met à médire de tel et tel. En bonne maîtresse de maison, Françoise veille d'habitude à réfréner ces écarts de langage, cette fois elle ne dit rien : aussitôt, le claquement d'un soufflet magistral retentit et tous voient, bien imprimée sur la joue de l'hôtesse, la marque écarlate d'une gifle. D'une poigne vigoureuse, l'ange est intervenu pour la rappeler à ses devoirs. Il ne lui passe rien, car il est chargé de purifier son âme de toute imperfection, afin de la disposer à l'union avec Dieu. Il ne lui fait grâce de rien, pas même du scrupule, pourtant bien involontaire, comme le signale Valladier dans son Miroir de sapience inspiré par le père Giovanni Matteotti, confesseur et biographe de la sainte :


S'il échappait à Françoise quelque action ou quelque parole moins à propos, cet esprit censeur se dérobait à ses yeux un instant. D'où il advenait qu'elle faisait réflexion sur elle-même. Fouillant soigneusement tous les cassetins [tiroirs secrets] de son âme, elle venait en connaissance des plus petites et imperceptibles fautes et, repentante de sa chute, elle recouvrait ainsi la douce présence de son petit maître. Que dirai-je de ces insupportables aiguillons que nous appelons scrupules ? Combien efficacement ce bon ange les émoussait ou les déracinait tout à fait ! La sainte en étant un jour cruellement bourrelée, son céleste gardien lui jeta une oeillade d'un visage joyeux et allègre, et l'accoisa43 tellement que désormais elle s'en trouva parfaitement guérie.


Après sa mort prématurée, en 1411, son fils Evangelista vient présenter à Françoise un autre esprit céleste qui secondera son ange gardien. C'est un archange. Bien qu'il apparaisse sous la forme d'un enfant de l'âge du garçonnet qu'elle vient de perdre, il exerce un pouvoir remarquable, notamment sur le démon :

D'un mouvement très doux et très gracieux, il secouait sa belle tête. Aussitôt sa chevelure flamboyait à grande splendeur. Elle projetait autour de lui les rayons d'or de sa beauté, pareils à des flèches de feu, et Satan disparaissait comme une ombre44.


Cet esprit lui est visible en permanence et l'accompagne partout :


Sa taille est celle d'un enfant de neuf ans  Evangelista. Sa beauté surpasse celle du soleil. Je le vois souvent les bras en croix sur la poitrine, ses beaux yeux levés vers le ciel, dans l'attitude d'une profonde adoration. Aucune parole ne peut rendre la pureté de son regard. Il me suffit de le contempler, pour sentir mon coeur brûler du souverain amour, et pour comprendre la noblesse de la nature angélique. Son long vêtement, d'une blancheur éclatante, tombe jusqu'à ses pieds. Sur ses épaules, je vois une dalmatique dont la couleur varie. Elle me paraît parfois d'un blanc pur comme le lys, parfois rouge comme la flamme ou bleu d'azur comme le ciel. Jamais il ne me quitte. Si je marche, il marche à mes côtés. S'il m'arrive de traverser des chemins poussiéreux ou des sentiers fangeux, il les traverse avec moi  fange ne l'atteignent jamais. Il ne leur est pas permis de souiller ces pieds angéliques et si purs45.


Il est si resplendissant que, le plus souvent, les yeux éblouis de Françoise ne peuvent soutenir l'éclat de sa face. Par ailleurs, cela est bien pratique, et économique, car elle n'a pas besoin de chandelle pour lire la nuit : la présence de l'archange suffit à éclairer sa chambre. Evidemment, son rôle ne se limite pas à ça : s'il défend la pieuse femme contre les assauts du démon, il s'évertue surtout à la détacher à jamais du monde et de ses affections : n'est-il pas venu chercher à son tour sa petite Agnese qui, à l'âge de sept ans à peine, s'en est allée rejoindre au Ciel son frère Evangelista ? Eclairant la mère éplorée, mais confiante, sur sa destinée éternelle, il la prépare à la mission que Dieu veut lui confier, et il lui fait brûler les étapes dans la voie de la perfection.

Enfin, peu après son veuvage, en 1436, Françoise se retire chez les Oblates de Tor de' Specchi, une communauté qu'elle a fondée trois ans auparavant. Bientôt, un troisième esprit céleste se substitue à l'archange : appartenant au choeur des Puissances, il a pour mission de l'amener à l'union parfaite. C'est lui qui l'accompagnera jusqu'à la mort :


Cet ange lui fut donné sous une forme humaine, comme son archange dont nous avons parlé  beaucoup plus éclatante. Comme l'archange encore, il était couvert d'une dalmatique, mais bien supérieure en beauté, sa protection contre les démons était aussi incomparablement plus puissante et plus efficace : l'archange, pour les chasser, avait besoin de secouer sa chevelure étincelante  celui-ci les mettait en fuite simplement en les regardant, son seul aspect paraissait leur en imposer beaucoup plus que celui du premier, car ils étaient tout tremblants en sa présence. Il tenait dans sa main gauche trois rameaux d'or qui signifiaient la sainte correction, ces rameaux avaient des feuilles semblables à celle du mûrier blanc, et il en sortait de la soie qu'il filait de sa main droite, ce qu'il faisait continuellement. Françoise eut cette vision le 21 mars 1436, jour de la fête de saint Benoît46.


Cette conduite surnaturelle de Françoise Romaine par trois anges successifs illustre les trois étapes classiques de la vie d'union à Dieu, telles que les connaissent alors les théoriciens de la mystique et que les expérimentent les âmes contemplatives, telles aussi que plus tard les auteurs spirituels en exposeront les particularités, avec le risque de schématiser à outrance : la voie purgative, à dominante nettement ascétique, avec ses mortifications et ses épreuves  par une connaissance plus profonde du mystère de l'Amour divin et de ses exigences  l'union indéfectible de l'âme à Dieu, dont le couronnement est l'union transformante ou déifiante. Par la part que prennent les anges au progrès de sa vie intérieure, l'expérience de Françoise Romaine est exceptionnelle, sinon unique.


*


Un seul ange a assuré l'accompagnement spirituel de la clarisse bolognaise Camilla Pudenziana Zagnoni, entrée en 1609 chez les Pauvres Dames du monastère de San Bernardino, peu après la mort de sa soeur aînée, dont elle a pris le nom en religion. Cette Pudenziana l'Aînée, décédée à l'âge de vingt-cinq ans en renom de sainteté, a passé sa vie sous le toit paternel en qualité de monaca di casa (religieuse à domicile), car elle était continuellement malade. Les grâces extraordinaires dont elle fut comblée durant ses dernières années ont déterminé sa cadette, déjà fort pieuse, à écarter un projet de mariage pour se faire religieuse.

Pendant plus de quinze ans, soeur Pudenziana mène l'existence d'une moniale observante, que rien ne distingue de ses compagnes, sinon un attachement scrupuleux à la pauvreté séraphique et l'austérité de ses pénitences. Un matin de 1627, regagnant sa cellule après la communion, elle trouve un enfant de six à sept ans. Un peu étonnée, la clarisse lui demande ce qu'il fait là, et pourquoi il a violé la clôture monastique. Sans se démonter, le garçonnet lui répond : « Je suis auprès de toi le messager de la cour céleste, le serviteur de l'Amour divin, député à ton service » . La première réaction de soeur Pudenziana est de sourire, mais ses yeux soudain se dessillent : si enfant qu'il paraisse, l'ange se montre à elle dans une telle gloire qu'elle manque en défaillir. Il est d'une beauté indescriptible, vêtu d'une tunique d'un blanc éclatant qui remplit la cellule de lumière. La soeur n'a plus envie de rire, encore moins quand son ange gardien - puisque c'est lui - annonce la couleur : il est chargé par Dieu de la mener au degré de perfection qu'a atteint sa soeur aînée, morte dix-huit ans auparavant. A cette fin, il lui apparaîtra presque tous les jours, pour la guider dans les voies de la sainteté et l'éclairer dans sa vocation. Il enflamme son coeur d'amour pour Dieu, de compassion pour les âmes du purgatoire, de miséricorde pour les pauvres pécheurs. Se montrant exigeant, et même sévère, il ne lui passe pas la moindre imperfection, lui adresse des remontrances davantage que des compliments, l'aide à préparer ses confessions. A cette école, elle fait de rapides progrès dans la vertu, surtout à partir du moment où, à l'ange, se joint sa soeur aînée47.

Sous cette double conduite, Pudenziana avance peu à peu dans le chemin de la perfection, qui lui est montré par l'ange comme une voie étroite et escarpée, balisée de chaque côté par l'obéissance et l'humilité. Bientôt, l'extase la saisit après chaque communion, des visions allégoriques l'instruisent des vérités de la foi, la Vierge Marie vient à Noël lui poser l'Enfant Jésus dans les bras. Tant de merveilles inquiètent confesseur et supérieures, le démon se met de la partie en semant le doute dans les esprits, puis en molestant la pauvre clarisse. On la prive de la communion : saint François d'Assise et saint Philippe Néri (canonisé quelques années plus tôt) viennent lui apporter l'eucharistie. L'ange ne reste pas inactif : il défend sa protégée contre les attaques du démon, il éclaire les prêtres et, avec les anges gardiens des autres religieuses, parvient à rétablir la paix dans la communauté. Lassé d'avoir à lutter constamment contre les forces de l'enfer - ce n'est pas là l'essentiel de sa tâche - , il finit par donner à soeur Pudenziana une petite croix d'or garnie de brillants dont l'éclat met le démon en fuite. Cela lui laisse le temps de poursuivre la formation de la clarisse, de la préparer à recevoir les stigmates, de la soutenir dans les souffrances physiques et les épreuves spirituelles que lui vaut cette nouvelle grâce. Enfin, peu avant Noël 1662, alors qu'elle subit de la part du démon un ultime assaut visant à insinuer le doute et le désespoir dans son âme, l'ange gardien lui apparaît, pour la première fois sous la forme d'un adolescent resplendissant de lumière entouré de quatre autres esprits célestes. Ayant mis en fuite l'Adversaire, il dit à la mourante : « Jusque-là, je ne t'ai donné que des couronnes de roses, je t'en apporte aujourd'hui une d'épines : tu ne te relèveras pas de cette maladie » . Couronnes de roses, que tant de remontrances, de gronderies, d'exigences de perfection ? L'ange ne manque pas d'humour ! Pourtant, il a raison : tous ces sacrifices sont autant de roses qui parent l'épouse s'avançant à la rencontre de l'Epoux.


*

A une époque beaucoup plus récente, une grande sainte, italienne également, atteint grâce à la rude direction de son ange gardien la plénitude de la sainteté à l'âge de vingt-cinq ans à peine. Il faut dire que son guide céleste n'a pas ménagé ses efforts pour cela et que, malgré quelques frictions entre eux, elle a su correspondre de façon héroïque aux exigences de l'Amour divin qu'il lui présentait. Gemma Galgani (1878-1903) - c'est d'elle qu'il s'agit - voit pour la première fois son ange gardien alors qu'elle a dix-sept ans :


Un jour, je m'en souviens fort bien, on m'avait offert une montre d'or avec sa chaîne : moi, coquette comme je l'étais, ne voyais que le moment où j'allais la mettre pour sortir (alors, mon père, mon imagination se mit à galoper). Effectivement, je dus sortir. Quand je rentrai, j'allais me dévêtir quand je vis un Ange (que je reconnus aussitôt comme mon ange gardien) qui, très sérieusement, me dit : « Rappelle-toi que les bijoux précieux qui embellissent l'épouse d'un Roi crucifié ne sauraient être autres que les épines et la croix. »

Je ne rapportai pas ces paroles à mon confesseur, je les relate ici pour la première fois. Ces paroles m'effrayèrent, comme m'effraya la vue de cet Ange  ayant réfléchi à ce qu'il m'avait dit, et sans rien comprendre, je pris une résolution : je me proposai, pour l'amour de Jésus et pour lui faire plaisir, de ne plus rien porter qui pût flatter ma vanité, et de ne plus parler de choses légères48.


Le ton est donné. Deux années s'écoulent avant que l'ange - qui se présente sous la forme d'un très bel adolescent - ne reparaisse. Gemma tombe gravement malade et commence à désespérer de recouvrer jamais la santé :


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