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Joachim Bouflet
Encyclopedie des phenomenes extraordinaires dans la vie mystique
TOME 1
Le jardin des Livres
Joachim Bouflet
Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique
TOME 1
Le jardin des LivresParis
Site Internet éditeur : www.lejardindeslivres.fr
ecyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique
TOME1
( c ) 2001 Joachim Bouflet
Editions Le jardin des Livres 243bis Boulevard Pereire - Paris 75017 tél : 01 44 09 08 78 Toute reproduction, même partielle par quelque procédé que ce soit, est interdite sans autorisation préalable. Une copie par xérographie, photographie, support magnétique, électronique ou autre constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d'auteur.
Avant-Propos
Quelques jours après la parution de ce livre, dans sa première édition, l'académicien Jean Guiton m'invita à venir en parler avec lui. Il me mit en garde contre le danger qu'il y a à aborder le domaine délicat des phénomènes mystiques extraordinaires, et surtout à les vulgariser : et il n'était guère convenable d'aborder cette question face à laquelle l'Eglise elle-même se trouve mal à l'aise, oscillant en permanence entre une attitude de rejet de la part de certains clercs, et une crédulité déraisonnable chez d'autres. A ses yeux, seule la réflexion philosophique était en mesure d'ébaucher quelque piste de lecture de ces manifestations insolites. Hormis le caractère a priori déconcertant de certains phénomènes, l'approche et l'étude de ceux-ci ne devraient pourtant poser aucun problème à l'Eglise : sa foi ne se fonde-t-elle pas sur le fait le plus inouï et le plus extraordinaire qui soit, la Résurrection du Christ ? Elle sait que rien n'est impossible à Dieu, et que ses voies ne sont pas les nôtres. Elle est riche d'une tradition spirituelle et mystique illustrée par des saints à prodiges dont elle a fait de certains des Docteurs : leur expérience a permis l'élaboration de critères de discernement, qui visent non pas à établir la réalité des faits allégués - c'est le travail de l'historien et de l'homme de science -, mais à en comprendre la signification. En effet, tout phénomène extraordinaire survenant dans l'Eglise - dans la personne d'un de ses membres ou au sein d'une de ses communautés - n'a de sens que s'il est signe de la présence agissante de Dieu au milieu de son peuple. En effet, quand bien même est établie la réalité objective de tels prodiges, ils restent toujours secondaires par rapport au vécu de foi, d'espérance et de charité des personnes qui les expérimentent, et dont on dit avec une inconséquence bien légère qu'elles en sont « favorisées ». Il est, dans la terminologie des livres pieux, certains mots et expressions qu'il conviendrait de bannir : âmes privilégiées, saints favorisés de stigmates, et même âme-victime. La seule faveur que connaissent les fidèles vivant de telles expériences et leurs effets extraordinaires, est d'accomplir toujours mieux la volonté du Père qui est dans les cieux, « d'écouter la parole de Dieu et de la mettre en pratique » (Lc 11, 28)  un - consiste à faire en sorte, à l'exemple de Jean-Baptiste, que Jésus croisse en eux - et, grâce à leur témoignage, dans le coeur de leurs frères -, et qu'eux-mêmes diminuent (cf. Jn 3, 30). L'humilité est la pierre de touche de toute expérience intérieure et, pour le catholique, elle se développe et s'épanouit dans l'obéissance filiale aux légitimes représentants de Dieu en son Eglise. La vie mystique, qui est vie d'amour, se déroule suivant une voie unique : l'imitation du Christ, dans le don total de soi, c'est-à-dire bien souvent dans la lutte contre les exigences et les revendications du « moi », dans la pauvreté intérieure, dans une dépossession de soi qui laisse le champ libre à l'action de la grâce, à la saisie de l'âme par Dieu. Les faits extraordinaires jalonnent l'histoire de l'Eglise depuis ses origines. Ils existent toujours, ainsi que l'on peut s'en convaincre lorsque l'on étudie l'hagiographie contemporaine : les récents exemples d'un bienheureux Padre Pio (1887-1968), d'une Marthe Robin (1902-1981), en sont l'illustration. Par ailleurs, les médias se font parfois l'écho d'événements sensationnels de caractère religieux, qualifiées hâtivement de phénomènes surnaturels, voire de miracles : il n'est que de voir les articles de presse et les émissions télévisées consacrés à telle apparition alléguée de la Vierge Marie, à telle guérison opérée à Lourdes. Récemment, le bruit ayant entouré la publication du fameux troisième secret de Fàtima ou la découverte, lors de son exhumation, du corps resté intact du pape Jean XXIII, démontre - s'il en est besoin - que le surnaturel fait encore recette. Or, l'examen critique de manifestations présentées comme des faits miraculeux, révèle combien sont fragiles et fluctuantes les frontières qui séparent l'authentique expérience mystique et les prodiges l'accompagnant, de toutes sortes de dérives et de contrefaçons favorisées par un engouement excessif pour le merveilleux et par la résurgence de déviations du sentiment religieux : il suffit d'évoquer le cas de mariophanies aussi contestées que celles de Medjugorje, en Bosnie-Herzégovine, de témoignages aussi troublants que celui de Vassula Ryden. La question qui se pose à l'Eglise dans ces cas précis, comme en face de tout phénomène extraordinaire, n'est pas seulement celle de la gestion des événements, mais une question de discernement. Son action ne saurait être réduite à une simple prise en charge pastorale des pèlerins qui affluent sur les lieux d'apparitions présumées, devant des statues qui pleurent ou qui saignent, ou sur la tombe de personnes mortes en odeur de sainteté : mère et éducatrice, l'Eglise se doit d'informer et de former les fidèles dans la vérité, et le souci de canaliser un élan de dévotion populaire motivé par des faits extraordinaires implique comme préalable que ces derniers ne soient pas controuvés, qu'ils ne soient pas le fruit de l'illusion ou d'une supercherie, si « pieuse » soit-elle. Tel est le sens des instructions données par la Congrégation pour la Doctrine de la foi en matière de révélations privées et autres manifestations extraordinaires, dans ses Normes relatives au discernement des esprits (27 février 1978). Alors, pourquoi des problème surgissent-ils presque systématiquement lorsqu'un nouveau faits d'apparition est signalé, lorsqu'un événement d'apparence miraculeuse est porté à la connaissance du public ? Assurément parce que, le plus souvent, on inverse la démarche d'approche du phénomène, en privilégiant la gestion au détriment du discernement : c'est le fameux argument tant de fois rebattu des fruits auxquels on juge l'arbre. Mais aussi parce que certains théologiens tiennent pour quantité négligeable les manifestations extraordinaires dans la vie mystique, tandis que d'autres leur accordent une importance exagérée. Parce qu'on les considère, dans un sens ou dans l'autre, comme des faits anormaux dans la vie de l'Eglise. Une lecture neuve de ces phénomènes, qui les tiendrait pour ce qu'ils sont réellement - des faits normaux, quand bien même exceptionnels et toujours relatifs à la vie théologale - permettrait sans aucun doute de les considérer avec sérénité, au-delà des clivages, des tensions et des passions. La deuxième édition de cet ouvrage - complété et mis à jour - est le fruit de rencontres providentielles similaires à celles évoquées dans l'avant-propos de la première édition. Mon éditeur a su me convaincre de reprendre le travail, rejoignant le voeu formulé par un courrier abondant de voir une réédition du livre, depuis quelques années épuisé. D'autres se rapprochent de mes premiers pas dans l'étude de la phénoménologie mystique : après avoir étudié autrefois la vie et l'influence de la célèbre stigmatisée et visionnaire allemande Anne-Catherine Emmerick (1774-1824), aujourd'hui Vénérable, j'ai été amené par mon travail de consultant auprès de postulateurs1 de causes de béatification à connaître d'autres cas de mystiques à phénomènes.
L'objet de cet ouvrage est l'étude des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique : leur nature et leurs effets, certes, mais surtout leur place, leur insertion dans le cheminement intérieur des personnes qui les expérimentent. En effet, pour devenir signe, tout prodige doit correspondre à une réalité d'ordre supérieur qui non seulement en est la cause ou l'occasion, mais qu'il traduise, qu'il manifeste et à laquelle il réfère. Telle est la fonction de ces réalités insolites : ramener celui qui en est l'objet et ceux qui en sont les témoins à l'essentiel, à la source, c'est-à-dire à l'action de Dieu dans l'âme. Ce premier tome présente ce que je nomme phénomènes objectifs : ceux dans la production desquels la volonté du sujet n'intervient pratiquement pas. Le deuxième tome abordera les manifestations plus directement liées à l'activité psychologique de la personne humaine, et par là plus perceptibles à qui y est sujet (inédie, bilocation, télékinésie, etc.). Toute tentative de classification, en ce domaine, est délicate et somme toute peu satisfaisante : si la mienne paraît quelque peu arbitraire, elle présente l'avantage de permettre une étude méthodique et de proposer des voies d'approche relativement cohérentes. Remerciements
Je voudrais exprimer mes remerciements aux personnes qui m'ont permis de mener à terme la deuxième édition de cet ouvrage. Il y eut, à l'origine, l'influence déterminante de Padre Pio, aujourd'hui bienheureux, que j'ai eu la grâce de rencontrer à San Giovanni Rotondo le 23 août 1968. Puis certains pères de l'Ordre des Carmes déchaux ont eu la bonté de m'initier à l'étude de l'oeuvre de sainte Thérèse d'Avila et de saint Jean de la Croix, et à leur spiritualité : je garde un souvenir ému et plein de gratitude des pères Victor de la Vierge (Sion) et Joseph de Sainte-Marie (Salleron), à présent décédés. Je dois également à l'amitié du père Jacques Cachard, des Chanoines Réguliers de Saint-Augustin de la Congrégation de Windesheim, d'avoir approfondi la spiritualité carmélitaine dont il avait une remarquable connaissance « de l'intérieur ». Lui aussi s'en est retourné, prématurément, à la Maison du Père. Aux pères Heinrich Schleiner, vice-postulateur de la cause de béatification d'Anne-Catherine Emmerick, et Joseph Adam, rapporteur de cette même cause, ainsi qu'à Madame le professeur Grete Schött, membre de la commission épiscopale Anna Katharina Emmerick de Münster (Allemagne), vont également ma reconnaissance et mon souvenir : ils ont, à partir de la phénoménologie de la grande mystique allemande, élargi le champ de mes connaissances. A la Congrégation pour les Causes des Saints, divers postulateurs de causes de béatification et canonisation n'ont ménagé ni leur temps ni leurs compétences pour me faciliter la tâche, m'ouvrant leurs archives et mettant à ma disposition des documents de première importance : qu'ils en soient ici chaleureusement remerciés. Il me faudrait citer encore les prêtres qui me font l'honneur de leur amitié et qui ont bien voulu partager avec moi leur expérience pour guider mes recherches. Le respect de leur vie retirée m'oblige à ne les point nommer, mais ils savent combien leur aide et leurs conseils m'ont été précieux. Les encouragements de plusieurs laïcs, et l'intérêt qu'ils ont porté à ces recherches, m'ont puissamment stimulé. Ma gratitude va aux docteurs Hubert Larcher, qui fut directeur de l'Institut Métapsychique International, et Philippe Wallon, ainsi qu'aux défunts docteurs Alain Assailly et André Cuvelier  fondateurs de l'association A Rebours et de sa précieuse revue  l'ouvrage Des prodiges et des hommes  de Saint-André et à Christiane Rancé, ainsi qu'à Dominique de Courcelles  Jehl et à Madeleine Rous  Pascal Etcheverry, à Thierry Lopez et son épouse, à Eric Emo, à Mark Waterinckx, et à ceux dont l'amitié fidèle et discrète m'a constamment accompagné dans les étapes de ce travail. A tous, je dédie ces pages, dans lesquelles ils retrouveront l'écho de nos échanges souvent passionnés, parfois contradictoires, mais toujours constructifs. C h a p i t r e 1
La lévitation
Dans son livre désormais classique, le père Herbert Thurston dit de la lévitation qu'elle est « un miracle physique fréquent dans les hagiographies, sujet qui se prête particulièrement à l'étude » 2. Si le récit des Actes des Apôtres illustre d'une certaine façon ce prodige, l'ascension corporelle du Christ ressuscité transcende le fait miraculeux lui-même, et la contemplation du mystère est susceptible de nous ouvrir à une lecture spirituelle et théologique de l'événement. Donc de nous faire comprendre sa signification dans l'ordre de la phénoménologie mystique.
De ce prodige - le plus spectaculaire parmi ceux que connaît l'histoire de la spiritualité chrétienne -, nous avons l'assurance qu'il est le plus objectif aussi, parce qu'il ne se prête ni à l'illusion, ni à la fraude : dès lors que les témoignages sont suffisants, il est impossible d'en nier l'évidence, alors qu'aucune des autres manifestations extraordinaires du mysticisme n'est à l'abri de contrefaçons ou de plagiats (volontaires ou non), ni de tentatives d'explication excluant une intervention supérieure aux forces naturelles connues. De surcroît, le fait de la lévitation est simple, et donc sujet moins que d'autres phénomènes à amplification ou à interprétation :
Maman, une femme qui vole ! Dans les premières années du XX° siècle, Edwige Carboni (1880-1952) - une laïque stigmatisée que de son vivant déjà d'éminents ecclésiastiques tenaient pour une sainte - mettait en émoi son village natal :
Le phénomène accompagna Edvige durant toute sa vie, avec une telle fréquence que les procès informatifs en vue de sa béatification nous proposent sur ce point nombre de témoignages circonstanciés.
Assez semblables, par le contexte et les réactions qu'elles suscitèrent, sont les lévitations de la Vénérable Eusebia Palomino Yenes (1899-1935), religieuse espagnole des Filles de Marie Auxiliatrice :
De semblables prodiges sont relatés dans la biographie du Vénérable Felice Maria Ghebre Amlak (1885-1934), cistercien d'origine érythréenne mort en Italie. Peu avoir été ordonné prêtre en 1918, et se trouvant encore dans son pays natal, il fut régulièrement sujet à des lévitations lors de la célébration de l'eucharistie :
Le servant de messe en était saisi d'une crainte révérencielle, et après s'être incliné, il se retirait pour cacher son émotion. Ce témoignage en est un parmi nombre d'autres signalant la fréquence du phénomène dans cette existence relativement brève, alors que le bienheureux André Bessette, religieux de Sainte-Croix à Montréal mort à l'âge de 82 ans en 1937, semble n'avoir été durant sa longue vie que rarement sujet à la lévitation :
La réalité de faits du même ordre a été prouvée indubitablement chez d'autres saints personnages du XX° siècle. En voici un dernier exemple, signalé par un saint qui en fut le témoin :
Nous devons ce témoignage au bienheureux Luigi Orione (1872-1940), fondateur de la congrégation à laquelle appartenait le Vénérable Cesare Pisano (1900-1964), en religion frère Ave Maria).
Tradition hagiographique et signification spirituelle Miracle assez fréquent et fort ancien dans la tradition hagiographique chrétienne, la lévitation se rencontre à peu près dans toutes les aires socio-religieuses depuis l'Antiquité :
Est-ce en raison de cette fréquence que le prodige, pourtant extraordinaire, heurte moins que d'autres nos mentalités pétries de cartésianisme ? Témoin l'anecdote suivante : une personne avait le plus grand mal à admettre que Jésus ait marché sur les eaux du lac de Tibériade, mais elle était tout à fait disposée à concevoir que cela fût possible dès lors qu'il s'agissait d'un phénomène de lévitation qui eût maintenu son corps soulevé à fleur d'onde. Parce qu'elle est un prodige plus objectif que tous les autres, la lévitation est plus crédible. Et parce que nous savons plus ou moins qu'elle existe dans les spiritualités orientales. Or, dans l'épisode de la marche sur les eaux, il s'agit d'un phénomène d'un tout autre ordre : le pouvoir sur les éléments. Peut-être Hélène Renard est-elle trop tributaire de l'esprit critique d'Olivier Leroy et des limites qu'il a imparties à sa remarquable étude sur la lévitation, lorsqu'elle écrit :
Leroy étudiait la question dans la première moitié du XX° siècle et, hormis de rares exemples, il n'a pris en compte que les Acta Sanctorum. Il conviendrait d'exploiter l'immense domaine que constituent les procès informatifs ouverts sur des milliers de serviteurs de Dieu en vue de leur béatification, et le non moins vaste terrain de la mystique ordinaire - si je puis dire ! -, dont les représentants n'ont guère de chance de connaître un jour la gloire des autels. C'est la démarche qui a guidé cette étude, avec les limites que constitue l'impossibilité de réunir une documentation complète et à jour, plusieurs causes de béatification étant encore dans leur phase informative (où les témoignages, recueillis sub secreto, sont inaccessibles), et chaque jour apportant la révélation de nouveaux cas jusque-là ignorés ou tenus dans une extrême discrétion. Dans l'éventail de la phénoménologie mystique, la lévitation est un fait attesté fort anciennement - bien avant la stigmatisation, par exemple -, moins rare que d'autres manifestations extraordinaires, telles la bilocation, l'inédie ou l'invisibilité. Ecrivant à peu près à la même époque que Leroy, et travaillant sur des bases quasi identiques, Thurston recense pour sa part plus de deux cents cas de lévitation dont les preuves, pour le tiers d'entre eux, « sont à tout le moins respectables ». En étudiant la liste des 305 personnes ayant vécu aux XIX° et XX° siècle qui ont été béatifiées à ce jour (juin 2001) - à l'exception des martyrs, isolés ou en groupes -, j'ai relevé que 26 d'entre elles ont présenté dans leur existence des phénomènes de lévitation, soit 8,5% du nombre total. Encore n'ai-je retenu que les cas signalés par des témoignages nombreux et incontestables. La même proportion se retrouve chez les serviteurs de Dieu dont la cause de béatification est introduite.
Pour les exemples anciens, les preuves sont loin d'être toujours convaincantes. Il y a eu pendant longtemps chez les hagiographes le souci - dans un but d'édification, et c'était bien là une des raisons d'être des légendes (étymologiquement, legenda : récit destiné à être lu) - de couler dans un moule idéal les personnages dont ils relataient la vie : puisque le sujet est saint, il importe qu'il ait connu telle expérience ou présenté tel type de phénomène extraordinaire, tenus pour autant de signes de sainteté. Cette préoccupation des nécessités apologétiques n'était pas toujours compatible avec un réel sens critique : abordant le sujet, Thurston expose les difficultés soulevées par le caractère tardif ou fragmentaire de témoignages relatifs aux lévitations alléguées de saints aussi éminents que François d'Assise, Dominique, et même Ignace de Loyola et François-Xavier. Il n'en reste pas moins qu'une négation systématique de la réalité du prodige est tout à fait vaine, car elle ne résiste pas, dans les cas les mieux établis, à la solidité des témoignages :
Saint Joseph de Copertino L'hagiographie connaît plusieurs exemples anciens de lévitations dont on ne saurait sans parti pris ou mauvaise foi contester la réalité, tant sont décisifs le nombre, la valeur et la convergence des témoignages s'y rapportant. Le lévitant le plus célèbre est Joseph de Copertino, le saint volant. Lorsque le prodige eut lieu pour la première fois, dans l'église de Copertino - c'était le 4 octobre 1630, aux vêpres de saint François -, Joseph Desa était âgé de vingt-sept ans. Entré cinq ans auparavant chez les Conventuels de son village natal, il avait connu bientôt après son ordination sacerdotale une douloureuse nuit de l'esprit  puis, à deux années de désolation spirituelle ininterrompue, avait succédé la consolation d'extases parfois fort longues, caractérisées par une délicate intimité avec la Vierge Marie. Si l'on se réfère aux classifications thérésienne et sanjuaniste des étapes de la vie intérieure, il abordait alors les sixièmes demeures du château intérieur, degré d'union à Dieu caractérise parfois par de fréquentes extases fonctionnelles. La première lévitation coïncida avec le début d'une extase plus profonde que les précédentes, un ravissement ou vol de l'esprit : poussant un grand cri, Joseph fut soulevé plus haut que la chaire, au-dessus d'une foule d'abord stupéfaite - on l'eût été à moins ! -, puis enthousiaste, comme on sait l'être en Italie méridionale. A partir de ce jour, le prodige se reproduisit en public une bonne centaine de fois, jusque moins d'un mois avant sa mort le 18 septembre 1663. Ces faits spectaculaires le remplissaient de confusion, et, revenu à luià et sur la terre ferme, soit spontanément, soit en vertu d'un ordre de ses supérieurs, il s'enfuyait dans sa cellule pour s'y cacher et y pleurer. Il suffisait d'un rien pour occasionner ces extases accompagnées de lévitation : la célébration de la messe, bien sûr, mais aussi un chant d'oiseau, la vue d'une image sainte, une parole de l'Ecriture, un propos sur l'amour de Dieu. Joseph s'efforçait de résister à l'attraction qui le soulevait au-dessus du sol, mais le phénomène - toujours signalé par un grand cri - était d'autant plus éclatant qu'il tentait de s'y dérober : vols rapides à vingt palmes (près de 4 mètres !) de hauteur, transports aériens à travers l'église, ascensions vertigineuses jusqu'à telle ou telle statue, ou vers le tabernacle. On venait en foule pour contempler le prodige, que des milliers de personnes, gens du peuple, religieux, évêques et cardinaux, princes et grands de ce monde accourus de toute l'Italie, d'Espagne et même de Pologne, purent voir de leurs propres yeux, parfois avec épouvante, le plus souvent avec un enthousiasme délirant qui n'empêchait nullement les spectateurs d'être fort édifiée, et de se convertir à l'occasion.
Bien entendu, le terrible Saint-Office réagit promptement : tantôt redoutant un artifice du démon, tantôt craignant une explosion de fanatisme populaire, il prit de rigoureuses mesures d'isolement pour soustraire le pauvre moine à la curiosité indiscrète des foules. Cela ne fit que mettre en évidence la sainteté de Joseph et souligner le caractère sensationnel des lévitations. Les phénomènes les plus remarquables eurent lieu lors de sa réclusion à Assise (1639-1646), devant la statue de l'Immaculée Conception qui est dans la basilique Saint-François.
A la lecture de la biographie, fort bien documentée, que Gustavo Parisciani a consacrée à Joseph de Copertino, on reste stupéfait - tout comme l'auteur, qui a puisé aux sources les plus fiables - devant la prodigalité divine dans ces lévitations du saint, qu'accompagnaient d'autres phénomènes et charismes éclatants. Et pourtant :
Cause pour Joseph de Copertino de vifs tourments intérieurs, ces lévitations lui furent l'occasion d'entrer toujours plus avant dans les voies de l'humilité, de l'obéissance et du détachement de soi-même. Elles s'avérèrent un instrument - non des moindres - de sa sanctification, autant qu'un signe de l'éminente sainteté à laquelle, fort jeune encore, il était parvenu.
Quelques cas remarquables du XIX° siècle L'exploration des sources hagiographiques permet au chercheur de découvrir pour le XIX° siècle quelques faits de lévitation peu connus, qui présentent un intérêt indéniable, tant par la qualité et la fiabilité des témoignages, que par la richesse et la complexité du phénomène. En voici quelques exemples des plus intéressants, parmi des dizaines d'autres. Avant de fonder l'institut des Carmélites de la Charité, Joaquina de Vedruna (1783-1854) fut la jeune et charmante épouse de Teodoro de Mas, riche notable de Vich, en Catalogne. La mort prématurée de son mari, tendrement aimé, donna une nouvelle impulsion à sa vie intérieure, déjà signalée par une solide piété : sans négliger le moins du monde l'éducation de ses six enfants, sans les frustrer de la plus infime parcelle de tendresse maternelle, elle régla ses journées de façon à se ménager de longues heures d'oraison et à pouvoir s'adonner aux oeuvres de charité autant qu'à de rudes pénitences. Elle nota à cette époque (1816-17) une totale transformation de son âme, que manifestèrent bientôt extases et ravissements accompagnés de lévitations. Ces phénomènes jalonnèrent le reste de son existence et eurent, malgré les soins qu'elle employait à les celer, de nombreux témoins :
Ces lévitations présentaient la particularité de s'accompagner presque toujours de manifestations lumineuses :
Des dizaines de déclarations comparables ont été recueillies lors des enquêtes menées en vue de la canonisation de la Servante de Dieu. Extases et lévitations étaient particulièrement fréquentes lorsque Joaquina se trouvait en adoration devant le très Saint-Sacrement.
A la même époque, les habitants de Rome pouvaient surprendre chez Don Vincenzo Pallotti (1795-1850) - un prêtre qui fonda la Société de l'Apostolat Catholique - des phénomènes identiques :
Les lévitations de Don Vincenzo eurent de nombreux témoins, et non des moindres :
Les spectaculaires ravissements du saint prêtre étaient de notoriété publique à Rome, au point que l'on reprenait les enfants distraits en leur disant : « Eh, tu es en extase comme l'abbé Pallotti ! ». Citons encore un témoignage :
En France, Michel Garicoïts (1797-1863), fondateur de la Société des Prêtres du Sacré-Coeur de Bétharram, était sujet au même type de prodiges. Si les Filles de la Croix d'Igon rapportent les faits avec un laconisme déconcertant -
des récits plus circonstanciés nous sont venus du monastère des dominicaines de Nay, et de Bétharram même :
Dans ce type de lévitations, appelées parfois extases ascensionnelles, le corps du sujet se soulève insensiblement du sol, reste suspendu plus ou moins longtemps, immobile, avant de redescendre à terre. Pour d'autres cas, le lecteur se reportera à l'ouvrage d'Olivier Leroy 21
Ana de Jesus Magalhaës Une autre forme du phénomène se présente en la personne de la Servante de Dieu Ana de Jésus Magalhaës, une pauvre bergère du village d'Arrifana, au Portugal. Un accident la rendit grabataire à l'âge de seize ans, en 1828. On la savait fervente et résignée à son mal incurable, on découvrit fortuitement qu'elle lévitait. Dérobée aux regards par les courtines de son lit, elle passait une partie de la nuit à prier, méditant surtout la Passion de Jésus. Un soir de 1846-47, ses deux soeurs éberluées s'aperçurent qu'elle était en extase, et élevée en l'air. Bien décidées à ne pas s'en laisser conter, les pieuses filles alertèrent le curé : après tout, c'était de son ressort, que cela vînt de Dieu ou du diable ! Fort incrédule, le prêtre voulut toutefois se rendre compte par lui-même de la réalité du prodige allégué. Ayant entendu l'infirme en confession - sans doute pour savoir si elle-même avait quelque connaissance du phénomène -, il la communia età constata à son tour que ce n'étaient pas là imaginations de bonnes femmes :
Cela se produisit dès lors
On contrôla la réalité de la lévitation :
Le curé se montra l'homme de la situation. Il n'eut de cesse de multiplier épreuves et contre-épreuves, si bien que même entouré d'une grande discrétion, le phénomène eut des dizaines de témoins, surtout des prêtres et des médecins, dont les observations et les dépositions sont d'un intérêt capital :
Tous les témoignages sont parfaitement convergents. Ils soulignent la parfaite immobilité du corps suspendu en position horizontale, la pâleur du visage, l'impassibilité des traits et la totale insensibilité aux stimuli extérieurs : piqûres, brûlures, bruit. Les faits, quotidiens, durèrent vingt-neuf années, au fil desquelles on put mettre en évidence quatre types d'extases accompagnées de lévitations :
- les extases d'oraison : se produisant chaque nuit, elles eurent très peu de témoins. C'est le seul cas où le visage de l'extatique exprimait tantôt la joie, tantôt la tristesse, suivant l'objet de sa contemplation.
- les extases eucharistiques : après avoir reçu la communion, Ana était soulevée au-dessus de son lit, restant ainsi immobile durant un temps conséquent.
- les extases du Vendredi Saint : elles se renouvelaient chaque année de midi à quinze heures précises, moment où Ana ramenait contre son corps ses bras jusque-là étendus en croix, puis inclinait la tête sur la poitrine avant de redescendre doucement sur son lit pour reprendre conscience.
Atteinte d'hémiplégie six ans avant sa mort en 1875, Ana Magalhaës n'en restait pas moins capable, lors des extases du Vendredi Saint, de mouvoir avec aisance son bras paralysé pour adopter l'attitude du crucifiement. Perplexes, les médecins n'ont pu que constater la réalité de ce phénomène inexplicable du point de vue naturel.
- les extases des « sorties du Seigneur » : ce sont les plus étonnantes. Comme la stigmatisée Anne-Catherine Emmerick, l'extatique d'Arrifana avait le don de percevoir à distance la présence sacramentelle du Seigneur. Chaque fois que l'on portait l'eucharistie en viatique à un malade ou un mourant de la localité, Ana entrait en extase, s'élevait au-dessus de son lit et suivait d'un mouvement de la tête, parfois du corps entier, le parcours de la procession à travers les rues du village. L'insertion du prodige dans le rythme de la vie spirituelle de la Servante de Dieu, et les formes spécifiques qu'il revêt en fonction de chaque mode de prière personnelle ou liturgique, lui confèrent une valeur de signe singulièrement éloquente.
Francisca Ana Cirer Carbonell Soeur de la charité à Majorque, Francisca Ana Cirer Carbonell (1781-1855) a été béatifiée en 1989. Dans les dernières années de sa vie, alors qu'elle atteignait sa pleine maturité spirituelle, elle connut de fréquentes extases accompagnées de lévitations impressionnantes : il suffisait que l'on prononçât le nom de Dieu pour que se produisît le phénomène. Les faits eurent une quantité de témoins, car ils se produisaient à tout moment et en tout lieu, arrachant soudain la religieuse à ses occupations du moment :
Après un premier mouvement de stupeur, ses compagnes réalisèrent ce qui se passait. Plus tard, malgré la fréquence du phénomène, elles ne s'y habituèrent jamais vraiment :
On ne nous dit pas si les braves filles y parvinrent. Un phénomène comparable est mentionné à la fin du siècle dernier au sujet de Marie-Julie Jahenny (1850-1941), la stigmatisée de La Fraudais, par sa confidente madame Grégoire :
Le ravissement saisissait parfois Francisca Ana lorsqu'elle était à table, et elle gardait alors la position assise :
Si elle était en prière, elle se retrouvait suspendue à genoux dans l'air :
De nombreuses personnes de toutes conditions attestèrent la réalité de ces lévitations, devenues si fréquentes qu'elles constituaient pratiquement un élément de la vie quotidienne de la petite localité où vivait la religieuse :
De tels incidents étaient si fréquents que les gamins de l'école (et leurs parents) harcelaient les religieuses pour qu'on les avertît lorsque leur compagne avait ses extases. Dès que le phénomène se produisait, en en informait aussitôt la population du village ! Soeur Francisca Ana jouissait de son vivant déjà d'une telle réputation de sainteté, qu'elle ne fut jamais inquiétée, ni même soumise par l'autorité ecclésiastique à de fastidieuses enquêtes : tout se déroulait simplement, dans une atmosphère de fioretti, pour la plus grande édification des habitants de Senecelles et des visiteurs occasionnels. Elle-même, après avoir beaucoup souffert de ce qu'elle appelait ces étrangetés, avait fini par s'en accommoder.
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