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ROME



Mika Waltari



Rome




Traduction de Jean-Pierre Carasso et Monique Baile





Le jardin des Livres

Paris


Autres livres de Mika Waltari


– L'Etrusque. Ed. Le Jardin des Livres, 2004, Paris

– L'Escholier de Dieu, Le Jardin des Livres, 2005, Paris

– Le Serviteur du Prophète, Le Jardin des Livres, 2006, Paris

– Jésus le Nazaréen, Le Jardin des Livres, 2007, Paris


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publié par WSOY, Helsinki

© 2008 The Estate of Mika Waltari

© 2008 Le jardin des Livres® pour la traduction française


243 bis, Boulevard Pereire – Paris 75827 Cedex 17

tel : 01 44 09 08 78 Service Presse : Marie Guillard





www.lejardindeslivres.fr



ISBN 8782-914569-323



Toute reproduction, même partielle par quelque procédé que ce soit, est interdite sans autorisation préalable. Une copie par Xérographie, photographie, support magnétique, électronique ou autre constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d'auteur.


Index des personnages

historiques


Acté: ancienne esclave, Claudia Acté a été le premier et dernier amour de Néron. Elle a été également la dernière personne à s'occuper de lui.


Agrippine la Jeune: mère de Néron, fille du général Germanicus, et sœur de Caligula. Par ordre de l'empereur Tibère, elle a épousé Domitius Ahenobarbus et a accouché en 37 de Lucius, alias Néron. En 39, Caligula exile sa mère et sa sœur Julia Livilla, exil qui prendra fin à l'avènement de l'empereur Claude. Dévorée par l'ambition, elle empoisonne son mari, épouse aussitôt Claude (qui est pourtant son oncle !) en 49 et l'oblige à adopter son fils. Son ambition la pousse même en 53 à fiancer, puis à marier son fils Néron à la fille de Claude, Octavie! Ensuite elle empoisonne toutes celles qui pourraient rivaliser, jusqu'à Claude lui-même le 13 octobre 54, afin que son fils devienne empereur. Celui-ci, las de ses manigances, finira à son tour par la tuer, après plusieurs tentatives ratées.

Antonia: fille de l'empereur Claude et d'Aelia Paetina.

Britannicus: fils de Claude et de Messaline, il est l'héritier de l’empire en ligne directe. Le destin n'est guère tendre avec lui puisque très jeune, il souffre d'épilepsie et perd sa mère, puis son père. Craignant sa position, Néron le fait empoisonner quatre mois seulement après son père Claude.



Burrus: préfet et chef de la garde prétorienne de Claude, Burrus est aussi l'allié de Sénèque au début du règne de Néron. Il est mort en 62 de mort naturelle, fait assez rare à cette époque pour être souligné.


Claude: empereur, né en 10 av. JC, mort en 54. Bien que bègue, il devint consul de Caligula en 37 avant de lui succéder sur le trône en 41. Très bon politique et stratège, il ajouta à l'empire romain la Bretagne, la Thrace, la Mauritanie, la Pamphylie, la Norique, la Judée et la Lycie. D'abord marié à Plautia Urgulanilla dont il eut une fille qu'il ne voulut pas reconnaître, ensuite lié Elia Paetina avec qui il eut Antonia, à Messaline qui lui donna Octavie (née en 40, future femme de Néron) et Britannicus (né en 41), puis à sa nièce Agrippine dite la Jeune. Il a été empoisonné par son ex-femme Agrippine, après avoir adopté son fils Néron et écarté son propre fils Britannicus. Sénèque lui a reproché d'avoir d'abord été proclamé empereur par la garde prétorienne plutôt que par le Sénat.

Claudia Octavia: fille de l'empereur Claude et de sa femme Messaline; elle épousa Néron en 53 et fut répudiée puis assassinée en 62.

Clément: quatrième pape après Pierre.

Damaris: connue pour sa beauté insensée, elle est citée dans les Actes des apôtres (17:34) parce qu'elle s'est convertie en entendant Paul prêcher à Athènes.

Flavius Josèphe: historien juif, né en 37 et mort vers l'an 100, célèbre pour un passage parlant de Jésus de Nazareth. En 67 il participe à la rébellion des Juifs contre les Romains, devient leur prisonnier, et finit par se lier d'amitié avec Flavius Vespasien et son fils Titus qui dirigent les troupes romaines. Il est connu pour avoir prédit à Vespasien qu'il deviendrait empereur. A partir de 70, il rédige ses mémoires qui sont toujours publiées aujourd'hui.


Juvénal: Decimus Iunius Iuuenalis, né pendant le règne de Claude, il est devenu écrivain grâce à ses satires rédigées entre 90 et 127. On lui doit des phrases telles que « du pain et des jeux » ou « un esprit sain dans un corps sain ».

Messaline: née en 25, arrière-petite-fille de Marc-Antoine, elle épousa Claude en 39. En 40, elle accoucha d'Octavie, la future épouse de Néron, et en 41 de Britannicus. Mondialement connue pour sa cruauté et surtout pour se rendre presque tous les soirs dans les quartiers mal famés de Rome où elle se prostituait sous un faux nom. Lorsque Claude apprit qu'elle s'était secrètement marié à son amant Silius, il la fit passer par l'épée.

Néron: né le 15 décembre 37, fils de Domitius Ahenobarbus et d'Agrippine, il accède au trône à 17 ans. Conseillé par Sénèque et Burrus, il réussit les premières années de son règne et devint populaire. Ce n'est qu'à partir de 55 que les choses devinrent plus complexes lorsque sa mère Agrippine tenta de renvoyer Acté, la maîtresse de Néron parce que celui-ci était déjà marié à Octavie. Elle fut tuée en 62 afin de permettre à Néron d'épouser Poppée. Lorsque Rome brûla pendant 6 jours en juillet 64, les témoins ont rapporté qu'il avait chanté en regardant la ville disparaître dans les flammes. Ensuite il a accusé les chrétiens d'avoir mis le feu. Une série d'événements dus à sa folie obligèrent le Sénat à le déclarer ennemi public le 6 juin 68 et à le maudire, ce qui le porta au suicide. En 69, quatre empereurs se sont succédé sur le trône.

Othon: Marcus Salvius Otho était un favori, un compagnon de débauche et l'amant de Néron et qui lui a présenté la belle Popée. Il fut chassé après le meurtre d'Agrippine et nommé gouverneur d'une province lointaine.

Pallas: Marcus Antonius Pallas, mort en 63, a été un ancien esclave affranchi dans les années 30, et qui a gravé tous les échelons jusqu'à devenir le secrétaire (en fait ministre des Finances) de Claude, puis de Néron. Son frère Félix avait suivi le même chemin puisqu'il devint procureur de la province de Judée. Il centralisa le pouvoir contre la volonté du Sénat et devient l'amant d'Agrippine. Il quitta ses fonctions au Trésor impérial en l'an 55 et fut tué par les hommes de Néron en 63.

Paul: Saul de Tarse ou Pompeius Paullus ou saint Paul, né en l'an 10 en Turquie, et mort en 65 à Rome. Considéré comme le théoricien majeur du christianisme. Selon le texte des Actes des Apôtres, il eut une apparition de Jésus sur le chemin vers Damas en 33, ce qui l'a rendu aveugle pendant trois jours. A partir de là, il se mit à convertir tout le monde, c'est-à-dire pas seulement les Juifs. Il a été décapité en 67 à Rome par ordre de Néron.


Pétrone: écrivain et ami de Néron, né en 30 et mort en 66, auteur du roman Satyricon.

Pierre: appelé aussi Céphas (pierre en araméen) ou Simon, ou saint Pierre, porte-parole du Christ et fondateur de l'église chrétienne de Rome, même s'il a été éclipsé par Paul. Par ses nombreux voyages à Jopée, Césarée, Antioche ou en Lydie, il a répandu le baptême au nom du Christ. Des textes apocryphes rapportent qu'il a été crucifié en 64 la tête en bas à Rome et que son corps a été enterré là où se trouve aujourd'hui la basilique saint Pierre de Rome.

Pline: Caius Plinius Secundus, né en 23, mort en 79, écrivain connu pour son Histoire Naturelle, son Histoire des guerres germaniques et son Histoire des Temps romains.


Poppée: ou Poppaea Sabina, née en 30 et morte en 65, réputée pour son incomparable beauté. Néron était tombé fou amoureux au point de la partager au début avec son compagnon Othon qui la lui avait présentée. Poppée à aidé Néron à tuer sa mère Agrippine. Elle a d'abord divorcé pour épouser Néron qui l'a tuée d'un coup de pied.

Publius Celer : philosophe et ami de Néron, il a été condamné à mort par Vespasien.

Rubria: prêtresse de Vesta, déesse du foyer. Rubria était connue pour sa liaison avec Néron qui l'aurait d'abord violée.

Simon le Magicien: écrivain gnostique, connu pour ses lévitations spectaculaires, ses bilocations, ses guérisons et ses prophéties. Il est entré dans l'histoire après son baptême, lorsqu'il a demandé à l'apôtre Pierre quelle somme il désirait pour obtenir sa capacité à guérir par imposition des mains (voir Actes des Apôtres VIII; 9-21). Il se faisait appeler Zeus, et sa femme Athéna, parce que tous pensaient qu'il était Dieu incarné sur terre en raison du surnaturel incroyable qui l'entourait. Pierre l'aurait fait chuter de sa lévitation par une simple prière, ce qui a mis fin à sa carrière publique.

Tigellinus: Sophonius Tigellinus (né en 10, mort en 69), a remplacé Burrus comme chef de la garde prétorienne. Connu pour sa cruauté et sa sexualité particulièrement bizarre, il a terrorisé les Romains et sa chute a suivi celle de Néron. Il fut condamné à mort en 68.


Titus: fils de l'empereur Vespasien né en l'an 39 et mort en 81, il devient lui-même empereur en 79. Il grandit près de Britannicus, fils de Claude. A passé des années en Bretagne et en Judée près de son père, militaire. Considéré comme un très grand empereur.

PREMIERE PARTIE


MINUTUS


Comme les juifs se soulevaient continuellement, à l'instigation d'un certain Chrestos, Claude les chassa de Rome.

Suétone, Vie des Douze Césars,

Claude, 25


Malgré son jeune âge, Néron fit tant pour l'embellissement de Rome au cours des cinq premières années de son règne, que Trajan affirmait souvent, à juste titre, qu'aucun empereur n'approcha jamais l'œuvre de ces cinq années-là.

Aurelius Victor, De Caesoribus, 5


~ Livre I ~


Antioche





J'avais sept ans quand le vétéran Barbus me sauva la vie. Je me souviens fort bien d'avoir obtenu par la ruse de ma vieille nourrice Sophronia l'autorisation de descendre jusqu'aux rives de l'Oronte. Fasciné par la course tumultueuse du fleuve, je me penchai au-dessus de la jetée pour contempler l'onde bouillonnante. Barbus s'avança vers moi et s'enquit avec bienveillance :

- Tu veux apprendre à nager, mon garçon ?

J'acquiesçai. Il jeta un regard circulaire, me saisit par le cou et l'entrejambe et m'envoya au beau milieu du fleuve. Puis il poussa un terrible hurlement et, en invoquant à grands cris Hercule et le Jupiter romain et conquérant, il laissa tomber sur la jetée son manteau loqueteux et plongea à ma suite.

A ses cris, on s'attroupa. Aux yeux de la foule, qui en témoigna par la suite unanimement, Barbus risqua sa vie pour me sauver de la noyade, me ramena sur la berge et me roula sur le sol pour me faire cracher l'eau que j'avais avalée. Quand Sophronia accourut en pleurant et en s'arrachant les cheveux, Barbus me souleva dans ses bras puissants et, quoique je me débattisse pour échapper à la puanteur de ses haillons et à son haleine avinée, il me porta tout le long du chemin jusqu'à la maison.

Mon père n'éprouvait pas pour moi d'attachement particulier, mais il remercia Barbus en lui offrant du vin et accepta ses explications : j'avais glissé et chu dans le fleuve. Accoutumé que j'étais à tenir ma langue en présence de mon père, je ne contredis pas Barbus. Au contraire, sous le charme, je l'écoutai raconter d'un air modeste que pendant son service dans la légion, il avait, équipé de pied en cape, traversé à la nage le Danube, le Rhin et même l'Euphrate. Pour se remettre des craintes que je lui avais inspirées, mon père but lui aussi et il condescendit à rapporter que, dans sa jeunesse, étudiant la philosophie à Rhodes, il avait fait le pari de nager de cette île jusqu'au continent. Barbus et lui convinrent qu'il était grand temps que j'apprisse à nager. Mon père donna à Barbus de nouveaux vêtements, de sorte que ce dernier, en s'habillant, eut l'occasion d'exhiber ses nombreuses cicatrices.

A partir de ce jour Barbus vécut chez nous et appela mon père « maître ». Il m'escortait quand j'allais à l'école et, les cours finis, lorsqu'il n'était pas trop saoul, venait m'y reprendre. Il tenait par-dessus tout à m'élever en Romain, car il était bel et bien né à Rome et y avait grandi avant de servir pendant trente ans dans la XVe légion. Mon père avait pris soin de s'en assurer. S'il était distrait et réservé, il n'était pas stupide et n'aurait certainement pas employé un déserteur.

Barbus m'enseigna non seulement la nage mais encore l'équitation. Sur ses instances, mon père m'acheta un cheval pour que je pusse entrer dans la confrérie équestre des jeunes chevaliers d'Antioche, dès que j'aurais atteint ma quatorzième année. A la vérité, l'empereur Caius Caligula avait de sa propre main barré le nom de mon père sur la liste du noble ordre équestre romain, mais à Antioche c'était là un honneur plus qu'une disgrâce, car nul n'avait oublié quel bon à rien Caligula avait été, même dans sa jeunesse. Plus tard, il avait été assassiné dans le grand cirque de Rome, alors qu'il s'apprêtait à nommer sénateur son cheval favori.

A cette époque mon père avait, à son corps défendant, atteint une telle position à Antioche, qu'on lui avait demandé de figurer dans l'ambassade envoyée à Rome pour rendre hommage au nouvel empereur Claude. S'il avait fait le voyage, il aurait sans aucun doute retrouvé son titre de chevalier, mais mon père refusa obstinément d'aller à Rome. Par la suite, il s'avéra qu'il avait de bonnes raisons pour se conduire ainsi. Cependant, lui-même se contenta d'assurer qu'il préférait une vie obscure et paisible et ne tenait nullement au titre de chevalier.

Comme l'arrivée de Barbus dans notre demeure, la prospérité paternelle était l'effet du seul hasard. Sur le ton amer dont il était coutumier, mon père disait souvent qu'il n'avait jamais eu de chance dans la vie car, à ma naissance, il avait perdu la seule femme qu'il eût jamais aimée. Mais même à Damas, il avait déjà pris l'habitude, à chaque anniversaire de la mort de ma mère, d'aller au marché pour acheter un ou deux misérables esclaves. Après les avoir gardés et nourris pendant quelque temps, il les présentait aux autorités, payait le prix de leur affranchissement et leur accordait la liberté. Il autorisait ses affranchis à prendre le nom de Marcus - mais non point celui de Manilianus - et il leur offrait une mise de fonds pour mettre en route le commerce ou le métier qu'ils avaient appris. L'un de ces affranchis devint Marcus le marchand de soie, un autre Marcus le pêcheur, tandis que Marcus le barbier gagna une fortune en renouvelant la mode des perruques de femme. Mais celui qui s'enrichit le plus fut Marcus le maître de mines, qui plus tard incita mon père à acheter une mine de cuivre en Sicile. Mon père se plaignait souvent de ne pouvoir s'autoriser un geste charitable sans en recevoir aussitôt un bénéfice ou une récompense.

Après avoir vécu sept années à Damas, il s'était installé à Antioche. Sa science des langues et la modération de ses avis lui valaient de jouer le rôle de conseiller auprès du proconsul, en particulier dans les affaires juives dont il avait acquis une connaissance approfondie au cours de voyages de jeunesse en Judée et en Galilée. D'un naturel doux et accommodant, il conseillait toujours le compromis de préférence au recours à la force. Ainsi gagna-t-il l'estime des citoyens d'Antioche. Lorsqu'il fut rayé de l'ordre équestre, on le nomma au conseil de la cité, non pas seulement en raison de sa puissance, de sa volonté ou de son énergie, mais parce que chaque parti pensait qu'il lui serait utile.

Quand Caligula ordonna qu'une statue à son effigie fût érigée dans le Temple de Jérusalem et dans toutes les synagogues de province, mon père, comprenant qu'une telle mesure entraînerait un soulèvement armé, conseilla aux Juifs de gagner du temps par tous les moyens plutôt que d'élever des protestations superflues. Sur quoi les Juifs d'Antioche firent accroire au Sénat romain qu'ils désiraient payer de leurs propres deniers les coûteuses statues de l'empereur. Mais de malencontreux défauts de fabrication ou des présages défavorables retardaient sans cesse leur érection. Quand l'empereur Caius fut assassiné, mon père fut loué pour son excellente prévision. Je ne crois pas néanmoins qu'il ait pu connaître par avance le sort qui attendait Caius. Il s'était contenté, comme à l'ordinaire, d'user de faux-fuyants pour éviter des soulèvements juifs qui auraient perturbé les affaires.

Mais mon père savait aussi prendre des positions tranchées et s'y tenir. Au conseil de la cité, il refusa catégoriquement de payer pour les représentations du cirque, les combats d'animaux sauvages et de gladiateurs. Mais tandis qu'il s'opposait même aux spectacles théâtraux, il fit bâtir, à l'instigation de ses affranchis, des galeries publiques qui portèrent son nom. Les boutiquiers qui s'y installèrent lui versèrent d'importants loyers, de sorte que l'entreprise lui rapporta des bénéfices en même temps qu'elle accrut son prestige.

Les affranchis de mon père ne comprenaient pas la dureté de son attitude à mon égard. Alors qu'il souhaitait que je me satisfasse de son mode de vie frugal, ils se disputaient pour m'offrir tout l'argent dont j'avais besoin, me donnaient de superbes vêtements, veillaient à ce que la selle et le harnais de mon cheval fussent décorés et faisaient de leur mieux pour me protéger et lui cacher mes actes inconsidérés. Avec la folie de ma jeunesse, j'étais à l'affût des occasions de me distinguer et, si possible, de me distinguer davantage que les autres jeunes nobles de la cité. Les affranchis de mon père, peu perspicaces sur leur véritable intérêt, m'encourageaient dans cette voie, car ils pensaient que mon père et eux-mêmes en tireraient avantage.

Grâce à Barbus, mon père admit la nécessité de m'apprendre la langue latine. Comme le latin militaire du vétéran était fort sommaire, mon père prit soin de me faire lire les œuvres des historiens Virgile et Tite-Live. Des soirées entières, Barbus me parla des collines, des monuments et des traditions de Rome, de ses dieux et de ses guerriers, si bien que je finis par brûler du désir de voir la Ville. Je n'étais pas syrien et, si ma mère n'était qu'une Grecque, je pouvais me considérer comme le rejeton d'une longue lignée de Manilianus et de Maecenaenus. Naturellement, je ne négligeais pas pour autant l'étude du grec : à quinze ans, je connaissais beaucoup de poètes hellènes. Pendant deux ans, j'eus pour tuteur Timaius de Rhodes. Mon père l'avait acheté après les troubles qui avaient ensanglanté son île. Il lui avait proposé de recouvrer la liberté mais s'était heurté à un refus obstiné, le Rhodien arguant qu'il n'y avait pas de différence réelle entre un esclave et un homme libre et que la liberté gîtait au cœur des hommes.

Ainsi donc, le sombre Timaius m'enseigna la philosophie stoïcienne, car il méprisait les études latines. Les Romains à ses yeux n'étaient que des barbares qu'il haïssait pour avoir privé Rhodes de sa liberté.

Parmi ceux qui participaient aux jeux équestres, une dizaine de jeunes gens rivalisaient entre eux d'exploits insensés. Nous nous étions juré fidélité et offrions des sacrifices au pied d'un arbre élu par nous. Un jour que nous regagnions nos pénates après avoir beaucoup chevauché, nous décidâmes, dans notre témérité, de traverser la ville au galop en arrachant les guirlandes ornant le seuil des boutiques. Par erreur, je me saisis d'une de ces couronnes de chêne qu'on accrochait sur les façades des demeures dont un habitant était mort. Nous avions pourtant seulement l'intention de nous distraire aux dépens des marchands. J'aurais dû comprendre que cette méprise était un mauvais présage et au fond, j'étais effrayé, mais je n'en suspendis pas moins la couronne à notre arbre aux sacrifices.

Quiconque connaît Antioche devinera quelle émotion suscita notre exploit. Les autorités ne pouvaient identifier précisément les coupables mais, pour éviter à tous nos condisciples dans les jeux équestres d'être punis, nous nous dénonçâmes. Comme les magistrats étaient peu désireux de déplaire à nos pères, nous nous en tirâmes à peu de frais. Après cet épisode, nous cantonnâmes nos prouesses à l'extérieur des murs de la cité.

Un jour, nous aperçûmes sur le bord du fleuve un groupe de jeunes filles occupées à quelque activité mystérieuse. Nous les prîmes pour des paysannes et l'idée me vint de jouer avec elles à « l'enlèvement des Sabines ». Je contai ce chapitre de l'histoire romaine à mes amis qui s'en amusèrent beaucoup. Nous nous élançâmes vers les berges, et chacun d'entre nous s'empara d'une fille qu'il hissa sur sa selle devant lui. En fait, ce fut beaucoup plus difficile à faire qu'à dire, et il ne fut non plus guère facile de maintenir sur nos montures ces filles qui hurlaient et se débattaient farouchement. A la vérité, je ne savais que faire de ma prise et après l'avoir chatouillée pour la faire rire - ce qui, à mes yeux, démontrait de manière éclatante qu'elle était entièrement en mon pouvoir - je la ramenai au bord du fleuve et la laissai tomber à terre. Mes amis m'imitèrent. Nous nous éloignâmes sous une pluie de pierres qu'elles nous jetèrent, et le cœur étreint d'un sombre pressentiment car, dès que j'avais saisi ma proie, je m'étais rendu compte que nous n'avions pas affaire à des paysannes. C'était en fait des filles nobles venues au bord du fleuve pour s'y purifier et accomplir certains sacrifices requis par leur accession à un nouveau degré de leur féminité. Nous aurions dû le comprendre à la seule vue des rubans colorés accrochés aux buissons pour éloigner les curieux. Mais lequel d'entre nous avait la moindre idée des rites mystérieux accomplis par les jeunes filles ?

Pour s'éviter des tracas, les jouvencelles auraient peut-être gardé le secret sur cette affaire, mais une prêtresse les accompagnait et, dans son esprit rigide, il ne faisait aucun doute que nous eussions délibérément commis un sacrilège. Ainsi mon idée aboutit-elle à un effroyable scandale. Il fut même avancé que nous devions épouser ces vierges que nous avions déshonorées. Par bonheur, aucun d'entre nous n'avait encore revêtu la toge virile.

Timaius éprouva une telle fureur contre moi, que ce simple esclave se permit de me battre à coups de baguette. Barbus la lui arracha des mains et me conseilla de fuir la ville. Superstitieux, le vétéran craignait la colère des dieux syriens. Timaius quant à lui n'avait pas peur des dieux, car il considérait que tous les dieux n'étaient que de vaines idoles. Mais il estimait que ma conduite jetait la honte sur mon tuteur. Le plus grave était l'impossibilité de tenir mon père dans l'ignorance de cette affaire.

Impressionnable et inexpérimenté, je commençai, en voyant les craintes des autres, à surestimer l'importance de notre faute. Timaius, qui était un vieil homme et un stoïcien, aurait dû montrer plus de mesure dans ses réactions et, devant pareille épreuve, affermir mon courage plutôt que le saper. Mais il révéla sa véritable nature et la profondeur de son amertume en m'admonestant ainsi :

- Pour qui te prends-tu, fainéant, répugnant fanfaron ? Ce n'est pas sans raison que ton père t'a nommé Minutus, l'insignifiant. Ta mère n'était qu'une Grecque impudique, une danseuse, une putain, pire encore peut-être : une esclave. Voilà d'où tu viens. C'est tout à fait légalement, et non point sur une lubie de l'empereur Caius, que le nom de ton père a été rayé de la liste des chevaliers. Il a été chassé de Judée à l'époque du gouverneur Ponce Pilate pour s'être mêlé de superstitions juives. Ce n'est pas un vrai Manilianus, il ne l'est que par adoption et, s'il a fait fortune à Rome, ce fut à la suite d'une décision de justice inique. Comme il s'est scandaleusement compromis avec une femme mariée, il ne pourra jamais revenir dans la Ville. Voilà pourquoi tu n'es rien, Minutus. Et tu vas devenir encore plus insignifiant, ô toi, fils dissolu d'un père misérable.

Je ne doute pas qu'il ne s'en serait pas tenu là, même si je ne l'avais pas frappé sur la bouche. Mon geste m'horrifia aussitôt, car il n'était pas convenable qu'un élève frappât son tuteur, ce dernier fût-il un esclave. Timaius essuya ses lèvres ensanglantées et eut un sourire mauvais :

- Merci, Minutus, mon fils, pour ce signe, dit-il. Ce qui est tordu ne poussera jamais droit et ce qui est bas ne sera jamais noble. Tu dois savoir aussi que ton père en secret boit du sang avec les Juifs et que, à l'abri des regards, dans sa chambre, il adore la coupe de la déesse de la Fortune. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment aurait-il pu autrement réussir ainsi tout ce qu'il entreprenait et devenir aussi riche, alors qu'il ne possède aucun mérite propre ? Mais j'en ai déjà assez de lui et de toi, et de la totalité de ce monde malheureux dans lequel l'injustice commande à la justice. Quand l'impudence mène la fête, le sage se doit de demeurer sur le seuil.

Je n'accordai qu'une attention distraite à ces derniers mots, préoccupé que j'étais par mes propres malheurs. Mais je brûlais du désir de démontrer que je n'étais pas aussi insignifiant qu'il le disait, en même temps que de réparer le mal que j'avais fait. Mes compagnons de frasques et moi avions entendu parler d'un lion qui avait attaqué un troupeau à une demi-journée de cheval de la cité. Comme il était rare qu'un lion s'aventurât si près de la ville, l'affaire avait fait grand bruit. Je songeai que si mes amis et moi parvenions à le capturer vivant et à l'offrir à l'amphithéâtre, nous gagnerions d'un seul coup le pardon et la gloire.

Cette pensée démentielle ne pouvait germer que dans le cœur ulcéré d'un enfant de quinze ans mais, en l'occurrence, le plus extravagant fut que Barbus, ivre cet après-midi-là comme tous les autres, jugea le plan excellent. A la vérité, il lui aurait été bien difficile de s'y opposer, après m'avoir si longtemps nourri du récit de ses hauts faits. Lui-même avait d'innombrables fois capturé des lions au filet pour arrondir sa maigre solde.

Il fallait quitter la ville sur-le-champ, car on avait peut-être déjà donné l'ordre de nous arrêter et, en tout cas, je ne doutais pas qu'à l'aube du lendemain au plus tard, on nous confisquerait nos chevaux. Je ne trouvai que six de mes amis, car trois d'entre eux avaient eu la sagesse de conter l'histoire à leur famille qui s'était empressée de les éloigner.

Mes compagnons, qui se mouraient d'inquiétude, furent ravis de mon plan. Il ne nous fallut pas longtemps pour retrouver notre superbe et nous répandre en rodomontades.

Nous allâmes secrètement quérir nos chevaux aux écuries et sortîmes de la ville. Pendant ce temps, Barbus soutirait une bourse de pièces d'argent au marchand de soie Marcus et se précipitait au cirque pour acheter les services d'un entraîneur d'animaux, homme corrompu mais expérimenté. Tous deux louèrent une charrette qu'ils chargèrent de filets, de boucliers et de plastrons de cuir et nous rejoignirent au pied de l'arbre sacrificiel. Barbus s'était également muni de viande, de pain et de deux grands pots de vin. Le vin réveilla mon appétit. Jusque-là, j'avais été si rongé d'inquiétude que j'avais été incapable d'avaler la moindre bouchée.

La lune était levée quand nous nous mîmes en route. Barbus et l'entraîneur nous divertissaient avec le récit de différentes captures de lion dans divers pays. Ils présentaient l'opération comme si aisée que mes amis et moi, échauffés par le vin, nous leur demandâmes instamment de ne pas participer de trop près à l'aventure. Nous ne voulions pas en partager la gloire. Ils nous le promirent de bonne grâce, en nous assurant qu'ils désiraient seulement nous aider de leurs conseils et nous faire profiter de leur expérience et qu'ils se tiendraient à l'écart. Pour moi, j'avais observé dans les spectacles de l'amphithéâtre les ingénieuses manœuvres par lesquelles un groupe d'hommes expérimentés parvenait à capturer un lion au filet, et mes yeux avaient été témoins de la facilité avec laquelle un seul individu maniant deux javelots pouvait abattre la bête.

A l'aube, nous parvînmes au village dont on nous avait parlé. Ses habitants s'activaient à ranimer la cendre des foyers. La rumeur était fausse, car ils n'étaient nullement terrorisés. En vérité, ils étaient très fiers de leur lion. De mémoire d'homme, aucun autre n'avait jamais été aperçu dans la région. Le fauve vivait dans une grotte de la montagne voisine et suivait toujours la même piste pour gagner la rivière. La nuit précédente, il avait tué et dévoré une chèvre que les villageois avaient attachée sur sa piste, pour protéger leur bétail de valeur contre son appétit. Le lion n'avait jamais attaqué d'être humain. Tout au contraire, il avait l'habitude d'annoncer ses sorties en poussant deux rugissements profonds dès le seuil de sa grotte. Ce n'était pas un animal très exigeant : lorsqu'il n'avait rien de mieux à se mettre sous la dent, il se contentait des charognes que lui abandonnaient les chacals. En outre, les villageois avaient déjà construit une solide cage de bois dans laquelle ils avaient l'intention de le transporter à Antioche pour l'y vendre. Un fauve capturé au filet devait être étroitement lié, de sorte qu'on risquait de blesser ses membres si on ne l'enfermait pas promptement dans une cage pour dénouer ses liens.

Nos projets n'eurent pas l'heur de plaire aux villageois. Heureusement, ils n'avaient pas encore eu le temps de vendre l'animal à quelqu'un d'autre. Quand ils eurent compris notre situation, ils firent tant et si bien que Barbus dut se résigner à payer deux mille sesterces pour la cage et le lion. A peine le marché conclu et l'argent compté, Barbus fut pris de tremblements et suggéra que nous rentrions chez nous dormir. Nous aurions tout le temps de capturer le lion le lendemain, assura-t-il. Les esprits révoltés par notre faute avaient eu le temps de se calmer. Mais l'entraîneur d'animaux remarqua avec raison que c'était le bon moment pour tirer le lion de sa grotte : ayant mangé et bu son content, il serait engourdi de sommeil et maladroit dans ses mouvements.

Sur ces mots, Barbus et lui revêtirent les plastrons de cuir et, prenant avec nous plusieurs hommes du village, nous nous dirigeâmes vers la montagne. Les villageois nous montrèrent la piste du lion et le lieu où il s'abreuvait, des traces de larges pattes griffues et de récentes déjections. En humant l'odeur du fauve qui flottait encore dans les airs, nos coursiers bronchèrent. Comme nous approchions lentement de sa tanière, le fumet devint plus puissant, les chevaux tremblèrent, roulèrent des yeux et refusèrent d'aller plus avant. Nous dûmes mettre pied à terre et renvoyer nos montures. Nous progressâmes encore en direction de la grotte, jusqu'au moment où nous parvinrent les sourds ronflements du fauve. Il ronflait si fort que nous sentions le sol trembler sous nos pieds. A dire vrai, il n'est pas impossible que le tremblement ait été dans nos jambes, car nous approchions en cet instant de l'antre d'un fauve pour la première fois de notre vie.

Les villageois n'étaient pas les derniers à craindre leur lion, mais ils nous assurèrent que la bête dormirait jusqu'au soir. Très au fait de ses habitudes, ils nous jurèrent qu'ils l'avaient gavée au point que le principal souci que nous donnerait cette grasse et flasque créature serait de la réveiller pour la chasser hors de son trou.

Le lion avait dégagé un large sentier dans les broussailles entourant la grotte. Les parois abruptes de chaque côté de l'entrée étaient assez hautes pour que Barbus et l'entraîneur pussent s'y percher et, en toute sécurité, nous éclairer de leurs avis. Ils nous indiquèrent comment disposer le filet devant la caverne et comment, trois d'entre nous, à chaque extrémité, devaient le tenir. Le septième devait se placer entre le filet et la grotte, sauter et appeler. Le lion ensommeillé, aveuglé par le soleil, bondirait sur cette proie offerte et viendrait donner la tête la première dans le piège. Alors, nous l'envelopperions dans le filet autant de fois qu'il nous serait possible, en prenant bien garde de demeurer hors de portée de ses griffes et de ses dents. A la considérer de plus près, l'affaire nous parut tout à coup moins simple qu'on avait voulu nous le faire croire.

Nous nous assîmes à même le sol pour décider lequel d'entre nous tirerait le fauve de son sommeil. Barbus avança que ce devait être le meilleur d'entre nous, car il s'agissait d'exciter le lion en le piquant avec une javeline, tout en évitant de le blesser. L'entraîneur nous déclara qu'il nous aurait volontiers rendu ce petit service mais que, malheureusement, ses genoux étaient raidis par les rhumatismes. De toute façon, il n'aurait pas voulu nous priver de cette gloire.

Un à un, les regards de mes amis convergèrent vers moi. Quant à eux, déclarèrent-ils d'une seule voix, ils m'abandonnaient cet honneur, par pure bonté d'âme. Après tout, c'était moi qui avais échafaudé l'affaire et c'était moi aussi qui les avais entraînés dans « l'enlèvement des Sabines », par où avaient commencé nos aventures. Tandis que le fumet âcre du lion me chatouillait les narines, je trouvai des accents éloquents pour rappeler à mes amis que j'étais le seul enfant de mon père. On discuta la question et cinq d'entre nous démontrèrent qu'ils étaient, eux aussi, fils uniques - particularité qui, d'ailleurs, pourrait éclairer nos actes. L'un d'entre nous n'avait que des sœurs et le plus jeune, Charisius, se hâta d'expliquer que son seul frère boitait et souffrait de quelques autres infirmités.

Quand Barbus vit que mes amis ne me laisseraient pas me dérober, il but une grande gorgée du pot de vin, invoqua Hercule d'une voix tremblante et m'assura qu'il m'aimait plus que son fils, bien qu'à la vérité il n'eût pas de fils. Ce n'était pas une besogne faite pour lui; néanmoins, il était prêt, lui, un vétéran de la légion, à descendre dans cette faille du rocher pour réveiller le lion. Si jamais, à cause de sa vue déficiente et de la faiblesse de ses jambes, il venait à perdre la vie, son seul désir était que je veillasse à ce qu'il eût un beau bûcher funéraire et que je fisse une noble harangue pour répandre le bruit de ses innombrables et glorieux exploits. Par sa mort il me démontrerait que, de ces hauts faits qu'il m'avait racontés pendant des années, une partie au moins était vraie.

Quand, un javelot à la main, il se mit en route en chancelant, j'en fus moi-même ému. Je me précipitai dans ses bras et nous mêlâmes nos larmes. Il m'était impossible de laisser ce vieillard payer de sa vie mes errements. Je le priai de rapporter à mon père qu'au moins j'avais affronté virilement la mort. Ma fin peut-être rachèterait tout, car je n'avais apporté que des malheurs à l'auteur de mes jours, depuis l'instant où ma mère était morte en me donnant naissance, jusqu'au moment présent qui voyait notre nom couvert d'opprobre aux yeux de toute la ville d'Antioche, par ma faute, quoique j'eusse été dépourvu d'intentions mauvaises.

Barbus insista pour que je prisse quelques gorgées de vin car, affirma-t-il, si l'on avait assez de boisson dans l'estomac on ne pouvait être réellement blessé. Je bus et fis jurer à mes amis de tenir fermement le filet et de ne le lâcher à aucun prix. Puis j'étreignis mon javelot des deux mains, serrai les dents et descendis le long de la piste jusqu'à la faille dans le rocher. Tandis que les ronflements du fauve grondaient à mes oreilles, je distinguai dans la grotte sa forme étendue. Je lançai le javelot, entendis un rugissement et, poussant moi-même un cri, courus plus vite que je ne l'avais jamais fait dans aucune compétition athlétique, pour donner la tête la première dans le filet que mes amis s'étaient hâtés de relever, sans attendre que je l'eusse franchi d'un bond.

Comme je luttais pour ma vie en essayant de m'arracher à l'étreinte du filet, le lion franchit le seuil de la grotte d'un pas hésitant, poussa un grognement et se figea de surprise en me découvrant. La bête était si énorme et effrayante que mes amis, incapables de supporter sa vue, lâchèrent le filet et s'enfuirent à toutes jambes. L'entraîneur braillait ses bons conseils : il fallait jeter le filet sur le lion, ne pas lui donner le temps de s'habituer à la lumière du soleil, sinon l'affaire risquait de mal tourner.

Barbus criait lui aussi, m'exhortant à faire preuve de présence d'esprit et à me rappeler que j'étais un Romain et un Manilianus. Si je me trouvais en difficulté, il descendrait aussitôt pour tuer le lion d'un coup d'épée mais, pour l'instant, je devais essayer de le capturer vivant. Je ne savais trop ce que je pouvais prendre au sérieux dans ces propos, mais comme mes amis avaient laissé tomber le filet, il me fut plus aisé de m'en dégager. Malgré tout, leur couardise m'avait mis dans une telle fureur que je saisis le filet avec détermination et regardai le lion droit dans les yeux. Le fauve me considéra en retour d'un air majestueux, avec une expression choquée et offensée, et gémit doucement en levant une patte arrière ensanglantée. Je tirai sur le filet à deux mains, rassemblai toutes mes forces pour le soulever, car pour un seul homme il était fort lourd, et le lançai. Au même instant, le lion bondit en avant, s'empêtra dans le filet et tomba sur le côté. Avec un terrible rugissement, il roula sur le sol en s'enveloppant si bien dans les mailles qu'il ne put m'atteindre qu'une fois d'un coup de patte. J'éprouvai sa force : je fus projeté les quatre fers en l'air à bonne distance, ce qui sans doute aucun me sauva la vie.

A grands cris Barbus et l'entraîneur s'exhortèrent mutuellement à intervenir. L'homme du cirque se saisit de sa fourche de bois et maintint le lion au sol, tandis que Barbus réussissait à passer un nœud coulant autour des pattes arrière. Alors, les paysans syriens firent mouvement pour nous porter secours, mais avec force cris et jurons, je le leur interdis. Je voulais que mes lâches amis fussent associés à la capture du lion, car autrement la totalité de notre plan serait anéantie. Finalement, mes compagnons se joignirent à moi et reçurent même pendant l'opération quelques coups de griffes. L'entraîneur resserra nos nœuds et affermit nos cordes jusqu'à ce que le lion fût garrotté au point de ne pouvoir presque plus bouger. Pendant ce temps, je restai assis sur le sol, tremblant de fureur et si bouleversé que je vomis entre mes genoux.

Les paysans syriens passèrent une longue perche de bois entre les pattes du lion et, le chargeant sur leurs épaules, se mirent en route pour le village. Ainsi suspendu, l'animal parut moins grand et moins majestueux qu'au moment où il s'était avancé sur le seuil de la grotte, en pleine lumière. A la vérité, c'était un vieux lion affaibli et dévoré de vermine, dont la crinière présentait quelques lacunes et dont les dents étaient sérieusement abîmées. Ce que je redoutais par-dessus tout, c'était qu'il s'étranglât dans ses liens pendant son transport au village. La voix me fit défaut à plusieurs reprises, mais je parvins néanmoins à exposer à mes amis, avec toute la clarté nécessaire, ce que je pensais d'eux et de leur conduite. Si cette aventure m'avait appris quelque chose, c'était que je ne devais me fier à personne, dès lors que la vie ou la mort étaient en balance. Mes amis avaient honte de leur comportement et acceptaient mes critiques, mais ils me rappelèrent aussi que nous nous étions juré fidélité et que c'était ensemble que nous avions capturé le lion. Ils me laisseraient volontiers la plus grande part des honneurs, mais ils voulaient tirer gloire de leurs blessures. En réponse, je leur montrai mes bras, qui saignaient encore si abondamment que mes genoux se dérobaient sous moi. Pour finir, nous tombâmes d'accord sur l'idée que nous étions tous marqués à vie par notre aventure, dont nous célébrâmes l'heureux dénouement par un festin au village.

Nous offrîmes respectueusement des sacrifices au lion dès que nous eûmes réussi à l'enfermer dans la solide cage. Barbus et l'entraîneur s'enivrèrent pendant que les jeunes villageoises dansaient et nous couronnaient de fleurs. Le lendemain, nous louâmes un char à bœufs pour convoyer la cage. Nous chevauchâmes en procession derrière la carriole, le front ceint de couronnes, attentifs à ce que nos pansement ensanglantés fussent bien visibles.

Aux portes d'Antioche, le premier mouvement des gardes fut de nous arrêter et de nous confisquer nos chevaux, mais l'officier qui les commandait se montra plus avisé. Quand nous lui expliquâmes que nous allions volontairement à la curie pour nous rendre, il décida simplement de nous accompagner. Deux gardes armés de bâtons nous ouvraient la route. Comme toujours à Antioche, les badauds s'étaient assemblés au premier signe d'un événement inhabituel. D'abord la foule nous accabla d'injures, nous jeta du crottin et des fruits pourris, car la rumeur avait grossi et l'on nous accusait d'avoir outragé toutes les filles et tous les dieux de la cité. Irrité par le tintamarre et les cris de la populace, notre lion gronda, puis, encouragé par le bruit de sa propre voix, rugit franchement. Nos montures se cabrèrent, bronchèrent, firent des écarts ou des ruades.

Il n'est pas impossible que l'entraîneur ait été pour quelque chose dans ce rugissement. Quoi qu'il en fût, la foule s'écarta sans se faire prier et quand on aperçut nos pansements ensanglantés, des cris et des sanglots de femmes émues s'élevèrent.

Quiconque a déjà vu la rue principale d'Antioche, quiconque connaît l'ampleur de ses dimensions et la forêt de colonnes qui la borde, comprendra que notre cortège eut de moins en moins l'allure d'une marche honteuse et de plus en plus les apparences d'un défilé triomphal. Il ne fallut pas longtemps pour que la foule versatile jetât des fleurs sur notre passage. Nous reprîmes confiance et quand nous fûmes parvenus devant la curie, nous nous regardions déjà plus comme des héros que comme des criminels.

Les pères de la cité nous autorisèrent d'abord à faire don du lion à la ville et à le dédier à Jupiter protecteur, plus couramment appelé Baal à Antioche. Ensuite, on nous conduisit devant les magistrats criminels. Mais un avocat célèbre, avec qui mon père s'était entretenu, se trouvait déjà auprès d'eux et notre comparution volontaire les impressionna favorablement. Comme il fallait s'y attendre, on nous confisqua nos chevaux et nous dûmes subir de sombres propos sur la dépravation de la jeunesse et sur l'avenir calamiteux que l'on pouvait prévoir quand on voyait les fils des meilleures familles offrir un si déplorable exemple au peuple. Ils conclurent en évoquant des temps bien différents, ceux de la jeunesse de nos parents et grands-parents.

Quand Barbus et moi revînmes à notre demeure, une couronne funéraire était accrochée au-dessus de la porte et personne ne voulut d'abord nous parler, pas même Sophronia. Enfin, elle éclata en sanglots et me raconta que Timaius, la veille au soir, s'était fait porter une vasque d'eau chaude dans sa chambre et s'était ouvert les veines. Son corps sans vie n'avait été découvert qu'au matin. Mon père s'était enfermé dans son appartement et n'avait même pas consenti à recevoir ses affranchis, accourus pour le consoler.

A la vérité, personne n'avait jamais aimé ce tuteur morose et éternellement mécontent, mais une mort est toujours une mort et je ne pouvais éviter d'éprouver un sentiment de culpabilité. Je l'avais frappé et la honte de mes actes avait rejailli sur lui. La terreur me submergea. J'oubliai que mon regard avait plongé dans celui d'un vrai lion et je songeai d'abord à m'enfuir pour toujours, à gagner la mer, à devenir gladiateur ou à m'enrôler dans une des plus lointaines légions, dans des pays de glace et de neige ou aux confins brûlants de la Parthie. Mais ne pouvant m'enfuir de la cité sans me retrouver en prison, je résolus hardiment de suivre l'exemple de Timaius pour débarrasser enfin mon père de cette source d'ennuis qu'était mon existence.

L'accueil de mon père fut tout différent de ce que j'avais imaginé, quoique j'eusse dû m'attendre à être surpris, car il ne se conduisait jamais comme les hommes ordinaires. Epuisé de veilles et de pleurs, il se précipita sur moi, me prit dans ses bras et me pressa contre sa poitrine, baisant mes cheveux et me berçant doucement. C'était bien la première fois qu'il m'étreignait ainsi, avec une telle douceur. Quand j'étais un bambin affamé de caresses, il n'avait jamais manifesté le moindre désir de me toucher ni même baissé les yeux sur moi.

- Minutus, ô mon fils, murmura-t-il, je croyais t'avoir perdu pour toujours. Quand j'ai vu que tu avais pris de l'argent, j'ai pensé que tu t'étais enfui au bout du monde avec ce soudard ivrogne. Ne te morfonds point pour Timaius. Il n'aspirait à rien d'autre qu'à se venger de son destin d'esclave et à nous infliger, à nous deux, sa philosophie fumeuse. Rien de ce qui advient en ce monde n'est assez mauvais pour interdire à jamais la réconciliation et l'oubli.

« Ô Minutus, je n'étais pas fait pour élever un enfant, n'ayant jamais su moi-même conduire ma propre vie. Mais tu as le front de ta mère et tu as ses yeux, et son petit nez droit et sa bouche adorable. Pourras-tu jamais pardonner la dureté de mon cœur et l'abandon où je t'ai laissé ?

L'incompréhensible douceur de mon père me fit fondre le cœur. J'éclatai en sanglots bruyants, en dépit de mes quinze ans presque révolus. Je me jetai à ses pieds et lui étreignis les genoux en le suppliant de pardonner l'opprobre que j'avais jetée sur son nom et en lui promettant de m'améliorer s'il consentait encore une fois à se montrer clément. Mais mon père à son tour tomba à genoux et m'embrassa. Agenouillés ainsi, nous nous suppliions mutuellement, chacun implorant le pardon de l'autre. En voyant mon père disposé à prendre sur lui aussi bien la mort de Timaius que ma propre culpabilité, mon soulagement fut si grand que mes pleurs se firent encore plus bruyants.

En entendant ce redoublement de chagrin, persuadé que mon père me battait, Barbus n'y tint plus. Dans un grand tintamarre métallique, il se rua dans la chambre, épée tirée et bouclier levé. Sur ses talons venait Sophronia, qui, éplorée et ululante, m'arracha à mon père pour me serrer contre son ample giron. Barbus et la nourrice adjurèrent le cruel auteur de mes jours de bien vouloir les battre à ma place. Je n'étais encore qu'un enfant et je n'avais certainement pas voulu faire du mal en me lançant dans ces innocentes fredaines.

En proie à la plus grande confusion, mon père se releva et se défendit ardemment contre l'accusation de cruauté. Il leur assura qu'il ne m'avait pas battu. Quand Barbus vit dans quelles dispositions d'esprit était son maître, il invoqua à grands cris tous les dieux de Rome et jura qu'il se jetterait sur son propre glaive, pour expier ses fautes, à l'instar de Timaius. Il s'échauffa au point qu'il se serait sans doute blessé si tous trois, mon père, Sophronia et moi, n'avions réussi à lui arracher l'épée et le bouclier. Ce qu'en réalité il pensait faire de son bouclier, c'était un mystère pour moi. Plus tard, il m'expliqua qu'il avait eu peur que mon père le frappât sur la tête et que son vieux crâne, blessé autrefois en Arménie, n'y résistât pas.

Mon père demanda à Sophronia d'envoyer chercher la meilleure viande et de faire préparer un festin, car nous devions être affamés après notre escapade et lui-même avait été dans l'incapacité d'avaler une seule bouchée de nourriture quand il avait découvert que je m'étais enfui et que son éducation avait totalement échoué. Il fit aussi envoyer des invitations à tous ses affranchis dans la cité, car ils s'étaient tous beaucoup inquiétés à mon sujet.

Mon père lava de ses propres mains mes blessures, les oignit d'onguents et les pansa de lin immaculé, quoique j'eusse, quant à moi, préféré garder encore un peu les pansements ensanglantés. Barbus fit le récit de la capture du lion et la peine de mon père s'accrut de l'idée que son fils avait préféré risquer la mort entre les crocs d'un lion plutôt que demander pardon à son père d'une sottise puérile.

Tant de paroles avaient assoiffé Barbus. Je me retrouvai seul avec mon père. Il me dit avoir compris qu'il était temps de discuter de mon avenir puisque je recevrais bientôt la toge virile. Mais, avoua-t-il, il avait du mal à trouver les mots. Jamais auparavant il ne m'avait parlé ainsi, de père à fils. Ses yeux inquiets me scrutaient et il cherchait désespérément les phrases qui trouveraient le chemin de mon cœur.

Le considérant à mon tour, je vis que sa chevelure s'était clairsemée et que des rides creusaient son visage. Mon père marchait sur ses cinquante ans et à mes yeux ce n'était qu'un vieillard solitaire qui ne savait profiter ni des joies de la vie ni de la richesse de ses affranchis. Mon regard se posa sur les rouleaux de parchemin entassés dans sa chambre et, pour la première fois, je remarquai qu'il n'y avait pas dans cette pièce une seule statue de dieu, pas même une image de génie. Je me souvins des accusations haineuses de Timaius.

- Marcus, ô mon père, peu avant de mourir, mon tuteur s'est répandu en propos ignobles sur ma mère et sur toi. C'est pour cela que je l'ai frappé sur la bouche. Je ne cherche en aucun cas des excuses à mes actes, mais si tu me caches quelque triste secret, livre-le moi. Faute d'avoir été éclairé là-dessus, comment saurai-je me guider dans la vie adulte ?

Visiblement troublé, mon père se frotta les mains en évitant mon regard. Puis il parla lentement :

- Ta mère est morte en te donnant naissance, ce que je n'avais pardonné ni à toi ni à moi, jusqu'à ce jour, où je découvre en toi l'image de ta mère. J'ai d'abord cru t'avoir perdu, et puis tu m'es revenu et j'ai compris que je n'avais pas d'autre raison de vivre que toi, ô mon fils, Minutus.

- Ma mère était-elle danseuse ? Était-elle une femme perdue et une esclave, comme l'a prétendu Timaius ? demandai-je sans détour.

Ces questions bouleversèrent mon père :

- Tu n'as pas le droit de parler ainsi, se récria-t-il. Ta mère était la femme la plus noble que j'ai jamais connue. Ce n'était évidemment pas une esclave, même si, à la suite d'un vœu, elle avait fait allégeance à Apollon et l'a servi pendant un temps. Nous avons accompli elle et moi un voyage à Jérusalem et en Galilée, à la recherche du roi des Juifs et de son royaume.

Ces paroles affermirent mon courage. Je repris d'une voix tremblante :

- Timaius m'a dit que tu t'étais compromis dans les complots des Juifs au point que le gouverneur avait été contraint de t'expulser de Judée et que c'est pour cette raison et non point seulement à cause de l'inimitié de l'empereur, que tu as été radié de l'ordre équestre.

A son tour, la voix de mon père n'était plus très ferme lorsqu'il me répondit :

- Pour te parler de tout cela, j'ai voulu attendre que tu saches penser par toi-même. Il ne convenait pas que je t'oblige à réfléchir sur des questions que je n'avais pas pleinement comprises. Mais tu te trouves à la croisée des chemins et tu dois déterminer quelle direction tu prendras. Je ne puis qu'espérer que ton choix soit le bon. Je ne saurais te contraindre, car je n'ai à t'offrir que des choses invisibles que moi-même je ne comprends pas.

- Père, demandai-je, alarmé, j'espère qu'à force de les fréquenter, tu n'as pas finalement embrassé la foi des Juifs ?

- Voyons, Minutus, rétorqua mon père, surpris, tu m'as accompagné aux bains et au stade. Tu as bien vu que je ne portais pas sur mon corps leur signe d'allégeance. Si tel avait été le cas, j'aurais été chassé des bains par les rires et les quolibets des autres citoyens.

« Je ne nie pas, poursuivit-il, avoir beaucoup lu les écritures sacrées des Juifs. C'était pour mieux les comprendre. Mais à la vérité, j'éprouve un certain ressentiment contre eux de ce qu'ils ont crucifié leur roi. Je leur garde rancune de la mort douloureuse de ta mère, oui, pour cela j'en veux à leur roi qui a ressuscité d'entre les morts le troisième jour et a fondé un royaume invisible. Ses disciples juifs continuent à croire qu'il reviendra pour créer un royaume visible, mais tout cela est trop compliqué et trop peu raisonnable pour que je puisse t'en enseigner quoi que ce soit. Ta mère aurait su, elle, car en tant que femme elle comprenait mieux que moi les affaires du royaume et je ne comprends toujours pas pourquoi elle devait mourir pour mon salut.

Je commençai à douter de la raison de mon père et me rappelai toutes les bizarreries de son comportement.

- Alors, dis-je brutalement, tu as bu du sang avec les Juifs ? Tu as participé aux rites de leur superstition ?

Le trouble de mon père s'accrut encore.

- Tu ne peux pas comprendre, tu ne sais pas.

Mais il prit une clé pour ouvrir un coffre, en tira une coupe de bois usé et, la tenant délicatement entre ses paumes, il me la présenta :

- Voici la coupe de Myrina, ta mère. Dans ce récipient, nous avons bu ensemble le vin de l'immortalité par une nuit sans lune sur une montagne de Galilée. Et le gobelet ne s'est pas vidé, alors que nous y avions bu tous deux à longs traits. Et le roi nous est apparu et, bien que nous fussions plus de cinq cents, il a parlé à chacun de nous en particulier. A ta mère, il a dit que plus jamais de son vivant elle n'aurait soif. Mais par la suite, j'ai promis à ses disciples que je n'essaierais pas d'enseigner à quiconque ces choses, car ils estimaient que le royaume appartenait aux Juifs et que moi, un Romain, je n'y avais pas ma place.

Je compris que j'avais devant moi la coupe que Timaius croyait dédiée à la déesse de la Fortune. Je la pris dans mes mains, mais pour mes doigts comme pour mes yeux ce n'était qu'un vieux gobelet de bois usé, même si j'éprouvais un sentiment de tendresse à l'idée que ma mère l'avait tenu et y avait attaché un grand prix.

Je posai un regard compatissant sur mon père.

- Je ne puis te blâmer de ta superstition, car les artifices magiques des Juifs ont troublé des têtes plus sages que la tienne. Sans aucun doute, la coupe t'a apporté richesse et succès, mais je ne désire pas parler de l'immortalité, pour ne pas te blesser. En ce qui concerne ce nouveau dieu, il y a d'autres divinités anciennes qui, avant lui, sont mortes et ont ressuscité : Osiris, Tammuz, Attis, Adonis, Dionysos parmi beaucoup d'autres. Mais tout cela, ce sont des légendes et des paraboles que vénèrent ceux qui sont initiés dans les mystères de ces dieux. Les gens de bonne éducation ne boivent plus de sang et moi-même, je suis parfaitement dégoûté des mystères. J'en ai eu mon content avec ces stupides jeunes filles et leurs rubans accrochés aux buissons.

Mon père secoua la tête et se tordit les mains :

- Oh ! si seulement je pouvais te faire comprendre !

- Je ne comprends que trop, même si je ne suis pas tout à fait un homme. A Antioche aussi, on peut apprendre des choses ! Tu as parlé du Christ, mais cette nouvelle superstition est bien plus pernicieuse et honteuse que les autres doctrines juives. A la vérité, il a bien été crucifié, mais il n'était en aucune façon roi et il n'a pas non plus ressuscité d'entre les morts. Ce sont ses disciples qui ont volé son corps dans son sépulcre, pour ne pas se couvrir de ridicule aux yeux du peuple. Il n'est pas bon de parler de lui. Les Juifs voient en toute chose prétexte à bavardages et à chamailleries.

- Il était vraiment roi. C'était même écrit en trois langues sur sa croix : Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Je l'ai vu de mes propres yeux. Si tu ne crois pas les Juifs, accorde au moins crédit au gouvernement romain. Ses disciples n'ont pas volé le corps, même si les Juifs ont soudoyé les gardes pour qu'ils répandent ce bruit. Je le sais, parce que j'étais là et que j'ai tout vu de mes propres yeux. Et un jour, je l'ai moi-même aperçu sur la rive est d'un lac de Galilée, après qu'il eut ressuscité d'entre les morts. Ce que je tiens encore pour assuré, en tout cas, c'est que c'était bien lui. C'est lui-même qui m'a guidé jusqu'à ta mère, qui se trouvait en difficulté dans la ville de Tibériade. Certes, seize années sont passées depuis ces événements, mais je les vois encore comme si je les avais devant les yeux, en cet instant même où tu me désoles par ton incapacité à comprendre.

Je ne pouvais me permettre de susciter la colère paternelle.

- Je n'avais pas l'intention de discuter de matières divines, me hâtai-je d'assurer. Je ne voulais savoir qu'une chose : peux-tu retourner à Rome quand tu le désires ? Timaius a prétendu que tu ne pourrais jamais rentrer dans ta ville d'origine, à cause de ton passé.

Mon père se redressa, fronça les sourcils et me regarda droit dans les yeux.

- Je m'appelle Marcus Mezentius Manilianus. Je peux retourner à Rome quand je veux, cela ne souffre aucun doute. Je ne suis pas en exil et Antioche n'est pas une ville de relégation. Tu devrais le savoir. Mais j'avais des raisons personnelles pour ne pas revenir dans la capitale de l'empire. Maintenant, je le pourrais très bien, s'il le fallait, car j'ai pris de l'âge et je ne suis plus aussi influençable que dans ma jeunesse. Tu n'as pas besoin d'en savoir davantage. Tu ne comprendrais pas mes raisons.

La fermeté de sa réponse me rassura.

- Tu as parlé de la croisée des chemins, de l'avenir que je devrai choisir moi-même. A quoi pensais-tu ?

Mon père s'essuya le front, hésita, puis commença en pesant soigneusement chacun de ses mots :

- Les gens qui, ici, à Antioche, s'y entendent le mieux, ont commencé à comprendre que le royaume n'appartient pas seulement aux Juifs. Je soupçonne, ou pour être tout à fait honnête, je sais, que même des Grecs et des Syriens non circoncis ont été baptisés et ont été admis aux repas. Cela a provoqué maintes querelles, mais en ce moment se trouve en ville un Juif cypriote que j'avais déjà rencontré à Jérusalem. Un autre Juif l'accompagne pour le seconder. Il s'appelle Saul, il est originaire de Tarse. Je l'ai déjà rencontré à Damas, le jour où on l'a conduit dans cette ville. Il venait de perdre la vue à la suite d'une révélation divine mais, plus tard, il l'a recouvrée. Il mérite d'être connu. Mon plus cher désir serait que tu interroges ces hommes et que tu écoutes leur enseignement. S'ils parvenaient à te convaincre, ils te baptiseraient pour t'introduire dans le royaume du Christ et tu serais autorisé à participer à leurs repas secrets. Cela, sans circoncision. Tu n'aurais donc pas à redouter de passer sous la juridiction de la loi juive.

Je n'en croyais pas mes oreilles.

- Est-ce bien vrai ? me récriai-je, tu désires que je sois initié aux rites juifs ? Que j'adore un roi crucifié et un royaume qui n'existe pas ? Qu'est-ce qu'une chose invisible, sinon une chose qui n'existe pas ?

- C'est ma faute, dit mon père avec impatience. Je suis sûr de ne pas avoir utilisé les mots qu'il fallait pour te convaincre. Quoi qu'il en soit, tu n'as rien à perdre à écouter ce que ces hommes ont à te dire.

Cette simple idée me terrorisait.

- Je ne laisserai jamais les Juifs m'asperger de leur eau sacrée ! criai-je. Et je n'accepterai jamais de boire le sang avec eux. J'y perdrais les derniers lambeaux de réputation qu'il me reste.

Patiemment, mon père revint à la charge en m'expliquant qu'en tout cas Saul était un Juif érudit qui avait fréquenté l'école de rhétorique de Tarse et que ce n'étaient pas seulement des esclaves et des ouvriers, mais aussi nombre de nobles dames d'Antioche, qui venaient en secret l'écouter. Alors je me bouchai les oreilles, tapai du pied et criai d'une voix stridente et surexcitée :

- Non, non, non !

Mon père se raidit, et d'une voix plus froide laissa tomber :

- Tu feras ce que tu voudras. L'empereur Claude, qui est un érudit, a calculé de façon certaine qu'au printemps prochain nous atteindrons le huit centième anniversaire de la fondation de Rome. Certes, le divin Auguste avait déjà célébré cet anniversaire et beaucoup de gens vivent encore qui y ont assisté. Néanmoins, d'autres jeux séculaires seront donnés, qui nous fourniront une excellente raison pour aller à Rome.

Sans lui laisser le temps d'achever, je me jetai à son cou, le baisai et me ruai hors de la pièce en poussant des cris de bonheur, car je n'étais encore qu'un gamin. Les affranchis affluaient pour le festin et il dut sortir de sa chambre pour les saluer et recevoir leurs cadeaux.

Je me tins à côté de mon père, pour bien montrer qu'il avait l'intention de m'associer à tout ce qui le regardait.

Quand tous furent étendus devant les tables, quand moi-même qui n'étais qu'un mineur, je me fus assis sur une chaise aux pieds de mon père, ce dernier expliqua que la réunion avait pour objet de recueillir l'avis des membres de la famille sur mon avenir.

- Commençons par prendre des forces dans le vin. La boisson délie la langue et nous aurons besoin de tous les conseils qui pourront se présenter.

Il ne répandit pas de vin sur le sol, mais Barbus ne s'inquiéta pas de cette manifestation d'athéisme. Le vétéran se chargea de l'offrande à la place de mon père et prononça à haute voix les paroles rituelles. Je suivis son exemple et les affranchis, à leur tour, aspergèrent le plancher du bout des doigts mais ils s'abstinrent de prononcer à haute voix les salutations. A considérer ces hommes, mon cœur se remplit d'amour : chacun d'entre eux avait fait de son mieux pour me gâter et tous désiraient me voir devenir un homme dont la réputation leur serait profitable. Ils avaient appris à connaître mon père et n'attendaient donc plus rien de lui.

- Quand je vous ai acheté la liberté, reprit mon père, je vous ai fait boire le vin de l'éternité dans le gobelet de bois de feue mon épouse. Mais les seules richesses que vous ayez jamais voulu amasser, ce sont les biens de ce monde, qui peut disparaître à tout instant. Quant à moi, je n'aspire à rien d'autre qu'à vivre dans la paix et l'humilité.

Les affranchis rétorquèrent aussitôt qu'eux aussi s'étaient efforcés de vivre aussi paisiblement et humblement qu'il était possible à des négociants prospères. Tous se vantaient d'une richesse qui n'aboutissait qu'à augmenter leurs impôts et les dons obligatoires à la cité, mais aucun d'entre eux ne désirait évoquer un passé de servitude.

- Pour votre bien et en raison de l'obstination de mon fils Minutus, dit mon père, je ne puis embrasser la nouvelle foi qui est maintenant accessible aux non circoncis, grecs et romains. Si je reconnaissais être chrétien, comme s'appellent les tenants de cette nouvelle religion pour se distinguer du culte juif, alors vous tous et toute ma maison seraient contraints de m'imiter et je ne crois pas que rien de bon pourrait sortir de cette conversion. Je ne puis croire, par exemple, que Barbus participerait avec une ardeur sincère quel que soit celui qui lui poserait les mains sur la tête et lui communiquerait son souffle. Et ne parlons pas de Minutus, incapable de se maîtriser, au point de hurler à la seule idée d'adhérer à la nouvelle religion.

« C'est pourquoi, le moment est venu de parler de ma famille. Ce que je fais, je ne le fais pas à moitié. Minutus et moi allons gagner Rome où, à la faveur des jeux séculaires, je retrouverai mon rang de chevalier. Minutus recevra la toge virile à Rome, en présence de sa famille. Et il aura un cheval en remplacement de celui qu'il a perdu ici.

Pour moi, la surprise était complète. Je n'aurais jamais imaginé pareil événement, même en rêve. Dans mes vaticinations les plus optimistes, je m'étais figuré qu'un jour, ma hardiesse et mes talents me permettraient de rendre à mon père l'honneur qu'il avait perdu par la volonté de l'empereur. Mais rien de ce qu'ils entendaient n'étonnait les affranchis. Leur réaction me donna à penser que depuis longtemps ils poussaient mon père dans ce sens, ayant eux-mêmes des honneurs à gagner et des bénéfices à tirer de l'affaire. Ils expliquèrent en hochant du chef qu'ils étaient déjà en relation avec les affranchis de l'empereur Claude, qui jouaient un rôle important dans l'Etat. Et, puisque mon père possédait une propriété sur l'Aventin et un domaine à Caere, il remplissait largement les conditions de richesse requises pour être chevalier.

Mon père réclama le silence.

- Tout cela est sans importance, expliqua-t-il. L'essentiel est que j'ai enfin réussi à acquérir les papiers qui établissent le lignage de Minutus. Pour cela, il a fallu mobiliser toutes les ressources du savoir juridique. J'ai cru d'abord que je pourrais tout simplement l'adopter dès qu'il aurait atteint l'âge, mais mon avocat m'a persuadé qu'une telle mesure ne serait pas judicieuse, car alors la légalité de ses origines romaines serait constamment sujette à contestation.

Après avoir déroulé quantité de papyrus, mon père en lut des passages à haute voix avant de nous fournir de plus amples éclaircissements :

- La pièce la plus importante est ce contrat de mariage entre Myrina et moi, certifié par les autorités romaines de Damas. Il est indubitablement authentique et légal car, lors de notre séjour dans cette ville, quand ma femme s'est trouvée enceinte de mes œuvres, j'ai été très heureux et j'ai voulu assurer la position de mon futur héritier.

Après une pause, les yeux au plafond, il reprit :

- L'enquête sur les ancêtres de la mère de Minutus s'est heurtée à des difficultés bien plus grandes. A l'époque, je n'accordais pas d'importance à la question et nous n'en avons jamais discuté. Après de longues recherches, il a été définitivement établi que la famille de mon épouse était originaire de Myrina, près de la ville de Cyme, dans la province d'Asie. C'est sur le conseil de mon avocat que j'ai commencé mes investigations par cette cité éponyme de ma femme. La suite de l'enquête a démontré que sa famille a quitté Myrina pour les îles à la suite de revers de fortune. Mais les origines de mon épouse sont de la plus haute noblesse et pour le confirmer, j'ai fait dresser une statue d'elle devant le tribunal de Myrina et j'ai aussi effectué plusieurs donations pour honorer sa mémoire. En fait, mon représentant a reconstruit le tribunal tout entier, il n'était pas très grand et les pères de la cité eux-mêmes ont proposé de reconstituer la lignée de Myrina jusqu'aux temps anciens et même, oui, jusqu'aux dieux du fleuve, mais j'ai estimé que ce n'était pas nécessaire. Sur l'île de Cos, mon envoyé a découvert un vénérable vieillard, prêtre du temple d'Esculape, qui se souvenait très bien des parents et pouvait confirmer par serment qu'il était bien le frère du père de Myrina. A la mort de ces parents honnêtes mais tombés dans la pauvreté, les enfants se sont consacrés à Apollon et ont quitté l'île.

- Oh ! m'écriai-je, j'aimerais tant connaître l'oncle de ma mère ! N'est-ce pas le seul parent qui me reste du côté maternel ?

- Ce ne sera pas nécessaire, se hâta de dire mon père. C'est un très vieil homme, il a mauvaise mémoire et j'ai veillé à ce qu'il ait un toit, de quoi subsister et quelqu'un qui s'occupe de lui jusqu'à la fin de ses jours. La seule chose que tu dois garder à l'esprit, c'est que par ta mère, tu te rattaches à une lignée de nobles grecs. Quand tu seras adulte, tu pourras te rappeler de temps en temps au souvenir de la pauvre cité de Myrina par quelque don approprié, de façon à ce que tes origines ne sombrent pas dans l'oubli.

« Quant à moi, j'appartiens à la gens des Manilianus par adoption et c'est pourquoi je m'appelle Manilianus. Mon père adoptif, ton grand-père légal, Minutus, était le célèbre astronome Manilius, dont un ouvrage est encore étudié dans toutes les bibliothèques du monde. Tu t'es certainement demandé pourquoi je portais cet autre nom Mezentius. Cela m'amène à te parler de tes vrais ancêtres. Le célèbre Mécène, ami du divin Auguste, était un lointain parent de mon grand-père qui le protégea, même s'il l'oublia dans son testament. Mécène descendait des rois de Caere, qui régnèrent bien avant la fuite d'Enée hors de Troie en flammes. Le sang des anciens Etrusques coule aussi dans les veines des Romains. Mais pour parler le langage de la loi, nous sommes seulement des membres de la famille des Manilianus. A Rome, il vaut mieux ne pas trop faire allusion aux Etrusques, car les Romains n'aiment pas qu'on leur rappelle que ce peuple les a autrefois dominés.

Mon père discourait avec un ton si digne que tous l'écoutaient en silence et que seul Barbus songeait à reprendre quelquefois des forces dans le vin.

- Mon père adoptif, Manilius, était un homme pauvre. Il dissipa sa fortune dans les ouvrages astronomiques et dans ses recherches sur les astres, alors qu'il aurait pu gagner beaucoup d'argent dans la pratique de la divination. Il dut bien plus à l'inattention du divin Tibère qu'à lui-même d'avoir conservé son titre de chevalier. Il serait trop long de vous expliquer comment j'ai passé les impatientes années de ma jeunesse comme clerc à Antioche. La principale raison de ma présence ici était que ma famille était trop pauvre pour m'offrir un cheval. Mais quand je rentrai à Rome, j'eus le grand bonheur de gagner les faveurs d'une femme très influente dont je tairai le nom. Cette femme d'expérience me présenta à une veuve, vieille et malade, douée d'un esprit d'une grande noblesse. Dans son testament, cette dame me légua toute sa fortune, de sorte que je pouvais confirmer mon droit à porter l'anneau d'or des chevaliers; mais alors j'avais déjà près de trente ans et je ne tenais plus à remplir des charges officielles. En outre, la famille de la veuve contesta l'accusation, et même, oui, alla jusqu'à émettre la répugnante idée que la vieille dame avait été empoisonnée tout de suite après avoir signé son testament. La justice penchait en ma faveur mais, à cause de cette affreuse affaire et pour certaines autres raisons, j'ai quitté Rome et j'ai gagné Alexandrie pour m'y consacrer à l'étude. Même si, à l'époque, on répandit à Rome maints ragots sur mon compte, je ne crois pas que quiconque se souvienne encore de cette querelle suscitée par des malveillants. Je vous raconte tout cela pour bien faire sentir à Minutus qu'il n'y a là rien de honteux et que rien ne s'oppose à ce que je rentre à Rome. Et je pense que, après les derniers événements, le mieux serait que nous partions le plus vite possible, avant la fin de la saison de la navigation. Je disposerai alors de tout l'hiver pour régler mes affaires avant la célébration du centenaire.

Nous avions mangé et bu. Sur la façade de notre demeure, les torches faiblissaient et se mouraient une à une. Dans les lampes, le niveau de l'huile était à son minimum. Je m'étais efforcé de rester le plus silencieux possible, en essayant de ne pas me gratter les bras, là où mes blessures commençaient à me démanger. Sur le seuil de notre maison, quelques mendiants d'Antioche s'étaient rassemblés et, suivant l'excellente coutume syrienne, mon père leur avait fait distribuer les reliefs du festin.

Les affranchis étaient sur le point de prendre congé, lorsque deux Juifs se frayèrent un chemin jusqu'à nous. D'abord, on les prit pour des mendiants et on leur montra la porte. Mais mon père se précipita vers eux pour les saluer avec respect.

- Non, non, dit-il. Je connais ces hommes. Ce sont les messagers du plus grand des dieux. Revenez, vous tous, et écoutez ce qu'ils ont à dire.

Le plus imposant des deux hommes se tenait très droit et portait une grande barbe. C'était un marchand juif de Chypre, nommé Barnabé. Sa famille et lui possédaient une maison à Jérusalem et mon père l'avait rencontré bien avant ma naissance. Son compagnon était beaucoup plus jeune. Vêtu d'un épais manteau de peau de chèvre noire, presque chauve, il avait de grandes oreilles et un regard si perçant que les affranchis détournèrent les yeux et levèrent la main dans un geste de protection. C'était ce Saul dont mon père m'avait entretenu, mais on ne le connaissait plus sous ce nom, car il avait adopté celui de Paul, autant par humilité que parce que son ancien nom éveillait de mauvais souvenirs chez les adeptes du Christ. Paul signifie l'insignifiant, comme mon propre nom, Minutus. Ce n'était pas un bel homme, mais dans ses yeux et sur son visage brûlait un tel feu que nul ne désirait l'affronter. Je pressentis que rien de ce qu'on dirait à cet homme ne l'influencerait jamais. Lui, en revanche, voulait influencer les autres. Comparé à lui, le vieux Barnabé paraissait presque raisonnable.

L'apparition de ces deux Juifs indisposa fort les affranchis. Mais ils n'auraient pu se retirer sans offenser mon père. Dans un premier temps, Barnabé et Paul se conduisirent correctement, prenant la parole chacun à leur tour pour raconter que les doyens de leur assemblée avaient eu une vision qui les avait incités à prendre la route pour prêcher la bonne nouvelle, aux Juifs d'abord et ensuite aux païens. Ils s'étaient également rendus à Jérusalem pour remettre de l'argent aux saints hommes qui y demeuraient. Dans cette ville, leurs disciples avaient définitivement reconnu leur autorité. Ensuite, ils avaient prêché la parole divine avec tant de force, que même les malades avaient été guéris. Dans l'une des cités de l'intérieur, on avait pris Barnabé pour Jupiter se manifestant sous une forme humaine et Paul, pour Mercure. Le prêtre de cette ville avait voulu leur sacrifier un bœuf orné de guirlandes, et ils avaient eu le plus grand mal à empêcher ce sacrilège. Après cela, les Juifs de la cité avaient entraîné Paul à l'écart et l'avaient lapidé. Le croyant mort, ils avaient quitté la région, dans la crainte d'une réaction des autorités. Mais Paul était revenu à la vie.

- De quel esprit êtes-vous donc habités, demandèrent les affranchis étonnés, pour que vous ne vous contentiez pas de vivre en simples mortels et choisissiez de vous exposer au danger dans le seul but de témoigner pour le fils de Dieu et le pardon des péchés ?

A l'idée que quelqu'un avait pu prendre ces deux Juifs pour des dieux, Barbus éclata de rire. Mon père le réprimanda puis, se prenant la tête à deux mains, il dit à Barnabé et Paul :

- Je me suis familiarisé avec vos doctrines et j'ai tenté de réconcilier le Juif avec le Juif pour préserver ma propre position parmi les pères de la cité. J'aimerais croire que vous dites la vérité, mais l'esprit ne semble pas vous pousser vers la concorde. Au contraire, vous vous chamaillez et l'un dit une chose et l'autre une autre. Les saints hommes de Jérusalem ont vendu tous leurs biens et attendent le retour de votre roi. Voilà plus de seize ans qu'ils attendent et ils vivent d'aumônes. Que dites-vous de cela ?

Paul assura que, pour sa part, il n'avait jamais invité personne à quitter un travail honnête pour distribuer ses biens aux pauvres. Barnabé ajouta que chacun devait faire ce que l'Esprit lui inspirait. Quand les saints de Jérusalem ont subi les premières persécutions, ils se sont enfuis à l'étranger, et aussi à Antioche où ils se sont lancés dans le négoce avec plus ou moins de succès.

Barnabé et Paul parlèrent tant qu'à la fin l'agacement gagna les affranchis.

- En voilà assez avec votre dieu, s'exclamèrent-ils. Nous ne vous voulons aucun mal, mais qu'attendez-vous donc de notre maître, pour vous introduire ainsi en pleine nuit dans sa demeure et jeter le trouble en lui ? Il a déjà son content de tracas.

Les deux Juifs expliquèrent que leurs activités avaient provoqué tant de ressentiments parmi leurs semblables d'Antioche, que même les Saducéens et les Pharisiens complotaient contre eux et les autres chrétiens. Les Juifs menaient une ardente campagne de conversion en faveur du Temple de Jérusalem et avaient déjà collecté de riches présents auprès des hommes pieux. Mais la secte chrétienne tentait de faire passer les nouveaux convertis de leur côté en leur promettant le pardon de leurs péchés et en leur assurant qu'ils n'auraient plus à obéir aux lois juives. Voilà pourquoi les Juifs avaient intenté une action judiciaire contre les chrétiens devant le tribunal de la cité. Barnabé et Paul projetaient de quitter Antioche avant l'audience, mais ils craignaient que le conseil ne les fît poursuivre et ne les traînât devant le tribunal.

Mon père annonça avec une évidente satisfaction qu'il était en mesure de dissiper leurs craintes.

- Par divers moyens, j'ai réussi à obtenir que le conseil n'interfère pas dans les affaires internes de la religion juive. C'est aux Juifs eux-mêmes de régler les disputes de leurs sectes. Au regard de la loi, la secte chrétienne est une secte juive comme les autres, bien qu'elle n'exige ni la circoncision ni une complète soumission à la loi de Moïse.

« Donc, il est du devoir des gardes de la cité de protéger les chrétiens si d'autres Juifs tentent de leur faire violence. De la même façon, ils nous appartient de protéger les autres Juifs si les chrétiens s'attaquent à eux.

Barnabé parut profondément troublé par la réponse de mon père.

- Nous sommes juifs, Paul et moi, mais la circoncision est la marque du véritable judaïsme. Et pourtant les Juifs d'Antioche ont prétendu que même si les chrétiens non circoncis ne sont pas légalement juifs, on peut les poursuivre pour atteinte aux croyances juives.

Mais mon père savait se montrer têtu, dès qu'il avait une idée bien arrêtée :

- Pour autant que je sache, la seule différence entre les chrétiens et les Juifs, c'est que les chrétiens, circoncis ou non, croient que le messie juif, ou Christ, a déjà pris forme humaine en la personne de Jésus de Nazareth, qu'il est ressuscité d'entre les morts et que tôt ou tard il reviendra sur terre pour fonder le royaume millénaire. Les Juifs ne le croient pas et attendent toujours le Messie. Mais au regard de la loi, il est indifférent qu'ils croient ou non qu'il soit déjà venu. Le point important est qu'ils croient au Messie. La cité d'Antioche ne désire pas trancher, et n'est pas compétente pour le faire, sur la question de la venue du Messie. C'est pourquoi Juifs et chrétiens doivent régler cette affaire pacifiquement entre eux, sans persécution d'un côté ni de l'autre.

- Ainsi faisaient-ils et ainsi feraient-ils encore, dit Paul d'une voix ardente, si les chrétiens circoncis n'étaient pas si couards. Céphas, par exemple, a d'abord pris place au repas avec les non circoncis et puis il s'est séparé d'eux. Il a plus peur des saints hommes de Jérusalem que de Dieu. Je lui ai dit très précisément ce que le pensais de sa lâcheté, mais le mal était fait et, maintenant, circoncis et non circoncis mangent de plus en plus souvent séparément. Voilà pourquoi ces derniers ne peuvent plus, même légalement, être appelés Juifs. Non, parmi nous il n'y a ni Juifs ni Grecs, ni affranchis ni esclaves. Nous sommes tous des chrétiens.

Mon père fit remarquer qu'il serait malavisé de présenter cette thèse devant la cour, car si elle était admise, les chrétiens perdraient d'irremplaçables avantages et la protection de la loi. Il serait plus rationnel qu'ils se reconnussent pour Juifs. Ils bénéficieraient de tous les avantages politiques du judaïsme, même s'ils ne respectaient guère la circoncision et les lois juives.

Mais il ne parvint pas à entamer l'inébranlable conviction de ces deux fanatiques : pour eux, un Juif était un Juif et tous les autres des païens, mais Juifs ou païens pouvaient devenir chrétiens de la même façon et, dès lors, il n'y avait plus de différence entre eux, ils étaient un dans le Christ. Néanmoins, un Juif chrétien continuait d'être juif, mais un païen baptisé ne pouvait devenir juif que par la circoncision, et désormais cela n'était ni nécessaire ni même souhaitable car le monde entier devait savoir qu'un chrétien n'avait pas besoin d'être juif.

Mon père déclara d'un ton acerbe que cette philosophie échappait à sa compréhension. Autrefois, il avait lui-même humblement désiré devenir sujet du royaume de Jésus de Nazareth, mais on l'avait rebuté parce qu'il n'était pas juif. Les chefs de la secte nazaréenne lui avaient même interdit de raconter ce dont il avait été témoin. A ce qu'il voyait, le plus sage serait de continuer à attendre que les affaires du royaume fussent éclaircies et accessibles aux esprits simples. A l'évidence, c'était la providence qui l'envoyait à présent à Rome, car on pouvait s'attendre à tant de tracas de la part des chrétiens et des Juifs d'Antioche que même les plus habiles médiateurs y gaspillaient en vain leurs forces.

Mais il promit de suggérer au conseil de la cité de ne pas poursuivre les chrétiens pour violation de la loi juive, en arguant du fait qu'en recevant ce baptême inventé par les Juifs, et en reconnaissant pour roi un messie juif, ils étaient devenus juifs en fait, si ce n'était en droit. Si le conseil adoptait ce point de vue, alors l'action des Juifs serait entravée pour quelque temps.

La promesse de mon père satisfit Barnabé et Paul. De fait, ils ne pouvaient espérer mieux. Mon père leur affirma qu'en tous les cas, ses sympathies allaient plus aux chrétiens qu'aux Juifs. Sur quoi les affranchis firent entendre leur voix. Ils implorèrent mon père de demander à être libéré sans délai de sa charge de membre du conseil, parce qu'il avait suffisamment de soucis avec ses affaires privées. Mais mon père rétorqua avec raison qu'il lui était impossible d'agir ainsi pour l'instant, car une telle démarche publique donnerait à penser qu'il se considérait comme coupable de sacrilège.

Les affranchis émirent la crainte que les sympathies ouvertes de mon père pour les chrétiens ne le fissent suspecter de m'avoir encouragé, moi son fils, à violer les rites innocents des jeunes filles. Car chrétiens et Juifs manifestaient une implacable aversion pour les idoles, les sacrifices et les rites anciens. Sur ce sujet, les affranchis étaient intarissables.

- Dès qu'ils ont été baptisés et ont bu du sang avec leurs coreligionnaires, les nouveaux chrétiens abattent et brûlent leurs dieux lares. Ils détruisent des livres de divination très coûteux au lieu de les vendre pour un prix raisonnable à ceux qui en ont encore l'utilité. Cette tolérance impétueuse est dangereuse. Maître, ô vous, notre maître plein de patience et de clémence, il ne faut plus vous compromettre avec eux si vous ne voulez pas attirer le malheur sur votre fils.

Je dois dire, et ce fut tout à l'honneur de mon père, qu'après la visite des deux Juifs, il ne me poussa plus à aller écouter leur enseignement. Après s'être opposés aux autres Juifs, Paul et Barnabé se querellèrent entre eux et quittèrent Antioche pour des destinations différentes. Avant leur départ, les Juifs pieux se calmèrent, car ils savaient modérer leurs passions et éviter les conflits publics. Ils se renfermèrent dans leur société secrète. Suivant la suggestion de mon père, le conseil rejeta la plainte déposée contre Paul et Barnabé, et proclama que les Juifs devaient régler entre eux leurs désaccords. Avec un peu de détermination, il fut également aisé d'apaiser les esprits dans l'affaire qui nous concernait, mes amis et moi. On eut recours pour cela à l'oracle de Daphné. Nos parents payèrent de lourdes amendes et nous-mêmes, durant trois jours et trois nuits, nous nous pliâmes aux cérémonies de purification nécessaires, dans le bois de Daphné. Les parents des filles que nous avions bousculées n'osèrent plus nous harceler pour les épouser. Mais, durant les cérémonies de purification, nous dûmes faire certaine promesse à la déesse de la Lune. Je ne pouvais en parler à mon père et il ne m'interrogea pas. Contrairement à son habitude, mon père m'accompagna à l'amphithéâtre où mes six amis et moi fûmes autorisés à prendre place dans la tribune d'honneur, derrière les autorités de la ville. Notre lion s'était aminci et il avait été habilement dressé, de sorte qu'il se conduisit dans l'arène mieux que nous n'aurions osé l'espérer. Il déchiqueta sans grand mal un condamné à mort, blessa le premier gladiateur au genou et tomba en combattant sans peur jusqu'à la fin. La foule rugit de plaisir et, pour nous honorer, notre lion et nous, le public se leva et applaudit. Mon père ne dit mot, mais je crois qu'il était fier de moi. Quelques jours plus tard, après avoir dit adieu aux servantes éplorées, nous nous mîmes en route pour le port de Séleucie. Là nous embarquâmes, mon père, moi et Barbus, et fîmes voile vers Naples d'où nous gagnerions Rome.

~ Livre II ~

Rome














Comment décrire ce que ressent un adolescent de quinze ans qui découvre Rome quand, depuis la plus tendre enfance, il sait que tous les liens de son sang aboutissent à ces vallées et à ces collines sacrées ? En vérité, mes pieds crurent que la terre tremblait pour saluer le retour de son fils et mes oreilles s'imaginèrent percevoir la rumeur de huit cents années d'histoire qui montait de ces pavés usés par le passage des chars. Même le Tibre boueux était à mes yeux si sacré que je faillis m'évanouir à sa vue.

La fatigue et l'énervement dus au manque de sommeil et à la longueur du voyage y étaient peut-être pour quelque chose, mais j'éprouvais une ivresse plus délicieuse et plus douce que celle du vin. C'était la cité de mes aïeux, ma cité, et elle régnait sur toute l'étendue du monde civilisé, des confins de la Parthie jusqu'aux limites germaines.

Tandis que nous nous frayions un chemin dans la foule des rues pour rejoindre la demeure de Manilia Laelia, la tante de mon père, Barbus humait l'air avec allégresse.

- Voilà plus de quarante ans que l'odeur de Rome me manquait. Une odeur inoubliable, particulièrement prenante dans le quartier de Subure, à cette heure du soir où les parfums des ragoûts et des saucisses fumées se mêlent aux odeurs habituelles des ruelles. C'est un mélange d'ail, de friture, d'épices, de sueur et aussi d'encens des temples. Mais sous toutes ces odeurs, il y en a une autre, qui est l'odeur de Rome, il n'y a pas d'autre nom, je ne l'ai jamais sentie ailleurs. Pourtant, en quarante ans, le mélange a changé, apparemment, à moins que mon nez n'ait vieilli. Je dois faire un effort pour retrouver le parfum inoubliable de mon enfance et de ma jeunesse.

Nous étions entrés à pied dans la ville, car nul véhicule n'est autorisé à y pénétrer dans la journée, afin de ne pas rendre tout à fait impraticables des rues déjà presque bloquées par la foule. Pour mon plaisir, et peut-être aussi pour le sien, mon père prit une route détournée pour monter au Palatin : nous traversâmes d'abord le Forum en direction du Capitole puis, pour contourner la colline du Palatin, nous empruntâmes la vieille route étrusque qui longe le grand cirque. Je ne cessais de porter mes regards à droite, à gauche, en face, partout où mon père me désignait un temple ou un bâtiment public. Barbus béait d'étonnement en découvrant sur notre chemin de nouvelles insulae, immeubles de rapport bâtis pendant son absence. Mon père transpirait et soufflait bruyamment en marchant. Je songeai avec compassion que, quoiqu'il n'eût pas cinquante ans, c'était un vieil homme.

Mais mon père ne se décida à reprendre haleine qu'à la hauteur du temple rond de Vesta. Par l'ouverture du toit s'échappait, en minces spirales, la fumée du feu sacré de Rome. Mon père me promit de m'autoriser à venir avec Barbus visiter la grotte où la louve avait allaité Romulus et Remus et que le divin Auguste avait fait aménager de façon à ce qu'elle fût offerte à l'admiration du monde entier. L'arbre sacré des frères du loup poussait toujours sur le seuil de la grotte.

- Pour moi, dit mon père, Rome a l'inoubliable senteur des roses et des onguents, du drap propre et du carrelage récuré. C'est une odeur qu'on ne trouve nulle part ailleurs, car le sol lui-même y a sa part. Mais la seule idée de cette odeur me rend si mélancolique que je puis à peine supporter de parcourir de nouveau ces rues mémorables. Ne nous arrêtons point, car je me laisserais gagner par l'émotion au point de perdre cette impassibilité que j'ai su conserver pendant plus de quinze années.

Mais Barbus protesta d'un air pitoyable :

- L'expérience de toute une vie m'a appris que quelques gorgées de vin suffisaient à apaiser mon esprit et mon être tout entier. Le vin m'affine l'ouïe et l'odorat et me permet de goûter les bruits et les senteurs de Rome. Quant à mon palais, il ne s'est jamais autant délecté qu'avec ces petites saucisses épicées qu'on peut acheter ici, encore toutes grésillantes. Arrêtons-nous au moins quelques instants pour en goûter une.

Mon père ne put s'empêcher de rire et comme nous étions arrivés au marché, nous entrâmes dans une petite auberge si vieille que le sol était plus bas que le niveau de la rue. Barbus et moi humâmes l'air.

- Béni soit Hercule ! s'exclama joyeusement le vétéran. Il reste donc quelque chose du bon vieux temps ! Je me rappelle cet endroit, même si dans mes souvenirs il était beaucoup plus vaste et spacieux. Aspire fort l'air de ces lieux, Minutus, toi qui es plus jeune. Peut-être pourras-tu sentir le parfum du poisson et de la boue, des roseaux et du fumier, des corps en sueur et des boutiques d'encens du cirque.

Il se rinça la bouche, cracha son offrande sur le sol et engloutit une saucisse en mâchant bruyamment et en balançant la tête. Puis il fit claquer ses lèvres et dit :

- Il y a bien un souvenir vieux et oublié qui me revient. Mais ma bouche aussi a sans doute vieilli, car j'ai beau manger une saucisse, un verre de vin en main, je n'éprouve plus comme autrefois un parfait bonheur des sens.

Il poussa un soupir à fendre l'âme et des larmes roulèrent sur ses joues ridées :

- En vérité, reprit-il, je ne suis plus qu'un fantôme du passé, en ces jours où l'on s'apprête à célébrer les fêtes centennales. Je ne connais plus personne ici, je n'ai plus ni relation ni protecteur. Une nouvelle génération a remplacé la mienne et elle ignore tout du passé, c'est pourquoi les saucisses épicées ont perdu leur saveur et le vin est dilué. J'avais espéré retrouver quelque vieux compagnon d'arme parmi la garde prétorienne ou au moins chez les vigiles, mais maintenant je me demande si nous nous reconnaîtrions. Malheur au vaincu ! Je suis comme Priam dans les ruines de Troie.

L'aubergiste, un homme au visage luisant de graisse, s'enquit avec empressement de la cause du chagrin de Barbus. Il nous assura que l'on pouvait trouver dans sa maison des palefreniers du cirque, des scribes des archives de l'Etat, des acteurs, aussi bien que des architectes chargés de restaurer les monuments de Rome dans la perspective des jeux séculaires. On pouvait même, sous son toit, se lier avec quelques jolies petites louves. Mais Barbus, inconsolable, répliqua d'une voix lugubre qu'il n'avait que faire d'une louve, car il était certain que même ce plaisir-là n'aurait pas le goût d'autrefois. Après cette halte, nous montâmes sur la colline de l'Aventin et mon père dit avec un soupir que nous n'aurions jamais dû nous arrêter dans cette auberge, car la saucisse à l'ail lui avait donné des brûlures d'estomac que même le vin n'aurait pu adoucir. Il était oppressé et hanté de sombres pressentiments qui ne firent que croître lorsqu'une bande d'oiseaux vola à gauche de notre route.

Parmi les insulae anciennes et nouvelles nous aperçûmes, au cours de notre marche, des temples d'autrefois qui paraissaient s'enfoncer dans le sol, entre les énormes immeubles. Sur l'autre versant de l'Aventin, mon père nous montra enfin la demeure des Manilianus. Comparé à notre maison d'Antioche, c'était un bâtiment de petite taille et d'aspect négligé. Pour augmenter l'espace disponible, on avait autrefois rajouté un étage à cette demeure entourée d'un haut mur et d'un jardin à l'abandon. Quand mon père vit mon expression dédaigneuse, il m'expliqua d'un ton sans réplique que ce jardin témoignait de la noble ancienneté de la maison.

Les porteurs qui s'étaient chargés de nos bagages à la porte de Capoue étaient arrivés depuis déjà longtemps et tante Laelia nous attendait. Elle resta sur le seuil pour laisser à mon père le temps de régler les hommes, puis descendit le perron et traversa le jardin à travers les buissons de laurier. Grande femme mince aux pommettes soigneusement carminées et aux yeux noircis de fard, elle portait un anneau au doigt et une chaîne de cuivre au cou. Les mains tremblantes, elle vint à notre rencontre, en poussant consciencieusement de petits cris de joie.

Comme mon père, avec sa simplicité habituelle, était resté en arrière pour payer lui-même les porteurs, elle se méprit d'abord et, s'arrêtant devant Barbus, s'inclina légèrement, se couvrit la tête comme pour la prière et s'exclama :

- Ah ! Marcus, quel bonheur ! Tu as beaucoup changé depuis le temps de ta jeunesse. Mais tu as plus de prestance à présent, et tes traits sont bien plus énergiques.

Mon père partit d'un grand rire :

- Ah ! tante Laelia, tu as toujours aussi mauvaise vue. Marcus, c'est moi. Le brave homme que tu as salué est un ancien légionnaire de ma clientèle.

Contrariée par son erreur, tante Laelia s'approcha de mon père, l'examina d'un œil étincelant de fureur, et lui tapa sur les épaules et sur le ventre de ses mains tremblantes.

- Il n'est pas étonnant, remarqua-t-elle, que je ne te reconnaisse plus. Ton visage est bouffi, ta bedaine pend, j'ai du mal à en croire mes yeux, car tu fus un bel homme.

Ces mots ne blessèrent nullement mon père, bien au contraire.

- Je te remercie pour ces paroles, tante Laelia. Tu m'ôtes un poids des épaules, car mon aspect d'autrefois ne m'a valu que des ennuis. Si toi, tu ne m'as pas reconnu, alors mes anciennes relations auront encore plus de mal à me reconnaître. Mais toi tu n'as pas changé le moins du monde. Tu es toujours aussi mince et tes traits ont conservé leur noblesse. Les années sont passées sur toi sans te modifier en rien. Embrasse donc mon fils Minutus, et sois aussi bonne et prévenante avec lui que tu le fus avec moi dans les folles années de ma jeunesse.

Tante Laelia m'étreignit avec plaisir, m'embrassa sur le front et les yeux et me tapota la joue.

- Oh ! mais, se récria-t-elle, tu as déjà du duvet et tu n'es plus du tout un petit garçon qu'on peut impunément embrasser.

Tenant ma tête entre ses mains et scrutant mon visage, elle poursuivit :

- Tu ressembles plus à un Grec qu'à un Romain, mais ces yeux verts et cette superbe chevelure sont assurément peu ordinaires. Si tu étais une fille, tu pourrais te prévaloir de ta beauté. En tout cas, avec pareil minois, tu es sûr de faire un bon mariage. Au fait, ta mère était grecque, si je me souviens bien.

Ce ne fut qu'après plusieurs minutes de ce bavardage incohérent que je compris qu'elle ne savait pas très bien elle-même ce qu'elle disait, parce qu'elle était plongée dans une terreur extrême. Sur le seuil de la demeure, nous fûmes salués par un esclave chauve et édenté à côté duquel se tenait une femme bancale et borgne. Tous deux s'agenouillèrent devant mon père pour lui débiter un compliment de bienvenue qui leur avait été manifestement appris par ma tante. Visiblement gêné, mon père se tourna vers cette dernière et lui déclara que c'était elle l'hôtesse de ces lieux. Aussitôt entrés, nous fûmes pris d'une quinte de toux car la pièce était emplie de fumée, tante Laelia ayant en notre honneur fait allumer un feu sur l'autel domestique. A travers la fumée, je distinguai à peine les statues de terre cuite de nos dieux lares et de nos pénates.

En balbutiant et gesticulant d'énervement, tante Laelia se lança, entre deux quintes, dans de filandreuses explications : selon les traditions de la gens des Manilianus, nous aurions vraiment dû sacrifier un cochon. Mais comme elle n'était pas sûre du jour de notre arrivée, elle n'avait pas acheté de porc et ne pouvait nous offrir que des olives, du fromage et de la soupe de racines. Elle-même ne mangeait plus de viande depuis longtemps.

Notre regard parcourut les salles de la maison et nous vîmes les toiles d'araignée dans les coins, le piètre état des lits et de quelques autres pauvres pièces de mobilier et je compris tout à coup que notre noble et très respectée tante Laelia vivait dans la plus noire misère. Il ne restait plus de la bibliothèque de Manilius l'astronome que quelques rouleaux rongés par les rats. La tante dut même avouer qu'elle avait vendu le buste du grand homme à la bibliothèque publique sise au pied du Palatin. A la fin, n'y tenant plus, elle se répandit en larmes amères :

- Blâme-moi, Marcus, tu en as le droit. Je suis une piètre maîtresse de maison, car j'ai connu des jours meilleurs dans ma jeunesse. Je n'aurais même pas réussi à garder cette demeure dans les biens de la gens si tu ne m'avais envoyé de l'argent d'Antioche. Je ne sais où s'est englouti cet argent, mais au moins, il n'a pas été dissipé en frivolités, en vins et en onguents parfumés. J'espère toujours que mon destin va bientôt changer, selon ce qui m'a été prédit. Alors, tu ne devrais pas te courroucer contre moi ni me demander des comptes détaillés de l'argent que tu m'as envoyé.

Mais mon père lui assura qu'il n'était pas venu à Rome en expert-comptable. Au contraire, il regrettait vivement de ne pas lui avoir envoyé davantage d'argent pour l'entretien et les réparations de la maison. Mais à présent tout allait changer, comme on l'avait prédit à tante Laelia. Mon père pria Barbus de défaire les ballots et d'étaler sur le sol les riches tissus orientaux. Il offrit à la tante une robe et un voile de soie, lui suspendit au cou un collier de joyaux et l'invita à essayer une paire de chaussures en cuir rouge. Il lui remit aussi une superbe perruque et elle pleura encore plus fort.

- Oh ! Marcus, sanglota-t-elle, tu es donc bien riche ? Tous ces précieux objets, tu les as honnêtement acquis, n'est-ce pas ? Je craignais que tu n'eusses sombré dans les vices de l'Orient comme tant de Romains qui y ont trop longtemps séjourné. Voilà pourquoi la vue de ton visage bouffi m'a remplie d'inquiétude. Mais sans doute ma vision était-elle brouillée par les larmes. A te considérer plus sereinement, il me semble que je m'habituerai à ta vue et que peut-être tu ne vas plus me paraître aussi laid qu'au premier abord.

La vérité était que la tante croyait dur comme fer que mon père n'était revenu que pour reprendre la maison et l'envoyer croupir dans la misère, au fin fond de quelque campagne. Cette conviction était si profondément enracinée en elle, qu'elle ne cessait de répéter qu'elle ne pourrait jamais vivre ailleurs qu'à Rome. Peu à peu, son courage s'affermit : n'était-elle pas veuve de sénateur ? Elle nous assura qu'on continuait de la recevoir dans bon nombre des plus anciennes maisons de Rome, bien que son époux, Cnaius Laelius, fût mort depuis très longtemps, à l'époque de l'empereur Tibère.

Je la priai de me parler du sénateur, mais la tante eut une moue en écoutant ma requête :

- Marcus, dit-elle à mon père, comment est-ce possible ? Comment se fait-il que ton fils parle latin avec un accent syrien aussi effroyable ? Nous devons corriger cela si nous ne voulons pas qu'il se couvre de ridicule.

Mon père répliqua avec son impassibilité habituelle que lui-même avait si longtemps parlé le grec et l'araméen que sa prononciation devait aussi paraître étrange.

- Peut-être bien, rétorqua la tante sur un ton caustique, toi, tu es vieux et tout le monde pensera que tu as pris cet accent étranger dans une garnison ou quelque autre poste lointain. Mais il faut que tu embauches un bon tuteur ou un acteur pour améliorer la diction de Minutus. Il devra fréquenter les théâtres et les lectures publiques. Claude est particulièrement soucieux de pureté du langage, même s'il laisse ses affranchis s'entretenir en grec des affaires de l'Etat, et même si sa femme se conduit d'une manière que la pudeur m'interdit de préciser.

Puis elle se tourna vers moi :

- Mon pauvre époux, le sénateur Cnaius, n'était pas plus stupide ni plus simple que Claude. Oui, Claude, à une certaine époque, est même allé jusqu'à fiancer son fils encore mineur à la fille de Séjan, et lui-même a épousé la sœur adoptive de celui-ci. Le garçon était aussi étourdi que son père et plus tard, il se tua en heurtant un poirier. Je veux dire que mon défunt époux lui aussi a recherché les faveurs du préfet Séjan et a cru servir l'Etat en agissant ainsi. Et toi, Marcus, ne t'es-tu pas en quelque façon mêlé aux intrigues de Séjan ? Tu as disparu si brusquement de Rome, peu avant que la conspiration ne soit révélée ! Pendant des années, plus personne n'a entendu parler de toi. En fait, c'est parce qu'on ne savait plus rien de toi que le cher empereur Caius a retiré ton nom de la liste des chevaliers. « Moi non plus, je ne sais rien de lui » a dit Caius en riant et il a barré ton nom. C'est tout ce que je sais là-dessus. Mais peut-être s'est-on refusé à m'en dire davantage, par égard pour moi.

D'un ton sec, mon père répondit que, dès le lendemain, il se rendrait aux archives de l'Etat pour demander la raison de cette radiation. Cette réponse ne parut guère réjouir tante Laelia.

- Ne serait-il pas plus prudent, objecta-t-elle, de renoncer à déterrer une affaire oubliée ? Quoiqu'il ait réparé beaucoup d'erreurs politiques de Caligula, Claude se montre parfois irritable et capricieux, surtout quand il a bu.

« Mais enfin, concéda-t-elle, je comprends que, pour le bien de Minutus, il nous faut faire tout notre possible pour restaurer l'honneur de la famille. Le moyen le plus rapide d'y parvenir, serait de donner la toge virile à ton fils en s'arrangeant pour qu'il se trouve le plus vite possible sous les yeux de Valeria Messaline. La jeune impératrice apprécie les jeunes gens qui viennent à peine de recevoir la toge virile, et elle aime à les inviter dans sa chambre pour les questionner en tête à tête sur leurs ancêtres et sur leurs espoirs. Si je n'étais pas si fière, je demanderais audience à cette putain pour qu'elle s'occupe de l'avenir de Minutus. Mais j'ai bien peur qu'elle ne refuse de me recevoir. Elle ne sait que trop bien que j'ai été la meilleure amie de l'empereur Caius dans sa jeunesse. En fait, j'ai été parmi les quelques Romaines qui ont aidé Agrippine et la jeune Julia à leur retour d'exil à donner aux restes de leur pauvre frère une sépulture correcte. Le pauvre Caius a été assassiné de si brutale manière ! Et ensuite, les Juifs ont financé la prise du pouvoir par Claude. Agrippine a mis la main sur un riche parti, mais Julia a été de nouveau bannie de Rome : Messaline trouvait que la jeune fille tournait beaucoup trop autour de son oncle Claude. Ces deux ardentes jeunes filles sont à l'origine de beaucoup d'exils. Je me souviens d'un certain Tigellinus, qui, pour être dépourvu d'éducation, comptait assurément parmi les plus beaux jeunes gens de Rome. Son bannissement ne l'a guère ému, car il s'est lancé aussitôt dans une affaire de pêcherie et on dit maintenant qu'il élève des chevaux de course. Puis il y a eu un philosophe espagnol, Sénèque, qui avait déjà publié plusieurs livres et qui, en dépit de sa consomption, avait certaines relations avec Julia. On l'a relégué en Corse pendant plusieurs années. Messaline estimait qu'il n'était pas convenable qu'une nièce de Claude ne fût pas chaste, même si sa liaison demeurait secrète. Peu importe, puisque aujourd'hui seule Agrippine vit encore.

Mon père profita de ce qu'elle reprenait haleine pour dire avec précaution qu'il vaudrait mieux pour l'instant que tante Laelia ne se mêlât pas de m'aider. Mon père désirait régler la question par lui-même, sans intervention féminine. D'une voix amère, il ajouta qu'il avait eu son content d'interventions féminines. Les femmes ne l'avaient que trop tracassé, depuis les jours lointains de sa jeunesse.

Tante Laelia ouvrit la bouche pour répliquer, mais son regard se posa sur moi et elle garda le silence. Enfin nous pûmes commencer notre frugal repas d'olives, de fromage et de soupe de racines. Mon père eut soin de nous faire laisser quelques bribes de ces mets y compris du maigre bout de fromage, car ces reliefs seraient le seul repas des vieux esclaves de la maison. Je ne le compris pas tout de suite, car à Antioche, j'avais toujours reçu les meilleurs morceaux, et il restait toujours de quoi nourrir très largement le reste de la maisonnée et les pauvres qui assaillaient mon père chaque jour.

Le lendemain, mon père chargea un architecte de réparer la demeure familiale et engagea un couple de jardiniers pour nettoyer et refaire le jardin. Un sycomore y avait été planté par un Manilianus qui devait plus tard mourir en pleine rue sous les coups des hommes de Marius. Un couple d'arbres chenus poussait aussi tout près de la maison, et mon père vérifia avec beaucoup de soin qu'ils n'avaient pas subi de dommage. Il veilla aussi à ce que le petit bâtiment écrasé demeurât aussi inchangé que possible.

- Tu verras une grande débauche de marbres et d'ornements luxueux à travers Rome, m'expliqua-t-il, mais quand tu auras grandi, tu comprendras que ce que je suis en train de m'offrir est le plus haut degré du luxe. Même le plus riche parvenu ne peut avoir près de sa maison des arbres aussi vénérables. Et la décoration extérieure, à l'ancienne mode, de cette demeure, vaut plus que toutes les colonnes du monde.

Le visage de mon père s'assombrit, car ses pensées se tournaient à présent vers le passé.

- Autrefois, à Damas, j'avais l'intention de me construire une maison simple au milieu des arbres, pour y vivre en paix avec ta mère, Myrina. Mais après sa mort, j'ai sombré dans un tel désespoir que pendant plusieurs années, plus rien pour moi n'a eu d'importance. Je me serais peut-être tué si mes obligations envers toi ne m'avaient contraint à vivre. Et puis, il y avait aussi cette promesse que me fit un jour un pêcheur sur une rive de Galilée, promesse que je suis toujours curieux de voir réalisée, quoique ce souvenir ait pris pour moi la couleur d'un rêve.

Mon père ne m'en dit pas davantage sur ce sujet et revint à celui des arbres, pour répéter qu'il lui fallait bien se contenter de ces vénérables végétaux puisque son destin ne lui avait pas permis d'en planter lui-même et de les regarder pousser.

Tandis que l'architecte et les maçons s'affairaient autour de la maison et que mon père courait les bureaux pour arranger ses affaires, Barbus et moi parcourions inlassablement Rome, pour admirer les vieilles pierres et regarder vivre les gens. Claude avait fait restaurer les temples et les monuments commémoratifs anciens. Prêtres et lettrés rassemblaient mythes et légendes qui leur étaient associés et les adaptaient aux besoins du moment. Les palais impériaux du Palatin, le temple du Capitole, les bains et les théâtres de Rome en eux-mêmes ne m'impressionnaient guère. En fait, avec ses étroites ruelles et ses rampes abruptes, Rome paraissait une ville étriquée quand on était accoutumé aux larges allées d'Antioche.

Cependant, un bâtiment au moins, par ses formes et ses dimensions, me transportait d'admiration. C'était le titanesque mausolée du divin Auguste. Il était circulaire, comme tous les temples les plus sacrés de Rome, en souvenir des premiers Romains qui vivaient dans des huttes rondes. La grandiose simplicité du mausolée me parut digne d'un dieu qui avait été aussi le plus grand autocrate de tous les temps.

Je ne me lassais pas de relire l'inscription qui rappelait les hauts faits d'Auguste. Barbus montrait moins d'enthousiasme. Il déclara que son temps de service dans la légion lui avait appris à considérer ces inscriptions avec scepticisme, car ce qui ne s'y trouvait pas consigné était généralement plus important que ce qui l'était. L'art de l'omission permettait de transformer une défaite en victoire et des erreurs politiques en une sage conduite des affaires. Il m'assura qu'entre les lignes du mémorial d'Auguste, il pouvait lire l'anéantissement de légions entières, la destruction de centaines de vaisseaux de guerre et les incommensurables pertes en vies humaines de la guerre civile.

Certes, quand Barbus naquit, Auguste avait déjà rétabli la paix et l'ordre dans l'Etat et avait affermi son pouvoir sur Rome. Mais le père du futur légionnaire lui parlait moins d'Auguste, qui était considéré comme un médiocre, que de Marc Antoine, qui parfois montait sur le rostre pour haranguer la foule du Forum, dans un tel état d'ébriété que, enflammé par ses propres paroles, il vomissait de temps en temps dans un seau placé à côté de lui. A cette époque, on s'adressait encore directement au peuple. Pendant son trop long règne, Auguste avait gagné le respect du sénat et de la plèbe mais, à en croire le père de Barbus, la vie à Rome avait perdu beaucoup de sa saveur. Auguste n'avait jamais vraiment séduit personne, alors que le bouillant Antoine était aimé pour ses fautes mêmes et pour sa brillante étourderie.

Mais ces histoires que me contait Barbus et que mon père n'aurait guère jugées convenables, m'étaient déjà familières. Avec la merveilleuse simplicité de ses richesses, le mausolée d'Auguste me ravissait et presque chaque jour nous traversions la ville pour le retrouver. On peut se douter aussi que le Champ de Mars, et surtout les exercices qui s'y déroulaient, ne me laissaient pas indifférent. C'était là, en effet, que les fils de sénateurs et de chevaliers s'entraînaient fiévreusement dans l'art équestre, en vue des jeux séculaires. Je suivais d'un regard envieux leurs évolutions, quand ils se séparaient et se regroupaient et se séparaient de nouveau, au signal d'un cor. Tout cela n'avait guère de secret pour moi et j'étais sûr de savoir maîtriser un cheval aussi bien, sinon mieux qu'eux.

Au nombre des spectateurs de ces exercices figuraient toujours quelques mères anxieuses, car les jeunes nobles avaient entre sept et quinze ans. Naturellement, les garçons feignaient de ne pas reconnaître leurs génitrices et quand l'un des plus jeunes était désarçonné et qu'une mère se précipitait, manteau au vent et tremblante de terreur, pour sauver sa progéniture des sabots des coursiers, les autres cavaliers grognaient de fureur. On avait naturellement attribué aux cadets les chevaux les plus calmes. Ces montures, qui s'immobilisaient promptement pour protéger celui qui était tombé, étaient loin d'être des farouches chevaux de guerre. A Antioche, nos bêtes étaient beaucoup plus sauvages que celles de ces Romains.

On me montra un jour, dans la foule des spectateurs, Valeria Messaline et sa suite brillante. Je l'examinai avec curiosité. Certes, je ne m'étais pas approché, mais de loin elle ne paraissait pas aussi belle qu'on le disait. Son fils de sept ans, que Claude avait nommé Britannicus en souvenir d'une victoire sur les Bretons, était un pâle gringalet visiblement terrorisé par sa monture. La noblesse de ses origines le désignait pour chevaucher en tête des cavaliers et conduire leurs manœuvres, mais c'était impossible : dès qu'il était en selle, son visage se gonflait de larmes et ses yeux ruisselaient. Après chaque séance, son visage se couvrait d'une éruption rouge et il avait beaucoup de peine à voir à travers ses paupières bouffies.

Arguant du jeune âge de Britannicus, Claude avait nommé Lucius Domitius, fils de sa nièce Domitia Agrippine, chef de cette cavalerie puérile. Lucius n'avait pas encore dix ans, mais il était bien différent du timide Britannicus. C'était un solide gaillard, hardi cavalier. Après l'exercice, il restait souvent seul en piste pour exécuter quelque folle prouesse aux applaudissements de la foule. Comme il avait hérité la chevelure rousse de la gens domitienne, il retirait volontiers son casque pendant la séance pour montrer au peuple ce signe d'appartenance à une vénérable gens réputée pour son courage. Mais on l'estimait davantage d'être le neveu de l'empereur que d'appartenir à la lignée des Domitius. Neveu de Claude, il avait en effet dans les veines, à la fois le sang de Julia, la sœur de Jules César et celui de Marc Antoine. Sa vue suscitait même l'enthousiasme de Barbus qui lui lançait de sa voix éraillée des plaisanteries indécentes et amicales qui faisaient hurler de rire l'assistance.

A ce qu'on disait, sa mère, Agrippine, n'osait assister aux exercices équestres. Elle craignait de susciter l'envie de Valeria Messaline. Instruite par le sort de sa sœur, elle évitait le plus possible de paraître en public. Mais Lucius Domitius n'avait nul besoin de la protection de sa mère. Il avait gagné le cœur de la foule par sa seule témérité gracieuse et juvénile. Il maîtrisait parfaitement son corps, chacun de ses gestes était harmonieux et il posait un regard fier sur le monde. Parmi ses compagnons, ses aînés même ne paraissaient pas l'envier et se soumettaient volontiers à son commandement.

Penché par-dessus la barrière de bois polie par l'usage, je suivais d'un regard mélancolique les évolutions des cavaliers. Mais mon existence oisive prit fin. Mon père avait déniché un lugubre professeur de rhétorique qui corrigeait d'une voix sarcastique chaque mot que je prononçais, et apparemment tenait par-dessus tout à me faire lire à haute voix de mornes ouvrages traitant de la maîtrise de soi, de l'humilité et du comportement viril. Mon père était décidément doué pour me trouver des précepteurs exaspérants.

Pendant qu'on réparait la maison, Barbus et moi dormions dans une chambre à l'étage. La pièce était imprégnée de l'odeur de l'encens et les murs s'ornaient de symboles magiques auxquels je n'accordai d'abord guère d'attention, car je m'étais persuadé qu'ils dataient de l'époque de l'astronome. Mais leur présence troublait mes nuits. Quand Barbus n'avait pas été contraint de me secouer pour me tirer d'un rêve gémissant, c'étaient mes propres cris qui m'arrachaient au sommeil. Bientôt mon précepteur se lassa à son tour du fracas des marteaux et poursuivit ses cours dans les salles de lecture des thermes.

La vue de ses membres grêles et de son gros estomac m'emplit d'un dégoût qui ne fit que s'accentuer lorsqu'il se laissa aller, entre deux sarcasmes, à me tapoter le bras en me parlant d'Antioche où, suggérait-il, j'avais certainement goûté à l'amour grec. Il manifesta le désir qu'en attendant la fin des travaux dans la demeure des Manilianus, nous allions dans sa chambre, une soupente où l'on accédait par une échelle, dans une sordide masure de Subure. Là, il pourrait me dispenser son enseignement sans être dérangé et me familiariser avec une vie de sagesse.

Barbus, qui devinait les intentions du professeur, lui donna un solennel avertissement. Quand il apparut que celui-ci n'en avait pas tenu compte, le vétéran le rossa de si belle façon que, terrorisé, le précepteur n'osa reparaître devant mon père pour réclamer ses émoluments. Comme ni Barbus ni moi nous n'osions révéler à mon géniteur les véritables raisons de cette soudaine disparition, ce dernier fut convaincu que ma stupidité avait lassé un éminent lettré. Nous eûmes une conversation animée au cours de laquelle je lui lançai :

- Offre-moi donc un cheval plutôt qu'un précepteur ! Je pourrai ainsi faire la connaissance des jeunes Romains de mon âge et apprendre leurs us et coutumes.

- C'est un cheval qui a fait ta perte à Antioche, objecta mon père. Claude a rendu récemment un édit fort sensé qui autorise les sénateurs et les chevaliers vieux ou impotents à conduire leurs chevaux par la bride sans les monter. Il convient que toi aussi tu ne te soumettes que pour la forme aux obligations militaires.

- S'il en est ainsi, répliquai-je, donne-moi au moins assez d'argent pour que je puisse me mêler aux acteurs, aux musiciens et aux gens du cirque. En pareille société je ne pourrai manquer de me lier à ces garçons efféminés qui échappent au service de la nation.

Mais cette idée non plus ne souriait guère à mon père.

- Tante Laelia m'avait déjà averti qu'il n'était pas bon qu'un jeune homme comme toi demeurât trop longtemps sans amis de son âge. En vaquant à mes affaires, j'ai rencontré un armateur et commerçant en grains. A la suite de la récente disette, Claude a décidé de faire construire un nouveau port et d'indemniser les propriétaires de transports de grains qui sombreront en mer. Sur le conseil de Marcus le pêcheur, j'ai acheté des parts dans ces bateaux, car plus personne ne veut courir un tel risque et certains se sont déjà bâti des fortunes en se contentant de rééquiper de vieux navires. Mais les manières de ces nouveaux riches sont telles que je ne tiens pas à ce que tu les fréquentes.

J'avais l'impression qu'il ne savait pas ce qu'il voulait.

- Tu es donc venu à Rome pour t'enrichir ? lui demandai-je.

La question ne fut pas du goût de mon père.

- Tu sais parfaitement, rétorqua-t-il, virulent, que je ne désire rien tant que vivre une vie de simplicité, de silence et de paix. Mais mes affranchis m'ont fait remarquer que ce serait un crime contre l'Etat et le bien commun que d'épargner des pièces d'or et de les conserver dans des sacs, au fond d'un coffre. Et puis, je veux augmenter mes propriétés terriennes à Caere, le pays de ma vraie famille. Tu ne dois jamais oublier que nous ne sommes des Manilianus que par adoption.

Il me considéra avec un regard troublé :

- Tout comme moi, tu as un pli au coin des yeux : la marque de notre véritable origine... Mais pour en revenir à notre gens d'adoption et à ses titres, sache que j'ai trouvé dans les archives de l'Etat les listes de chevalerie de l'époque de Caius Caligula et que j'ai constaté de mes propres yeux que mon nom n'était nullement biffé. Tout au plus une ligne tremblotante le barre-t-elle... la maladie faisait trembler la main de Caius.

« En tout cas, il n'y a aucun jugement signifié à mon encontre. Je ne saurais dire si c'était ou non en raison de mon absence. Il y a dix ans, le procurateur Ponce Pilate est lui aussi tombé en disgrâce et a été exilé. Mais Claude possède un rapport secret qui pourrait contenir certains éléments de nature à me nuire. J'ai rencontré Félix, un affranchi de l'empereur qui s'occupe des affaires de Judée. Il m'a promis d'en toucher un mot à Narcisse, le secrétaire privé de Claude, dès que l'occasion s'en présentera. J'aurais préféré faire moi-même la connaissance de ce personnage influent, mais on dit qu'il a tant de poids dans l'Etat que, pour une simple entrevue, il en coûte déjà mille sesterces. Pour préserver mon honneur, et non point évidemment par ladrerie, je préfère ne pas le corrompre directement.

Mon père poursuivit en m'expliquant qu'il avait prêté une oreille attentive à tout ce qui se disait sur l'empereur Claude, en bien comme en mal. En dernier ressort, notre réinscription sur les listes de la chevalerie dépendait de l'empereur lui-même. Avec l'âge, Claude devenait capricieux et si la fantaisie lui en prenait, ou si le moindre présage se présentait, il revenait sur les décisions les plus fermes. Il arrivait aussi qu'il s'endormît pendant une séance du Sénat ou l'audience d'un tribunal et qu'au réveil il eût oublié l'objet du débat. Pendant cette période d'attente, mon père en avait profité pour lire tous les ouvrages de l'empereur, et jusqu'à son manuel de jeu de dés.

- Claude est un des rares Romains à savoir encore parler la langue des Etrusques et déchiffrer leur écriture. Si tu veux me faire plaisir, va à la bibliothèque publique du Palatin lire le livre qu'il a écrit sur l'histoire des Etrusques. Il comprend plusieurs rouleaux, mais il n'est pas trop ennuyeux. L'ouvrage explique aussi les paroles de nombreux sacrifices rituels, paroles que les prêtres doivent désormais apprendre par cœur. Puis nous irons à Caere inspecter notre domaine, car je ne l'ai pas encore visité en personne. Tu sauras chevaucher jusque-là.

Les déclarations de mon père m'attristèrent encore davantage. La seule envie qu'elles éveillèrent en moi fut de me mordre les lèvres et d'éclater en sanglots. Quand son maître fut parti, Barbus me jeta un regard rusé.

- Étrange comme tant d'hommes d'âge mûr oublient ce que c'est d'être jeune, dit-il. Moi, pourtant, je me souviens très bien que lorsque j'avais ton âge, je pleurais sans raison et j'avais des cauchemars. Je sais parfaitement comment tu pourrais retrouver la paix de l'esprit et un bon sommeil mais à cause de ton père, je n'oserais arranger quoi que ce soit pour toi.

A son tour, tante Laelia se mit à me jeter des regards troublés. Elle me demanda de venir dans sa chambre où, après s'être assurée que nulle oreille indiscrète ne pouvait nous entendre, elle me parla ainsi :

- Si tu me jures ne pas en parler à ton père, je vais te révéler un secret.

Par déférence, je contins le rire qui montait en moi à la seule idée que tante Laelia détînt un secret, et je promis. Mais j'avais tort de me moquer.

- Dans la chambre où tu dors, dit-elle, j'ai souvent hébergé un magicien juif du nom de Simon. Lui-même se présente comme un Samaritain, mais ces gens-là sont aussi des Juifs, n'est-ce pas ? Ce sont sans doute les fumées de son encens et ses symboles magiques qui ont troublé ton sommeil. Voilà quelques années qu'il a débarqué à Rome et qu'il s'est bâti une réputation de médecin, de devin et de faiseur de miracles. Le sénateur Marcellus l'a invité à vivre dans sa demeure et lui a même élevé une statue, car il croit que Simon possède des pouvoirs divins. Ces pouvoirs ont été vérifiés. Il a plongé un jeune esclave dans le dernier sommeil, et puis l'a arraché à la mort quoique le garçon fût déjà froid et ne montrât plus le moindre signe de vie. Je l'ai vu de mes propres yeux.

- Je le crois volontiers. Mais j'ai eu mon content de Juifs à Antioche.

- Sans conteste, se hâta d'approuver ma tante. Mais laisse-moi continuer. Simon le magicien a suscité l'envie de ses congénères, ceux qui vivent sur l'autre berge du fleuve et ceux qui demeurent ici sur l'Aventin. Il pouvait se rendre invisible et voler. Alors les Juifs ont invité un autre magicien, nommé lui aussi Simon, à se confronter avec lui. Les deux hommes devaient faire la démonstration de leurs pouvoirs. Simon, je veux dire le mien, a demandé aux spectateurs d'observer attentivement un petit nuage et puis il a disparu. Quand il est réapparu, il volait près du petit nuage au-dessus du Forum; mais les autres Juifs ont invoqué son idole, Christ, et Simon s'est abattu à terre et s'est cassé une jambe. Sa fureur était grande. On l'a emmené à la campagne, où il s'est caché jusqu'au départ de Rome de l'autre Simon. Alors, sa jambe guérie, lui et sa fille sont revenus et je l'ai installé ici puisqu'il n'avait pas de meilleur hôte. Il est resté sous mon toit aussi longtemps que j'ai eu les moyens, puis il a pris ses quartiers dans une maison proche du temple de la Lune, où il reçoit aujourd'hui sa clientèle. Il ne vole plus et ne tire plus personne de la mort, mais sa fille gagne sa vie comme prêtresse de la Lune. Beaucoup de gens du meilleur monde viennent le consulter et Simon leur vend sa marchandise impalpable.

- Pourquoi me raconter tout cela ? demandai-je, soupçonneux.

Tante Laelia se tordit les mains.

- Tout est si triste depuis que le magicien est parti. Mais comme je n'ai plus d'argent, il ne voudra plus me recevoir. De toute façon, à cause de ton père, je n'oserais plus aller chez lui. Mais je suis sûre qu'il te guérirait de tes mauvais rêves et apaiserait tes terreurs. En tout cas, avec l'aide de sa fille, il saurait te prédire l'avenir, te conseiller sur ce que tu dois manger, t'indiquer ce qui t'est favorable, tes jours fastes et néfastes. Moi, par exemple, il m'a interdit les pois et depuis ce jour, je ne puis seulement en voir sans en être malade, à moins qu'il ne s'agisse de pois séchés.

Mon père m'avait offert quelques pièces d'or pour me consoler et m'inciter à lire l'histoire des Etrusques. Je considérais la tante Laelia comme une vieille dame un peu folle qui consacrait son temps à des superstitions et à des pratiques magiques parce qu'elle n'avait pas eu beaucoup de plaisir dans sa vie. Mais je ne désirais pas lui marchander son passe-temps. Rendre visite au magicien samaritain et à sa fille semblait une activité beaucoup moins ennuyeuse que de s'enfermer dans une bibliothèque poussiéreuse avec des vieillards qui farfouillaient interminablement dans les rouleaux de parchemins desséchés. En outre, le moment pour moi était venu de me présenter au temple de la Lune, en accord avec la promesse faite au temple de Daphné.

A la grande joie de ma tante, je déclarai que je l'accompagnerais chez le magicien. Elle se vêtit de soie, peinturlura et bichonna son visage ridé, orna son chef de la perruque rouge que mon père lui avait donnée et suspendit à son cou décharné le collier de joyaux. Barbus la supplia, au nom de tous les dieux, de se couvrir au moins la tête afin qu'on ne la prît pas pour quelque pensionnaire de bordel. Sans se fâcher de ce conseil, la tante agita son index à l'intention de Barbus et lui interdit de nous accompagner. Mais Barbus avait solennellement juré de ne jamais me perdre de vue dans les rues de Rome. Il finit par accepter de nous attendre sur le seuil du temple.

Le temple de la Lune sur l'Aventin est si ancien qu'il n'existe aucune légende sur ses origines, comme c'est le cas pour le temple de Diane, plus récent. Bâti avec du bois magnifique sur un plan rond par le roi Servius Tullius, il a par la suite été entouré d'un second bâtiment en pierre. La partie intérieure du temple est si sainte qu'on n'a pas osé la toucher et que le sol est demeuré en terre battue. Hormis les offrandes votives, le seul objet sacré est un énorme œuf de pierre dont la surface usée et noircie est polie par les huiles et les onguents. Quand on se glisse dans la pénombre de ces lieux vénérables, on éprouve ce frisson divin que seuls les plus anciens temples communiquent à leurs visiteurs. Ce frisson, je l'avais déjà ressenti en pénétrant dans le temple de Saturne, le plus vieux, le plus terrifiant et le plus saint de tous les temples de Rome. C'est le temple du Temps dans l'enceinte duquel, un jour par an, le plus haut prêtre - c'est-à-dire d'ordinaire, l'empereur lui-même - enfonce un clou de cuivre dans le pilier de chêne qui se trouve en son centre.

Au temple de la Lune, point de pilier sacré. A côté de l'œuf de pierre, sur un trépied, une femme d'une pâleur mortelle était assise, dans une immobilité si complète que, au sein de la pénombre, je la pris d'abord pour une statue. D'une voix qui miaulait d'humilité, tante Laelia s'adressa à elle en l'appelant Helena et lui acheta des huiles saintes pour oindre l'œuf. En versant l'huile goutte après goutte, elle marmonna une formule magique que seules les femmes ont le droit de connaître. Il est inhabituel que les hommes fassent des offrandes à cet œuf. Tandis que ma tante présentait les siennes, j'examinai les autres offrandes et constatai avec plaisir que plusieurs petites boîtes d'argent rondes figuraient parmi elles. J'étais honteux à l'idée de ce que j'avais promis d'offrir à la déesse de la Lune, et je préférais l'apporter, quand le moment serait venu, dans une boîte fermée.

Alors la femme au teint blafard se tourna vers moi, me scruta de ses effrayants yeux noirs, sourit et dit :

- N'aie pas honte de tes pensées, oh ! toi, beau jeune homme. La déesse de la Lune est plus puissante que tu ne crois. Si tu gagnes ses faveurs, alors tu posséderas un pouvoir incomparablement plus grand que la force brute de Mars ou l'aride sagesse de Minerve.

Elle parlait latin avec un accent qui donnait l'impression que ses lèvres étaient accoutumées aux mots d'une langue ancienne et oubliée. A mes yeux son visage s'agrandit, comme éclairé d'une secrète lumière lunaire et, quand elle sourit, je vis qu'en dépit de son teint livide, elle était belle. Tante Laelia lui parla encore plus humblement et la pensée soudain me frappa qu'elle ressemblait à une chatte famélique qui se frottait et se tortillait insidieusement contre l'œuf de pierre.

- Non, non, pas une chatte, dit la prêtresse toujours souriante. Une lionne. Tu ne vois donc pas ? Qu'as-tu de commun avec les lions, mon enfant ?

Ces paroles me remplirent de frayeur et pendant un très bref instant, je vis une lionne efflanquée et inquiète là où se trouvait tante Laelia. L'animal posa sur moi le même regard de reproche que le lion de la campagne d'Antioche lorsque je lui avais blessé une patte avec mon javelot. Mais la vision s'évanouit quand je me frottai le front.

- Ton père est-il chez lui ? demanda la tante à Helena. Crois-tu qu'il nous recevrait ?

- Simon, mon père, a jeûné et voyagé dans de nombreux pays où il est apparu à ceux qui croient en ses pouvoirs divins. Mais, en cet instant, je sais qu'il est réveillé et qu'il vous attend.

Nous ayant entraînés à l'arrière du temple, la prêtresse nous fit franchir quelques marches et nous conduisit à un petit bâtiment dont le rez-de-chaussée était occupé par une boutique d'objets sacrés de tous les prix : étoiles et lunes de cuivre, petits œufs de pierre. Là, la prêtresse Helena paraissait fort ordinaire, avec son visage au teint brouillé, son manteau blanc souillé et son odeur d'encens et de renfermé. Elle n'était plus jeune.

Dans l'arrière-boutique sombre où elle nous entraîna, un homme à barbe noire et à gros nez était assis sur une natte à même le sol. Il leva les yeux sur nous comme s'il se trouvait encore dans un autre monde, puis se releva, très droit, pour saluer tante Laelia.

- Je m'entretenais avec un magicien éthiopien, dit-il d'une voix étonnamment profonde. Mais j'ai senti en moi que vous veniez. Pourquoi me déranger, Laelia Manilia ? A voir ta tunique de soie et tes bijoux, je devine que tu as déjà reçu tous les bienfaits que je t'avais prédits. Que veux-tu de plus ?

La tante expliqua sur le mode plaisant que je dormais dans la pièce que Simon le magicien avait habitée si longtemps. Des cauchemars hantaient mes nuits, me faisaient grincer des dents et crier dans mon sommeil. Elle voulait en connaître la raison et savoir s'il existait un remède.

- En outre, cher Simon, j'avais quelques dettes envers toi quand, dans ta rancœur, tu as quitté ma demeure. Daigne accepter ces trois pièces d'or.

Simon ne prit pas lui-même l'argent. Il adressa un signe de tête à sa fille - pour autant qu'Helena fût vraiment sa fille - et celle-ci reçut les pièces avec indifférence. Son attitude me déplut : trois aureii romains ne représentent-ils pas trois cents sesterces ou soixante-quinze pièces d'argent ?

Le magicien se rassit sur la natte en m'invitant à prendre place face à lui. La prêtresse jeta trois pincées d'encens dans un vase. Simon me contempla sans mot dire.

- On m'a raconté que tu as fait une chute un jour où tu volais, dis-je poliment, pour rompre le silence.

- Je suis tombé sur l'autre rive de la mer de Samarie, dit-il d'une voix monocorde.

Mais tante Laelia s'agita, impatiente.

- Oh ! Simon, pourquoi ne nous commandes-tu pas, comme avant ? supplia-t-elle.

Le Juif leva l'index. La tante se raidit et fixa le doigt. Sans même lui jeter un coup d'œil, le magicien dit :

- Tu ne peux plus tourner la tête, Laelia Manilia. Et ne nous dérange plus. Va te baigner dans la fontaine. Quand tu entreras dans l'eau, tu seras satisfaite et rajeuniras.

Elle resta clouée sur place. Le regard stupidement fixe, elle faisait les gestes d'une femme qui se déshabille, Simon ramena son regard sur moi et reprit :

- Je possède une tour de pierre. La Lune et les cinq planètes me servent. Mon pouvoir est divin. La déesse de la Lune a pris forme humaine sous l'apparence d'Helena et s'est voulue ma fille. Avec son aide je pouvais voir dans l'avenir comme dans le passé. Mais ensuite sont venus de Galilée des magiciens aux pouvoirs plus grands que les miens. Il leur suffisait de poser les mains sur la tête d'un homme pour qu'il commence à parler et que l'esprit entre en lui. J'étais encore jeune alors. Je désirais étudier toutes les sortes de pouvoir. Aussi les priai-je de m'imposer les mains à moi aussi, en leur proposant une forte somme pour qu'ils fassent parler leur pouvoir en moi et que je puisse accomplir les mêmes miracles qu'eux. Mais, avares de leur pouvoir, ils me répondirent par des injures et m'interdirent d'user du nom de leur dieu dans mes activités. Regarde-moi dans les yeux, mon enfant. Quel est ton nom ?

- Minutus, dis-je à contre-cœur, car sa voix monotone, plus encore que son récit, me donnait le vertige. Tu as donc besoin de me le demander pour le savoir, toi, un si grand magicien ? ajoutai-je, sarcastique.

- Minutus, Minutus, répéta-t-il. En moi le pouvoir me dit que tu recevras un autre nom avant que la lune croisse pour la troisième fois. Mais je n'ai pas obéi à l'injonction des magiciens galiléens. Au contraire, j'ai soigné les malades en invoquant leur dieu, jusqu'au moment où ils m'ont banni de Jérusalem à cause d'un petit Éros d'or qu'une femme riche m'avait donné de son plein gré. Regarde-moi dans les yeux, Minutus. Mais ils l'ont ensorcelée au point qu'elle a oublié me l'avoir offert. Elle a prétendu que je m'étais fait invisible pour le lui voler. Tu sais que je peux me rendre invisible, n'est-ce pas ? Je compte jusqu'à trois, Minutus. Un, deux, trois... Maintenant, tu ne me vois plus.

Et en vérité, il disparut à ma vue. Je ne fixai plus qu'une boule luisante qui était peut-être une lune. Mais je secouai violemment la tête, fermai et ouvris les yeux. Il était là, en face de moi.

- Je te vois, Simon le magicien, dis-je avec un ricanement incrédule. Et je ne veux pas te regarder dans les yeux.

Il émit un petit rire amical et avec un geste de renoncement, répondit :

- Tu es un garçon obstiné et je ne veux pas te contraindre, il n'en résulterait rien de bon. Mais regarde Laelia Manilia.

Je me tournai vers ma tante. Les paumes levées, elle se penchait en arrière, le visage extatique. Les rides aux coins de sa bouche et de ses yeux s'étaient effacées et son corps avait repris la fermeté de la jeunesse.

- Où es-tu en cet instant, Laelia Manilia ? interrogea le magicien de sa voix impérieuse.

- Je me baigne dans ta fontaine, répondit-elle d'une voix puérile. L'eau merveilleuse me recouvre entièrement. J'en suis toute frissonnante.

- Très bien, acquiesça Simon, reste plongée dans ton bain divin.

Puis, à mon intention, il ajouta :

- Les charmes de cette espèce sont sans importance et ne font de mal à personne. Je pourrais t'ensorceler de telle manière que tu ne marches plus qu'en chancelant et que tu te blesses sans cesse aux mains et aux pieds. Mais pourquoi gaspiller mes pouvoirs sur toi ? Puisque tu es là, nous allons du moins te prédire l'avenir. Dors, Helena.

- Je dors, se hâta de répondre la prêtresse, d'un ton soumis mais les yeux ouverts.

- Que vois-tu au sujet du jeune Minutus ? demanda le magicien.

- Son animal est le lion. Mais le lion s'avance vers moi et me barre la route. Derrière le lion, un homme le perce de flèches mortelles, mais je ne puis voir ses traits, il est trop loin dans l'avenir. En revanche, je vois clairement Minutus dans une vaste pièce dont les rayonnages supportent des piles de parchemins. Une femme lui en tend un, déroulé entre ses mains noircies. Son père n'est pas son père. Méfie-toi d'elle, Minutus. A présent, je vois Minutus qui chevauche un étalon noir. Il porte un plastron brillant. J'entends rugir la foule. Mais le lion se jette sur moi. Je dois fuir. Simon, Simon, sauve-moi !

Elle poussa un cri et se cacha le visage dans les mains. Simon s'empressa de lui ordonner de se réveiller et, avec un regard pénétrant, me lança :

- Tu ne pratiques pas la sorcellerie, n'est-ce pas ? Avec ton lion qui te protège si jalousement ? Ne t'inquiète pas, tu ne feras jamais plus de cauchemars si tu penses à appeler ton lion dans tes rêves. As-tu entendu ce que tu désirais entendre ?

- C'était fort plaisant à entendre, que ce soit la vérité ou non. Mais je me souviendrai certainement de toi et de ta fille si un jour je chevauche un coursier noir au milieu d'une foule hurlante.

Simon se tourna vers tante Laelia en l'appelant par son nom.

- Il est temps pour toi de sortir de la fontaine, ordonna-t-il. Que ton ami te pince le bras, pour nous laisser un signe. Cela ne fera pas mal, une simple piqûre. A présent, réveille-toi.

Peu à peu, elle émergea de sa transe, et se caressa le bras gauche, la même expression de ravissement s'attardant sur ses traits. Je l'examinai curieusement et découvris effectivement une marque rouge sur son bras décharné. Tante Laelia la frotta en frémissant si voluptueusement que je détournai les yeux. La prêtresse me contemplait en souriant, les lèvres entrouvertes et offertes. Mais elle non plus, je ne voulais pas la regarder en face. Mon esprit était confus et tout mon corps parcouru de picotements. Je leur dis adieu, mais je dus prendre la tante, hébétée, par le bras pour l'entraîner hors de la pièce.

Dans la boutique, la prêtresse prit un petit œuf de pierre noire et me le tendit.

- Prends-le, je te l'offre. Qu'il protège tes rêves quand la lune est pleine.

J'éprouvais la plus grande répugnance à accepter un présent d'elle.

- Je te l'achète, rétorquai-je. Combien en veux-tu ?

- Je me contenterai d'une mèche de tes cheveux.

Helena tendit la main vers mon front mais tante Laelia, s'interposant, murmura que je ferais mieux de donner de l'argent à cette femme.

Je n'avais pas de menue monnaie sur moi. Aussi lui offris-je une pièce d'or. Après tout, c'était peut-être le prix mérité de ses prédictions. Elle accepta avec indifférence.

- Tu attribues une bien grande valeur à tes cheveux, ironisa-t-elle. Mais tu as peut-être raison. La déesse seule le sait.

Je retrouvai Barbus devant le temple. Il faisait de son mieux pour dissimuler qu'il avait profité de l'occasion pour boire un ou deux pots de vin, mais ne pouvait s'empêcher de trébucher à chaque pas en se traînant à notre suite. De fort bonne humeur, tante Laelia ne cessait de caresser la marque rouge sur son bras.

- Voilà longtemps que Simon n'avait été aussi gracieux avec moi, m'expliqua-t-elle. Je me sens revigorée et rafraîchie, à tous points de vue. Il n'y a plus trace de douleur dans mon corps. Tout de même, tu as bien fait en refusant une mèche de cheveux à cette dévergondée. Elle aurait pu l'utiliser pour venir en rêve dans ton lit.

Portant la main à la bouche, elle me jeta un regard effrayé :

- Tu es déjà presque un homme. Ton père a dû t'expliquer ces choses. Je suis certaine que ce magicien pousse parfois des hommes, grâce à la sorcellerie, à coucher avec sa fille. Dans ce cas, l'homme tombe entièrement en leur pouvoir, même si lui, en échange, a obtenu d'autres bienfaits. J'aurais dû te prévenir. Mais je n'y ai pas songé parce que tu es encore mineur.


« Je ne m'en suis avisée qu'à l'instant où elle a voulu te prendre une mèche de cheveux.

Après l'entrevue avec le magicien, les mauvais rêves ne revinrent plus hanter mon sommeil. Quand un cauchemar tentait de s'imposer à moi, le souvenir du conseil de Simon surgissait au milieu de mes songes. J'appelais mon lion à la rescousse et il venait étendre à mes côtés sa grande ombre protectrice. Sa présence était si vivante et réelle que je pouvais lui caresser la crinière. Au sortir de l'étreinte légère de Morphée, cette crinière n'était plus qu'un repli de couverture.

Mon lion me plaisait tant qu'il m'arrivait de l'appeler à l'instant même où je m'endormais et même, quand je me promenais en ville, j'imaginais qu'il marchait dans mes pas pour me protéger.

Quelques jours après notre visite à Simon le magicien, la requête de mon père me revint en mémoire et je me rendis à la bibliothèque sise au pied du Palatin. Là, je demandai à un vieil employé décrépit l'histoire des Etrusques par l'empereur Claude. Ma tenue d'adolescent m'attira d'abord un refus dédaigneux, mais j'étais déjà las de la prétention des Romains. Je rétorquai sèchement que j'écrirais à l'empereur pour lui signaler que dans cette bibliothèque, on m'avait interdit de lire ses œuvres. Aussitôt l'employé de changer d'attitude et de presser un esclave en tunique bleue de me conduire dans une salle où Claude était représenté en Apollon. Le sculpteur n'avait nullement cherché à dissimuler ses membres grêles et son visage d'ivrogne, de sorte que la statue m'apparut plus absurde qu'imposante. Du moins l'empereur se montrait-il dépourvu de vanité, puisqu'il avait autorisé l'érection de pareille effigie de lui dans un lieu public. Je me crus d'abord seul dans la pièce et me fis la réflexion que les Romains ne devaient pas placer bien haut les talents littéraires de Claude, puisqu'ils laissaient la poussière recouvrir les parchemins de ses œuvres. Mais je finis par remarquer, sous une étroite fenêtre par où passait le jour, une jeune femme qui me tournait le dos et qui lisait. Je fouillai parmi les rouleaux pendant un moment, en quête de l'histoire étrusque. Je découvris une histoire de Carthage également écrite par Claude, mais les tubes qui normalement contenaient l'histoire des Étrusques étaient vides. En tournant mes regards de nouveau vers la femme qui lisait, je m'aperçus qu'une pile de rouleaux s'élevait à ses côtés. J'avais réservé toutes les heures du jour aux mornes travaux d'érudition, car, en raison des risques d'incendie, il était interdit de lire à la lueur des lampes et je ne voulais pas partir sans avoir achevé ma tâche. C'est pourquoi je rassemblai mon courage, car j'étais timide lorsqu'il s'agissait de parler aux inconnues, et m'approchai de celle qui lisait pour lui demander si elle avait en main l'histoire des Etrusques et si elle avait besoin de tous les rouleaux à la fois. Mon ton était moqueur car, si je n'ignorais pas que beaucoup de jeunes filles de bonne famille étaient des dévoreuses de livres, je savais qu'elles préféraient le merveilleux, l'aventure et les intrigues amoureuses des récits d'Ovide.

La femme sursauta violemment, comme si elle venait à peine de remarquer ma présence. Elle leva sur moi des yeux brillants et je vis qu'elle était jeune et, à en juger par sa coiffure, non mariée. Avant qu'elle me répondît, j'eus le temps de détailler les traits irréguliers et grossiers, la peau brûlée par le soleil comme chez les esclaves, la grande bouche et les lèvres pleines.

- J'apprends les paroles sacrées des rituels et je les compare entre elles dans différentes œuvres, m'expliqua-telle d'un ton sec. Il n'y a là rien qui autorise à se moquer.

En dépit de sa mine revêche, je la devinai aussi intimidée que moi. Je remarquai ses mains tachées d'encre : la plume avec laquelle elle prenait des notes était hors d'usage. A sa façon de la tenir, on devinait qu'elle se livrait à une activité familière et que seule la mauvaise qualité de son matériel était responsable de sa vilaine écriture.

- Je ne me moquais pas, je vous assure, m'empressai-je de dire avec un sourire. Bien au contraire, je suis pénétré de respect pour vos occupations érudites. Je ne voudrais en rien les perturber, mais j'ai promis à mon père de lire cet ouvrage. Certes, je n'aurai pas la prétention de le comprendre aussi bien que vous, mais enfin, j'ai promis.

J'avais espéré qu'elle m'interrogerait sur mon père et qu'en retour je pourrais m'enquérir de son nom.

Mais elle était moins curieuse que moi.

En me gratifiant du regard qu'on lance à une mouche importune, elle se baissa vers la pile de rouleaux à ses pieds et me tendit ceux qui constituaient la première partie du livre.

- Voilà. Prenez cela et cessez de m'importuner de vos avances.

Je rougis si violemment que le visage me brûla. Assurément, elle se trompait si elle croyait que j'avais usé d'un prétexte pour faire sa connaissance. Je pris les rouleaux, allai me placer sous une fenêtre de l'autre côté de la pièce et, lui tournant le dos, me plongeai dans la lecture.

Je lisais aussi vite que possible, sans faire le moindre effort pour garder en mémoire la longue liste de noms qui encombrait le livre. Claude jugeait évidemment nécessaire d'exposer auprès de qui et comment chaque information avait été collectée, quels auteurs avaient traité du même sujet et comment lui-même comptait l'aborder. Il me semblait n'avoir jamais lu plus ennuyeux et plus vétilleux ouvrage. Mais à l'époque où Timaius m'avait contraint de lire ses livres préférés, j'avais appris à les survoler en ne cueillant au passage que ce qui m'intéressait. Quand Timaius me questionnait ensuite sur le contenu des ouvrages, je m'agrippais fermement à ce qui en surnageait dans mon esprit. C'était ainsi que j'avais l'intention de lire l'œuvre de Claude.

Mais la jeune fille ne voulait pas me laisser lire en paix. Elle riait toute seule et parfois jurait à haute voix tout en fouillant dans ses rouleaux. Pour finir, fatiguée d'aiguiser constamment sa plume usée, elle la cassa en deux et, trépignant de fureur, me lança :

- Serais-tu sourd et aveugle, horrible gamin ? Va donc me chercher une bonne plume. Tu as dû être bien mal élevé pour ne pas y avoir songé de toi-même.

Le visage me brûla de nouveau. La colère était pour une bonne part à l'origine de ma rougeur, car je voyais bien qu'elle ne se conduisait pas précisément comme une jeune fille bien élevée. Mais comme j'approchais de la fin du premier rouleau, il valait mieux éviter une dispute. Je me maîtrisai donc et m'en fus demander une plume de rechange au bibliothécaire. Il marmonna que selon le règlement, plume et papier étaient fournis gracieusement aux lecteurs, mais que nul citoyen n'était assez misérable pour oser en prendre sans payer. Furieux, je lui donnai une pièce d'argent et il me tendit en échange une poignée de plumes et un rouleau de fort mauvais papier. Je retournai à la salle de Claude où la fille m'arracha le matériel des mains sans même me remercier.

Quand j'eus terminé le premier livre, je revins lui demander le deuxième.

- Est-ce possible ? Comment peux-tu lire si vite ? s'étonna-t-elle. Est-ce que tu as retenu quoi que ce soit de ce que tu as lu ?

- J'ai retenu au moins que les prêtres étrusques avaient la déplorable habitude d'utiliser des serpents venimeux comme armes de jet. Je ne suis pas surpris que tu étudies leurs us et coutumes.

Il me sembla qu'elle regrettait déjà sa conduite car, en dépit de ma méchante pique, elle me tendit humblement une plume et d'une voix de petite fille me demanda :

- Peux-tu l'aiguiser ? Je crois bien que je n'y arriverai jamais. Elles se mettent à baver presque tout de suite.

- C'est à cause du mauvais papier, expliquai-je.

Je lui pris son couteau et sa plume, aiguisai et fendis celle-ci.

- N'appuie pas autant sur le papier, lui conseillai-je. Sinon, tu feras une tache du premier coup. Avec un peu plus de délicatesse, il n'est pas difficile d'écrire même sur du mauvais papier.

Elle me répondit par un sourire brusque comme l'éclair dans un ciel assombri de nuages. Ses traits énergiques, sa grande bouche et ses yeux obliques me parurent tout à coup adorables à un point que je n'aurais pu imaginer un instant auparavant.

Comme je restai planté là, à la contempler, elle me tira la langue :

- Prends ton livre et retourne à ta place pour le lire, puisque tu aimes tant cela.

J'obtempérai. Mais elle, ensuite, ne cessa de me harceler en me priant sans cesse de lui tailler une autre plume et bientôt mes doigts furent aussi noirs que les siens. L'encre était pleine de grumeaux et la jeune fille en était si furieuse qu'elle insulta son encrier à plusieurs reprises.

A midi, elle prit un paquet, l'ouvrit et se mit en devoir de dévorer avidement, en déchirant de longs morceaux de pain et en engloutissant d'énormes bouchées d'un fromage rustique.

Comme je la considérais avec désapprobation, elle expliqua en manière d'excuse :

- Je sais parfaitement qu'il est interdit de manger ici. Mais je n'y peux rien. Si je sortais seule, on m'importunerait. Des inconnus me harcèleraient de propos inconvenants.

Elle se tut un instant puis, écarquillant les yeux, ajouta :

- Mon esclave doit venir me chercher ce soir à la fermeture.

Il n'était pas difficile de comprendre qu'elle ne possédait pas même un esclave. Son repas était frugal et si elle m'avait envoyé lui chercher des plumes et du papier avec tant de hauteur, c'était probablement parce qu'elle ne disposait pas de l'argent nécessaire. J'étais déconcerté. Je ne désirais l'offenser en aucune façon. Et de la voir manger me donnait faim.

J'ai dû déglutir, car sa voix se radoucit tout à coup :

- Pauvre garçon, dit-elle, tu dois avoir faim, toi aussi.

Elle brisa généreusement son pain en deux, me tendit aussi le fromage rond pour que j'y pus mordre à mon tour et le repas fut achevé en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Tout est savoureux au palais de la jeunesse. Je lui fis donc compliment de son pain :

- C'est du vrai pain de campagne, comme ton fromage frais est un vrai fromage de campagne. On n'en trouve pas d'aussi bon à Rome.

Mes louanges lui furent agréables :

- Je vis hors les murs, m'apprit-elle. Peut-être connais-tu, près du cirque de Caius, le champ des morts et l'oracle. C'est dans cette direction que j'habite, au-delà du Vatican.

Mais elle s'obstina à me taire son nom et nous reprîmes nos lectures. Elle écrivait et, en les répétant à voix basse, apprenait par cœur les anciens textes sacrés des Etrusques que Claude avait consignés dans son œuvre. D'un livre à l'autre, je grappillais et gravais dans ma mémoire tout ce qui concernait les guerres terrestres et navales de la cité de Caere. Vers le soir, la salle s'assombrit de l'ombre du Palatin glissant par la fenêtre. Le ciel se couvrait de nuages.

- Inutile de s'abîmer les yeux, dis-je. A chaque jour suffit sa peine. Mais je suis déjà fatigué de cette vieille histoire moisie. Toi qui es une érudite, tu pourrais m'aider en me résumant ce que contiennent les livres que je n'ai pas lus ou au moins ce qu'ils contiennent de plus important. Mon père possède un domaine près de Caere, aussi m'interrogera-t-il - du moins je le suppose - sur ce que Claude écrit du passé de cette cité. Je te prie de ne point t'offenser de ma proposition mais je me délecterais volontiers d'une saucisse piquante. Je connais un endroit où je t'inviterai avec plaisir, si tu consens à m'aider.

Elle fronça le sourcil, se leva et me scruta, son visage si près du mien que je pouvais sentir son souffle tiède.

- Tu ignores vraiment qui je suis ? demanda-t-elle d'un ton soupçonneux.

Puis elle trancha :

- Non, tu ne me connais pas. Et tu n'as pas de mauvaises intentions. Tu n'es qu'un enfant.

- Je vais bientôt recevoir la toge virile, me récriai-je, vexé. Ce serait déjà fait, n'étaient certaines circonstances familiales. Tu n'es pas beaucoup plus vieille que moi. Et je suis bien plus grand que toi.

- Mon cher enfant, plaisanta-t-elle, j'ai déjà vingt ans, je suis une vieille femme comparée à toi. Et je suis assurément plus forte que toi. Tu n'as pas peur de sortir avec une inconnue ?

Mais elle se hâtait d'enfoncer les rouleaux dans leurs tubes, de gré ou de force. Elle rassembla ses affaires, lissa sa tunique, pressée de partir comme si elle craignait que je ne revinsse sur ma proposition. A mon grand étonnement, elle s'immobilisa à la hauteur de la statue de Claude et lui cracha au visage avant que j'eusse pu l'en empêcher. Voyant mon expression horrifiée, elle rit et cracha une nouvelle fois. Elle était décidément fort mal élevée.

Sans hésiter, elle passa un bras sous le mien et m'entraîna avec une vigueur qui me fit éprouver sa force : elle ne s'était nullement vantée. Elle lança un hautain au revoir au bibliothécaire accouru vérifier que nous n'emportions pas de parchemins sous nos tuniques. Il n'osa point pousser trop loin son examen, comme c'était le cas parfois avec des bibliothécaires plus soupçonneux.

La jeune fille ne fit aucune autre allusion à son esclave. Il y avait foule sur le Forum. Suivant son désir, nous déambulâmes un long moment entre le temple et la curie, et durant tout ce temps-là, elle me tint le bras, comme si elle avait voulu montrer à tous en quelle estime je la tenais. Une ou deux personnes l'interpellèrent comme si elles la connaissaient et elle répondit par un rire dépourvu de timidité. Un sénateur, deux chevaliers et leur suite nous croisèrent.

Il détournèrent les yeux en nous apercevant, mais elle n'y prit garde.

- Comme tu vois, je ne suis pas considérée comme une fille vertueuse, dit-elle avec un petit rire. Mais je ne suis pas tout à fait dépravée, inutile de t'effrayer.

Elle finit par accepter de m'accompagner dans une auberge proche du marché aux bestiaux, où je commandai fièrement de la saucisse piquante, du porc dans une écuelle de terre cuite et du vin. Elle engloutit ces mets avec une voracité de loup et essuya ses doigts graisseux au coin de son manteau. Elle ne coupa pas son vin, et je l'imitai mais la tête me tourna bientôt, car je n'étais pas accoutumé à boire ainsi. Tout en mangeant, elle chantonnait, me tapotait les joues, plaisantait avec l'aubergiste dans le langage direct des gens du marché et brusquement, écrasa ma main d'un coup de poing parce que j'avais frôlé son genou par inadvertance. En frottant mes doits engourdis par la douleur, je ne pus m'empêcher de songer qu'elle n'avait pas toute sa tête.

Tout à coup, les clients affluèrent dans l'auberge, et à la suite, musiciens, baladins et bouffons venus proposer leurs services et collecter quelques-unes de ces pièces de cuivre qu'ils faisaient sonner dans leur sébile. Un chanteur loqueteux se planta devant nous, gratta sa cithare et chanta en regardant la jeune fille :


Viens, ô sœur,

De la louve aux mâchoires béantes,

Toi qui es née

Sur un froid perron de pierre,

Ton père buvait,

Ta mère était pute

Et un cousin a pris

Ta virginité.


Mais il ne poursuivit pas. La jeune fille bondit et le gifla à tour de bras.

- Mieux vaut du sang de louve que la pisse que tu as dans les veines ! hurla-t-elle.

L'aubergiste se précipita, entraîna le chanteur et nous reversa du vin de ses propres mains.

- Ô toi, la très pure, ta présence honore mon établissement mais ce garçon est un mineur. Je te prie de boire et de t'en aller. Je ne veux pas d'ennuis avec le préteur.

J'étais déjà en retard et ne savais que penser de la hardiesse de ma compagne. En fait, c'était peut-être réellement une petite louve dépravée que l'aubergiste ne traitait avec respect que par plaisanterie. A mon grand soulagement, elle consentit à partir sans scandale mais, dès que nous eûmes franchi le seuil, elle me reprit le bras avec autorité :

- Accompagne-moi jusqu'au pont sur le Tibre, me pria-t-elle fermement.

Tandis que nous descendions sur les rives du fleuve, des nuages inquiétants, bas sur le ciel, rougissaient des lueurs de la ville. Au-dessous de nous, invisibles, les eaux limoneuses de l'automne soupiraient et de l'onde montait une odeur de boue et de roseaux pourrissants. La jeune fille m'emmena jusqu'au pont qui passe par l'île du Tibre, où se dresse le temple d'Esculape dans lequel des maîtres au cœur de pierre abandonnent leurs esclaves mourants ou atteints d'affections mortelles. Au bout du pont, de l'autre côté du fleuve, commençait la quatorzième région de la cité de Rome, la regio transtiberina, le quartier juif. La nuit, le pont n'était pas un endroit très plaisant. Par une trouée de nuages luisaient quelques étoiles automnales, l'eau noire brillait et de l'île, le vent nous apportait comme un chant d'outre-tombe, les gémissements des malades et des mourants.

La jeune fille se pencha par-dessus le parapet et cracha dédaigneusement dans le Tibre.

- Crache, toi aussi, dit-elle. A moins que tu n'aies peur du dieu du fleuve ?

Je ne désirais nullement offenser le Tibre mais après qu'elle m'eut tarabusté un moment, je finis moi aussi, comme un enfant que j'étais, par cracher dans le fleuve. Au même instant, une étoile filante décrivit une courbe au-dessus de lui. Je crois que jusqu'à mon dernier jour, je me souviendrai des tourbillons de l'onde, des nuages rouges et menaçants, des vapeurs du vin qui brouillaient ma tête et de l'étoile cristalline décrivant un arc de cercle, au-dessus du Tibre de verre noir.

La jeune fille se serra si fort contre moi que je sentis la souplesse de son corps, quoiqu'elle eût une tête de moins que moi.

- Ton étoile allait d'ouest en est, murmura-t-elle. Je suis superstitieuse. J'ai remarqué la ligne du bonheur dans ta main. Peut-être me communiqueras-tu ton bonheur.

- A la fin, me diras-tu ton nom ? m'écriai-je avec irritation. Je t'ai appris le mien et je t'ai parlé de mon père. Je vais m'attirer une réprimande pour être resté si longtemps dehors.

- Oui, c'est vrai, tu n'es qu'un enfant, dit la jeune fille en se déchaussant. Je vais poursuivre ma route pieds nus. Mes chaussures m'ont tant fatigué les pieds que j'ai dû m'appuyer sur toi. Mais maintenant je n'ai plus besoin de ton bras. Rentre chez toi, je ne voudrais pas que tu aies des ennuis à cause de moi.

Mais je m'opiniâtrai, la pressant de me dire son nom. A la fin, elle poussa un profond soupir.

- Me promets-tu un baiser de tes lèvres candides et de ne pas t'effrayer quand je t'aurai dit mon nom ?

Je répondis que je ne pourrais toucher une jeune fille tant que je n'aurais pas rempli la promesse faite à l'oracle de Daphné, ce qui eut pour effet d'exciter sa curiosité :

- Nous pourrions au moins essayer, insista-t-elle.

Et comme je m'obstinais :

- Je m'appelle Claudia Plauta Urgulanilla.

- Claudia, répétai-je. Appartiendrais-tu à la gens claudienne ?

Elle parut surprise de ce que son nom n'évoquât rien pour moi :

- Vraiment, tu ignores qui je suis ? Je crois sans peine que tu es né en Syrie. Mon père s'est séparé de ma mère et je suis née cinq mois après le divorce. Mon père a refusé de me prendre dans ses bras et m'a fait déposer nue sur le seuil de ma mère. Il aurait mieux fait de me jeter à l'égout... J'ai également le droit de m'appeler Claudia, mais aucun homme honnête ne pourra ni ne voudra m'épouser car mon père, par une procédure illégale, a obtenu que je sois déclarée née hors des liens du mariage. Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai lu ses livres ? C'était pour vérifier à quel point il est fou. Comprends-tu aussi pourquoi j'ai craché sur son effigie ?

- Par tous les dieux connus et inconnus ! m'écriai-je ébahi,


« Essaierais-tu de me faire croire que tu es la fille de l'empereur Claude, toi, pauvre folle ?

- Nul ne l'ignore à Rome. C'est pour cela que sénateurs et chevaliers n'osent pas me saluer en public. C'est pour cela qu'on me cache dans la campagne au-delà du Vatican. Mais respecte ta promesse, à présent; je t'ai dit mon nom, alors que cela m'est bien sûr interdit.

Lâchant ses chaussures, elle se suspendit à mon cou, en dépit de ma résistance. Je l'étreignis et baisai ses lèvres tièdes dans les ténèbres. Et rien ne se passa, bien que j'eusse rompu ma promesse. Peut-être la déesse ne fut-elle pas offensée parce que je n'eus pas même un frisson en embrassant la jeune fille. Ou peut-être fut-ce à cause de ma promesse que je n'éprouvai rien. Je ne sais.

Claudia garda les mains sur mes épaules et caressa mon visage de son haleine brûlante.

- Minutus, promets-moi de venir me voir quand tu recevras la toge virile.

Je marmonnai que même à ce moment-là, il me faudrait encore obéir à mon père. Mais elle insista :

- Maintenant que tu m'as donné un baiser, nous sommes d'une certaine manière liés l'un à l'autre.

Elle se baissa, fouillant l'obscurité à la recherche de ses chaussures. Quand elle les eut trouvées, elle tapota ma joue froide et s'enfuit. Je lançai à son adresse que je ne me sentais en aucune façon lié à elle puisqu'elle m'avait arraché un baiser, mais elle avait disparu dans la nuit. Le vent m'apportait les gémissements des malades de l'île, le fleuve s'agitait en remous menaçants. Je courus à toutes jambes jusqu'à notre demeure. Barbus m'avait cherché à la bibliothèque et sur le Forum. Il était furieux contre moi, mais n'avait pas osé avouer ma disparition à la tante Laelia. Heureusement, mon père rentra tard comme à l'accoutumée.

Le lendemain, j'obtins par des voies détournées que tante Laelia me renseignât sur Claudia. Je lui racontai que j'avais rencontré à la bibliothèque une certaine Claudia Plauta et que je lui avais donné une plume. Cette nouvelle alarma ma tante :

- Abstiens-toi de jamais fréquenter cette dévergondée. Mieux vaudrait prendre tes jambes à ton cou si tu la revois. Claude a maintes fois regretté de ne pas l'avoir noyée mais à l'époque, il n'osait pas encore agir aussi énergiquement. La mère de cette fille était une grande dame, ardente et féroce. Claude a eu peur de ses réactions et n'a pu se résoudre à se débarrasser de la fille. Pour le seul plaisir de faire enrager Claude, Caius donnait sans cesse du « cousine » à Claudia et je crois bien qu'il l'a aussi entraînée dans une vie de débauche. Ce pauvre Caligula dormait même avec sa sœur parce qu'il se prenait pour un dieu. Claudia n'est reçue dans aucune maison respectable. Sa mère a été tuée par un célèbre gladiateur, qui n'a pas même été poursuivi parce qu'il a pu prouver qu'il défendait sa vertu. Au fil des ans, Urgulanilla avait de plus en plus souvent recours à la contrainte dans ses intrigues amoureuses.

J'oubliai bientôt Claudia, car mon père m'emmena avec lui à Caere où nous demeurâmes le mois qui lui fut nécessaire pour inspecter son domaine. En découvrant la voie sacrée bordée des innombrables tertres funéraires des rois et des nobles étrusques d'autrefois, je fus pénétré de respect pour mes ancêtres. Il y a de cela plusieurs centaines d'années, quand les Romains ont pris Caere, ils ont pillé les anciennes tombes mais certaines d'entre elles, parmi les plus récentes, demeurèrent intactes au bord de la route. En dépit de tout ce que m'avait raconté mon père, je n'avais pas imaginé que les Etrusques eussent été un si grand peuple. Le livre de Claude ne laissait nullement pressentir l'exaltation mélancolique produite par le spectacle de ces tombes royales. Il fallait l'avoir contemplé de ses propres yeux.

Les habitants de cette cité ruinée évitaient de traverser de nuit la nécropole et la prétendaient hantée. Mais dans la journée les voyageurs venaient visiter les anciens tertres et les bas-reliefs des tombes pillées. Mon père mit à profit son séjour pour se constituer une collection de ces vieilles statuettes de bronze et de ces écuelles sacrées d'argile noire que les autochtones découvraient en labourant ou en creusant des puits. Bien sûr, les collectionneurs avaient déjà emporté les meilleurs bronzes. A l'époque d'Auguste, les objets étrusques avaient été très à la mode. La plupart des statuettes avaient été arrachées aux couvercles des urnes.

Les travaux des champs ne me passionnaient guère. Assommé d'ennui, j'accompagnais mon père dans ses inspections à travers champs, oliveraies et vignobles. Les poètes font volontiers l'éloge de la vie simple de la campagne, mais je n'étais quant à moi nullement tenté de m'y établir. Dans les environs de Caere, on ne chassait que les renards, les lièvres et les oiseaux, et je n'éprouvais qu'un enthousiasme modéré pour cette sorte de chasse qui ne requérait point du courage, mais des pièges, des lacets et des rets.

A voir comment mon père se comportait avec les esclaves et les affranchis chargés du soin de ses terres, je compris que l'agriculture n'était pour un homme de la ville qu'un plaisir coûteux. Seuls d'immenses domaines exploités grâce au travail servile pouvaient être rentables, mais mon père répugnait à procéder ainsi.

- Je préfère que mes employés vivent heureux et aient des enfants en bonne santé, m'expliqua-t-il. Il me plaît qu'ils profitent un peu de ma richesse et il m'est doux de savoir qu'il existe un endroit où je pourrais me retirer si la roue de la fortune tournait en ma défaveur.

Les fermiers n'étaient jamais satisfaits et ne cessaient de se plaindre. Tantôt il avait trop plu et tantôt pas assez. Quand ce n'était pas les insectes qui ravageaient le vignoble, c'était la récolte d'olives qui était si abondante que le cours de l'huile s'effondrait. Les employés de mon père ne lui manifestaient nul respect. Bien au contraire, lorsqu'ils eurent pris la mesure de ses bonnes dispositions, ils abandonnèrent tout scrupule. Ils se lamentaient sans cesse sur leurs misérables demeures, leurs outils hors d'usage et leurs bœufs malades.

Parfois mon père se mettait en colère et, rompant avec son comportement habituel, éclatait en imprécations; mais aussitôt les paysans s'empressaient de lui présenter un plat savoureux ou un pot de vin blanc frais, les enfants lui posaient une couronne sur la tête et faisaient la ronde autour de lui. A la fin, rasséréné, il accordait de nouvelles concessions à ses métayers et à ses affranchis. En fait, à Caere, mon père ne connut pas un seul jour sobre.

Dans la cité, nous fîmes connaissance de prêtres et de marchands bedonnants dont l'œil bridé attestait l'authenticité d'arbres généalogiques remontant mille années en arrière. Ils aidèrent mon père à reconstituer le sien, jusqu'à l'époque où Lycurgue détruisit la flotte et le port de Caere. Mon père fit également l'acquisition d'une sépulture sur la voie sacrée.

Enfin un message nous parvint de Rome : le censeur avait jugé recevable la requête de mon père. Sa demande de réintégration dans la chevalerie pouvant désormais être examinée à tout instant par l'empereur, il lui fallait donc regagner Rome. Là, il nous faudrait patienter quelques jours à la maison, dans l'attente d'une convocation au Palatin. Le secrétaire de Claude, Narcisse, avait promis de choisir le moment favorable pour présenter la requête.

L'hiver était rigoureux. Les sols de marbre de Rome étaient glaciaux et chaque jour dans les appartements des insulae, des gens mouraient à cause de braseros mal réglés. Dans la journée, le soleil brillait, prédisant la venue du printemps, mais même les sénateurs plaçaient encore sans honte des braseros sous leurs sièges d'ivoire pour assister aux séances de la curie. Tante Laelia se lamentait sur la disparition des antiques vertus de Rome. A l'époque d'Auguste, maints vieux sénateurs avaient contracté une pneumonie ou des rhumatismes en refusant pareille mollesse si peu virile.

Tante Laelia tenait naturellement à assister aux lupercales1 et à la procession des luperci, les prêtres de ce Lupercus qu'on connaît aussi sous le nom de Pan. Elle nous assura que le grand prêtre n'était autre que l'empereur lui-même, et qu'il n'y avait donc aucune chance pour que nous fussions convoqués ce jour-là au Palatin. A l'aube du jour des ides de février, nous nous employâmes, elle et moi, à nous rapprocher autant que faire se pouvait du figuier sacré. A l'intérieur de la grotte, les luperci sacrifièrent une chèvre en l'honneur de leur dieu. Avec le couteau ensanglanté, le grand prêtre traça sur le front des officiants un signe qu'ils s'essuyèrent les uns les autres à l'aide d'un tissu préalablement trempé dans du lait. Puis tous ensemble, ils éclatèrent du rire rituel. Le rire sacré montait de la grotte, éclatant, effrayant. La foule se raidit, pénétrée de terreur sacrée et des femmes égarées d'inquiétude se mirent à courir vers la route que maintenaient libre les licteurs, faisceaux de verges en main. Dans la cave, les prêtres, à grands coups de couteau sacrificiel, découpaient de longues lanières dans la dépouille de leur victime. Ils s'élancèrent bientôt au dehors et en dansant se dirigèrent vers la route. Complètement nus, riant du rire sacré, ils fouettaient de leurs lanières les femmes qu'ils chassaient devant eux sur la route, souillant leurs robes du sang de la chèvre égorgée. Tout en exécutant cette danse, ils firent le tour complet de la colline du Palatin.

Tante Laelia était contente. A l'en croire, il y avait plusieurs années que le rire sacré n'avait résonné avec tant de solennité. Elle m'expliqua qu'une femme touchée par les lanières ensanglantées des luperci serait enceinte dans l'année : c'était un remède infaillible contre la stérilité. Elle regretta que le désir d'enfanter fût si peu répandu parmi les dames de la noblesse, car les femmes venues se faire flageller par les luperci étaient pour la plupart de modeste extraction et pas une seule épouse de sénateur n'avait daigné se montrer. Dans la presse effroyable tout au long du parcours, il se trouva certaines personnes pour affirmer avoir aperçu l'empereur en personne, qui bondissait et hurlait, encourageant les luperci à fouetter de bon cœur. Mais ni ma tante, ni moi ne l'avions vu. Quand la procession eut achevé le tour de la colline et regagné la grotte où l'on allait sacrifier une chienne à la veille de mettre bas, nous retournâmes à la maison pour y prendre le repas traditionnel de chèvre bouillie et de pain de froment en forme d'organes sexuels. La tante but et exprima sa joie de ce que le merveilleux printemps romain fût sur le point de chasser le misérable hiver. A l'instant où, pour interrompre un flot de propos peu convenables pour mes jeunes oreilles, mon père l'incita à se retirer pour sa méridienne, un esclave de Narcisse survint, hors d'haleine. Le secrétaire de l'empereur nous invitait à nous présenter sans tarder au Palatin. Nous nous y rendîmes à pied, accompagnés du seul Barbus, ce qui étonna grandement l'esclave. Par chance, en raison des solennités, notre mise était fort correcte.

L'esclave, lui, était vêtu d'or et de blanc. Il nous raconta que tous les signes se montraient favorables et que les cérémonies du jour s'étant déroulées sans la moindre anicroche, Claude était d'excellente humeur. En ce moment même, il était encore en train de célébrer les lupercales dans ses appartements, revêtu de la robe du grand prêtre. A l'entrée du palais, nous fûmes minutieusement fouillés et Barbus qui portait une épée dut rester sur le seuil. Mon père s'étonna de ce qu'on me fouilla moi aussi, un mineur.

Narcisse, affranchi et secrétaire privé de l'empereur, était un Grec émacié, usé par les soucis et une prodigieuse charge de travaux. Il nous reçut avec une cordialité inattendue, mon père ne lui ayant pas envoyé d'offrande. Sans aucun détour, il lui dit que dans une période où s'annonçaient tant de changements, il entrait dans les intérêts de l'Etat d'honorer des hommes de confiance qui sauraient, le moment venu, se souvenir des services rendus. A l'appui de ses dires, Narcisse fouilla les papiers dont il retira un billet qu'il tendit à mon père.

- Tu ferais bien de garder cela par devers toi, lui dit-il. C'est une note secrète du temps de Tibère sur ta personnalité et tes habitudes.

Mon père lut le papier, rougit et se hâta de le faire disparaître dans les plis de ses vêtements. Narcisse poursuivit comme s'il n'avait rien remarqué :

- L'empereur est fier de ses connaissances et de sa sagesse, mais sa pente le conduit à se perdre dans le détail et, parfois, à s'attarder sur une vieille affaire pendant toute une journée pour le seul plaisir de montrer l'excellence de sa mémoire. Et ce, au détriment des questions importantes.

- Qui n'a pas eu l'occasion dans sa jeunesse de passer quelques nuits dans les bosquets de Baiae ? observa mon père avec un certain embarras. En ce qui me concerne, tout cela est du passé. Mais je ne sais comment te remercier. On m'a raconté que Claude et surtout Messaline, sont extrêmement sourcilleux sur le chapitre de la moralité des chevaliers.

- Un jour, peut-être, je te ferai savoir comment me remercier, rétorqua Narcisse avec un mince sourire. On me dit cupide, mais ne fais pas l'erreur de m'offrir de l'argent, Marcus Manilianus. Je suis l'affranchi de l'empereur. C'est pourquoi mon bien est le bien de l'empereur et tout ce que je fais, au mieux de mes possibilités, est fait pour le bien de l'Etat. Mais hâtons-nous, car le moment le plus favorable approche : après le festin sacrificiel, l'empereur se prépare pour sa sieste.

Il nous conduisit dans une pièce aux murs décorés de fresques évoquant la guerre de Troie : la salle de réception du sud. De ses propres mains, Narcisse baissa les stores pour faire la pénombre. Claude entra, soutenu par deux de ses esclaves personnels qui, sur un geste de l'affranchi, l'assirent sur le trône impérial. Fredonnant l'hymne des lupercales, Claude ne nous accorda qu'un bref regard avant de s'installer sur le siège. Bien que sa tête ballottât, il m'apparut plus imposant assis que debout. Il s'était couvert de taches de sauce et de vin pendant le banquet, mais il ressemblait tout à fait à l'image que donnaient de lui la statuaire et les pièces de monnaie. Pour l'instant, il était manifestement égayé par la boisson et disposé à traiter des affaires de l'Etat avant de céder à la somnolence qui suit les festins.

Narcisse nous présenta et donna très rapidement son avis :

- L'affaire est parfaitement claire. Voici l'arbre généalogique, le certificat de revenus et la recommandation du censeur. Marcus Mezentius Manilianus, ancien membre éminent du conseil de la cité d'Antioche, mérite réparation pleine et entière de l'injustice qu'il a subie. Il n'a pas d'ambition pour lui-même, mais son fils en grandissant pourra servir l'Etat.

En marmonnant des souvenirs de jeunesse sur l'astronome Manilius, l'empereur déroula les parchemins et les parcourut du regard. La lignée de ma mère captiva son attention et il rumina un moment sur sa découverte.

- Myrina, la reine des Amazones, celle qui a combattu les Gorgones et qui a été tuée par Mopsus, un Thrace exilé par Lycurgue. En fait, Myrina était son nom divin, Batieia son nom terrestre. Il eût été plus convenable que ton épouse utilisât ce nom terrestre. Narcisse, rédige donc une note là-dessus et joins-la au dossier.

Mon père remercia respectueusement l'empereur pour cette correction et promit de veiller à ce que la statue que la ville de Myrina avait érigée à la mémoire de ma mère portât sur le socle le nom de Batieia. Ainsi Claude put-il présumer que ma mère avait été un important personnage puisque sa ville natale lui avait dressé une statue.

Il posa sur moi le regard bienveillant de ses yeux injectés de sang :

- Tes ancêtres grecs sont de haute origine, mon garçon. Notre civilisation vient de la Grèce, mais l'art de bâtir des villes n'appartient qu'à Rome. Tu es pur et beau comme mes pièces d'or qui portent une inscription latine sur une face et une inscription grecque sur l'autre. Pourquoi appeler Minutus un jeune homme si bien fait ? C'est trop de modestie.

Mon père se hâta d'expliquer qu'il avait voulu attendre le jour où mon nom serait inscrit sur les listes de la chevalerie dans le temple de Castor et Pollux, pour me faire revêtir la toge virile. Ce serait pour lui le plus grand des honneurs si l'empereur consentait à me choisir un deuxième nom approprié.

- Je possède des terres à Caere, poursuivit mon père. Ma lignée remonte jusqu'à l'époque où Syracuse a anéanti la puissance maritime de Caere. Mais c'est là, ô mon empereur, un sujet que tu connais mieux que moi.

- C'est donc cela ! s'exclama Claude. Tes traits avaient à mes yeux quelque chose de familier. Bien qu'elles aient été à l'abandon et rongées par l'humidité, les fresques qui décoraient les vieilles tombes étrusques que j'ai étudiées dans ma jeunesse étaient encore assez nettes pour que j'aie pu y distinguer des visages qui avaient un air de parenté avec le tien. Si tu t'appelles Mezentius, alors ton fils doit s'appeler Lausus. Sais-tu qui était Lausus, mon garçon ?

Je lui dis que Lausus était un des fils du roi Mezentius et qu'il avait combattu aux côtés de Turnus contre Enée.

- C'est ce qui est dit dans ton histoire des Étrusques, ajoutai-je innocemment. C'est là que je l'ai appris.

- Tu as vraiment lu mon petit livre, en dépit de ta jeunesse ? demanda Claude qui se mit à hoqueter d'émotion.

Narcisse lui administra de légères tapes dans le dos et ordonna aux esclaves de lui apporter encore un peu de vin. Claude nous invita à boire avec lui, mais me conseilla paternellement d'éviter de goûter du vin non dilué tant que je n'aurais pas atteint son âge. Narcisse profita de ces excellentes dispositions pour demander à l'empereur de signer la confirmation de mon père au rang de chevalier. Claude s'exécuta de bonne grâce quoique, à mon avis, il eût oublié de quoi il était question.

- Désires-tu vraiment que mon fils porte le nom de Lausus ? s'enquit mon père. Si tel est le cas, je ne saurais imaginer plus grand honneur que celui que ferait l'empereur Claude en consentant à être le parrain de mon fils.

Claude vida sa coupe, la tête branlante.

- Narcisse, dit-il ensuite d'une voix ferme, consigne également cela par écrit. Toi, Mezentius, il te suffira de m'envoyer un message au moment de la cérémonie de la taille des cheveux de ton garçon. Et si des affaires d'Etat importantes ne me retiennent pas, je serai ton hôte.

Il se leva avec autorité et vacilla. Les esclaves se précipitèrent pour le soutenir et il rota bruyamment avant d'ajouter :

- Mes nombreux travaux d'érudition m'ont rendu distrait. Je me souviens mieux du passé lointain que des faits proches. Aussi, le mieux serait de consigner par écrit tout ce que je viens de promettre et d'interdire. Maintenant il est temps que je me retire pour prendre du repos et vomir comme il convient, afin d'épargner à mon estomac la douloureuse obligation de digérer ce grossier repas de viande de chèvre.

Quand il eut quitté la salle, toujours soutenu par ses esclaves, Narcisse se tourna vers mon père :

- Fais en sorte que ton fils revête la toge virile dès que possible, lui conseilla-t-il, et avise-m'en, le moment venu. L'empereur se souviendra peut-être de sa promesse de parrainage. En tout cas, je la lui rappellerai et il prétendra s'en souvenir.

Tante Laelia dut se démener beaucoup pour trouver ne fût-ce que quelques nobles liés avec la gens Manilianus. L'un des invités était un ancien consul qui me guida gentiment la main pendant que j'égorgeais le cochon. Mais la plupart de nos hôtes étaient des contemporaines de la tante qui avaient été surtout attirées par la perspective d'un repas gratuit. Elles caquetaient comme un troupeau d'oies pendant que le barbier me coupait les cheveux et rasait le duvet de mon menton. Après quoi, il m'en coûta beaucoup de garder mon calme pendant qu'elles me revêtaient de la toge et me caressaient les membres et me tapotaient la joue. Elles eurent le plus grand mal à contenir leur curiosité quand, pour être fidèle à la promesse faite à l'oracle de Daphné, je dus entraîner le barbier dans une autre pièce et lui demander de me raser également la pilosité intime qui attestait ma virilité. Je la réunis au duvet de mon menton et plaçai le tout dans une boîte d'argent au couvercle décoré d'une lune et d'un lion. En accomplissant sa tâche, le barbier bavardait et plaisantait. Il me raconta qu'il n'était pas rare que les jeunes nobles qui recevaient la toge virile offrissent leurs premiers poils à Vénus pour se concilier ses faveurs.

Claude ne vint pas assister au banquet, mais me fit envoyer par Narcisse l'anneau d'or des chevaliers et la permission de mentionner dans mes parchemins qu'il m'avait personnellement donné le nom de Lausus. Nos hôtes nous accompagnèrent, mon père et moi, au temple de Castor et Pollux. Mon père paya la somme requise aux archives et puis ce fut au pouce que je dus glisser l'anneau d'or. Ma toge de cérémonie, bordée d'une étroite bande rouge, était prête. La suite ne revêtit pas de solennité bien particulière. Des archives nous gagnâmes la salle de réunion du noble ordre de la chevalerie, où nous payâmes pour avoir l'autorisation de choisir librement nos chevaux aux écuries du Champ de Mars.

De retour à la maison, mon père m'offrit l'équipement complet du chevalier romain : bouclier d'argent ouvragé, casque plaqué d'argent et orné d'un plumet rouge, longue épée et javelot. Les vieilles dames me pressèrent de revêtir ma tenue guerrière et comme on s'en doute, je ne pus résister à la tentation. Barbus m'aida à enfiler la tunique de cuir souple et bientôt j'arpentais la pièce dans mes bottines rouges, fier comme un coq, casque en tête et épée brandie.

Le soir tombait. Notre demeure était illuminée de torches et au dehors la foule observait les allées et venues des connaissances venues porter leurs bons vœux. Une acclamation s'éleva. Deux esclaves, noirs comme le charbon, venaient de déposer devant notre seuil une litière finement décorée. Rassemblant à grands gestes les plis de ses vêtements, tante Laelia se précipita à la rencontre de l'arrivante, une petite femme bien en chair dont la tunique de soie révélait plus qu'elle ne dissimulait les formes voluptueuses. Un voile pourpre cachait son visage mais elle l'écarta, permettant à la tante de la baiser sur les deux joues. Les traits délicats de son beau visage étaient fort bien mis en valeur par le maquillage.

La tante m'appela d'une voix vibrante d'émotion :

- Minutus, mon chéri, je te présente la noble Tullia Valeria2 qui vient te présenter ses meilleurs vœux. Tullia est veuve, mais son dernier mari était vraiment un Valérius.

Tullia Valeria était d'une beauté surprenante pour une dame d'âge mûr. Elle tendit les bras et, tout encombré de mes armes que j'étais, me serra contre son sein.

- Oh, Minutus Lausus, s'écria-t-elle. On m'a dit que l'empereur lui-même t'a donné ton deuxième nom et je ne m'en étonne plus, maintenant que j'ai vu ton visage. Si la fortune et les désirs de ton père l'avaient permis, tu aurais pu être mon fils. Ton père et moi avons été bons amis autrefois, mais il doit avoir encore honte de son comportement à mon égard car, depuis qu'il est à Rome, il n'est pas encore venu me voir.

Elle m'étreignait toujours tendrement dans ses bras et pendant qu'elle fouillait la maison du regard, je connus la douceur de sa poitrine et respirai la fragrance étourdissante de ses onguents parfumés. Mon père croisa le regard de la nouvelle venue. Il se raidit, son visage perdit toute couleur et il esquissa un mouvement de fuite. Me prenant par la main, la délicieuse Tullia s'approcha de mon père, un sourire charmeur sur les lèvres.

- Ne crains rien, Marcus. En un jour pareil, tout est pardonné. Le passé est le passé, ne nous lamentons pas sur ce qui n'est plus. Laisse-moi cependant te dire que j'ai versé bien des larmes, de quoi remplir mille fioles, à cause de toi, ô, homme sans cœur.

Elle me relâcha et, jetant les bras autour du cou de mon père, l'embrassa tendrement sur les lèvres. A grand-peine, il s'arracha à son étreinte et, tremblant de la tête au pied, lui dit sur un ton de reproche :

- Tullia, Tullia, tu devrais pourtant savoir que ce soir, dans ma demeure, j'eusse préféré voir une tête de Gorgone plutôt que ton visage.

Posant une main sur la bouche paternelle, Tullia se tourna vers la tante :

- Marcus est bien toujours le même. On devrait le surveiller. Quand je vois la confusion de son esprit, quand j'entends ses propos déraisonnables, je regrette d'avoir fait taire mon orgueil pour rendre visite à quelqu'un qui avait honte de venir me voir.

En dépit de son âge, cette belle femme me plongeait dans un état voisin de la transe, et j'éprouvais un malin plaisir à constater la déconfiture de mon père : Tullia lui ôtait tous ses moyens. Se tournant vers les autres invités, elle leur distribua ses salutations, débordante d'amabilité avec les uns, simplement polie avec les autres. Le cercle des vieilles dames se resserra et un murmure fébrile s'éleva de leur aréopage, mais Tullia ne prit pas garde à leurs regards malveillants.

Elle grignota quelques friandises et but à peine. Mais elle m'avait fait asseoir au bord de son lit :

- Ce n'est pas convenable, minauda-t-elle, même si je pouvais être ta mère...

Sa douce main me caressa la nuque, elle poussa un soupir et son regard plongeant en moi me donna des picotements dans tout le corps. Mon père bondit sur ses pieds, les poings serrés.

- Laisse mon fils tranquille, aboya-t-il. Tu m'as donné mon content de tracas.

Tullia secoua tristement la tête et soupira :

- Lorsque tu étais dans la force de ton âge, ô Marcus, je t'ai servi, plus que quiconque. J'ai même fait le voyage d'Alexandrie pour te retrouver. Mais je ne crois pas que je recommencerais. A vrai dire, c'est seulement le bien de ton fils que j'avais en tête en venant t'avertir : Messaline a été offensée d'apprendre que Claude avait, sans la consulter, donné un nom à ton fils, et qu'il lui avait envoyé l'anneau de chevalier. Pour cette raison, d'autres personnes brûlent de vous connaître, ton fils et toi. Ce sont celles qui dispensent volontiers leurs faveurs à qui s'est attiré le courroux de cette dévergondée. Un choix difficile se présente à toi, Marcus.

- Tout cela ne me concerne nullement, je ne veux même pas le savoir, se récria mon père, au désespoir. Je n'arrive pas à croire qu'après toutes ces années, tu n'aies encore rien de plus pressé que de me mêler à une de ces intrigues dont tu as le secret et où je perdrai ma réputation à l'instant où je parviens à la rétablir. Honte à toi, Tullia !

Mais elle, avec un grand rire taquin, tapota la main de mon père.

- A présent, je vois bien pourquoi j'étais si folle de toi autrefois, Marcus. Aucun autre homme n'a jamais prononcé mon nom de si délicieuse façon.

Et à dire vrai, mon père avait mis dans le mot « Tullia » une pointe de mélancolie. Il m'était évidemment impossible d'imaginer ce qu'une dame de si haute noblesse pouvait bien trouver en lui. La tante s'approcha de nous avec un gloussement complice et donna une petite tape sur la joue de mon père.

- Vous revoilà donc à badiner comme deux vieux amoureux ? les gronda-t-elle. Il serait grand temps que tu modères tes appétits, Tullia. Quatre époux se sont succédé dans ta couche et le dernier est à peine froid dans sa tombe.

- Tu as parfaitement raison, chère Laelia. Il est temps que je me modère. Voilà pourquoi la joie m'a submergée quand j'ai retrouvé Marcus. Sa présence me modère à merveille.

Elle se tourna vers moi :

- Mais toi, jeune Achille, ton épée toute neuve jette le trouble dans mon esprit. Si j'avais dix ans de moins, je te demanderais de sortir avec moi sous la lune. Mais non, je suis trop vieille. Va donc te divertir. Ton père et moi avons beaucoup à nous dire.

L'allusion à la lune me plongea dans l'inquiétude. Je montai à l'étage pour ôter mon armure, passai la main dans mes cheveux courts et sur mes joues rasées, et brusquement me sentis écrasé de déception et de tristesse. Il était enfin arrivé, ce jour que j'avais si longtemps attendu, dont j'avais tant rêvé, et rien ne se passait comme je l'avais espéré. Mais je devais remplir ma promesse à l'oracle de Daphné. Je descendis par l'arrière de la maison. Dans les cuisines, les esclaves me présentèrent leurs vœux et je les invitai à boire et à manger tout leur saoul, puisque aucun hôte n'arriverait plus à présent. Sur le seuil, je redressai soigneusement les torches mourantes et songeai tristement que ce jour était peut-être le plus grand et le plus important de ma vie. La vie est comme un flambeau qui brûle d'abord dans tout son éclat avant de charbonner et de se résoudre en fumée.

Une jeune fille enveloppée d'un manteau marron sortit de l'ombre noire du mur de ma demeure.

- Minutus, Minutus, murmura-t-elle. Je voulais te présenter mes vœux de bonheur. Je t'ai apporté ces gâteaux que j'ai cuits moi-même pour toi, j'allais les confier à tes esclaves, mais le destin clément a voulu que je te revoie en chair et en os.

Horrifié, je reconnus cette Claudia contre laquelle tante Laelia m'avait mis en garde. Mais je ne pouvais que me sentir flatté de constater que cette jeune fille s'était renseignée sur la date de ma majorité. A ma grande surprise, en retrouvant les sourcils charbonneux, la grande bouche et la peau brûlée de soleil, un bonheur immense me submergea. Comme elle était différente de ces vieilles gens aigries que nous recevions dans notre demeure ! Claudia. Vivante, réelle, sans artifice. Claudia, mon amie.

Elle tendit timidement la main vers ma joue. L'arrogance avec laquelle elle m'avait parlé la première fois s'était envolée.

- Minutus, soupira-t-elle, on t'a sans doute dit bien des horreurs à mon sujet. Mais je ne suis pas si mauvaise qu'on a voulu te le faire accroire. En fait, à présent que je te connais, je ne veux plus avoir que de belles pensées. Ainsi, tu m'auras apporté le bonheur.

Je l'entraînai dans la direction du temple de la Lune. Tandis que nous cheminions côte à côte, Claudia ajusta les pans de ma toge autour de mon cou et nous mangeâmes l'un de ses gâteaux en le mordant chacun à notre tour, comme le fromage dévoré dans la bibliothèque. Claudia me dit qu'elle avait récolté elle-même le miel et le cumin qui donnaient sa saveur au gâteau et qu'elle avait moulu la farine dans une vieille meule à main.

Comme elle ne se pendait pas à mon bras, évitant même craintivement tout contact, ce fut moi, tout pénétré de ma neuve virilité, qui lui pris l'avant-bras pour la guider à travers les fondrières de la chaussée. Ce geste lui arracha un soupir de bonheur. Sous le sceau du secret, je lui confiai alors quelle promesse j'avais faite à l'oracle de Daphné et lui révélai que l'allais de ce pas au temple de la Lune pour y déposer mon offrande votive dans une boîte d'argent.

- Oh, mais ce temple a mauvaise réputation, se récria-t-elle. Derrière ses portes de fer on célèbre des mystères immoraux. Il est heureux que je t'aie attendu devant ta demeure. Si tu étais allé seul dans ce temple, tu y aurais peut-être laissé bien autre chose que ton offrande.

« Je n'assiste plus aux cérémonies officielles, poursuivit-elle. Les dieux ne sont que pierre et bois. Le vieillard grabataire qui loge au Palatin a ressuscité les anciens sacrifices dans le seul dessein de renforcer les vieilles chaînes qui entravent le peuple. Je vénère mon propre arbre sacré et un puits sacrificiel à l'onde cristalline. Et si je suis triste, je monte sur la colline du Vatican pour observer le vol des oiseaux.

- Tu parles comme mon père. Il ne veut même pas demander à un devin d'interroger un foie sur mon avenir. Mais les pouvoirs et les sorts existent bel et bien. Même les gens sensés l'admettent. C'est pourquoi je préfère remplir ma promesse.

Parvenus au seuil du temple à moitié enfoui dans le sol, nous distinguâmes par la porte entrouverte des lampes qui brûlaient. Mais personne ne se montra quand j'accrochai ma boîte d'argent parmi les autres offrandes. En fait, j'aurais dû sonner la cloche pour alerter la prêtresse, mais pour être franc elle m'effrayait, et en ce moment tout particulièrement je ne tenais pas à ce qu'apparût le visage blafard. En toute hâte, je trempai le bout des doigts dans l'huile sainte et en oignit l'œuf de pierre. Avec un sourire amusé, Claudia posa un gâteau en offrande sur le siège de la prêtresse et nous nous élançâmes vers la sortie, comme deux garnements après une farce.

Dans la rue, nos lèvres se joignirent.

- Est-ce que ton père t'a déjà fiancé ? dit Claudia d'une voix vibrante de jalousie, en me prenant la tête entre ses mains. Ou bien est-ce qu'on t'a seulement montré quelques jeunes Romaines pour que tu fasses ton choix ? Cela se fait, d'ordinaire, quand on revêt la toge virile.

Je ne m'étais guère préoccupé de la présence de deux petites filles amenées par les vieilles amies de la tante. Elles m'avaient contemplé sans mot dire, dans une attitude puérile et j'avais cru qu'on les avait fait venir pour les friandises et les gâteaux.

- Non, non, rétorquai-je, effrayé. En aucune façon mon père n'a projeté de me marier à quiconque.

- Oh, si seulement je parvenais à me maîtriser pour t'exposer froidement mes pensées, dit tristement Claudia. Je t'en prie, ne te lie pas trop tôt. Tu n'y gagnerais que du malheur. Rome ne manque pas de briseuses de mariage. Tu considères sans doute que la différence d'âge entre nous est immense, puisque j'ai cinq ans de plus que toi. Mais quand tu auras fait ton temps de service dans l'armée, la différence paraîtra moindre. Tu as partagé un gâteau avec moi et baisé mes lèvres de ton plein gré. Cela ne te lie aucunement à moi, mais j'y vois le signe que je ne te répugne pas trop. C'est pourquoi, je te demanderai seulement, parce que je ne puis exiger davantage, de penser à moi parfois et de ne pas te lier trop tôt.

Je n'avais pas le moins du monde l'intention de me marier. Sa requête me parut donc parfaitement raisonnable. Je la baisai de nouveau sur la bouche et m'échauffai de la sentir dans mes bras.

- Je te le promets, à condition que tu ne me suives pas partout. En fait, je n'ai jamais aimé les filles de mon âge et leurs petits rires bêtes. Tu me (SUITE DANS LE LIVRE)


TABLE


PREMIERE PARTIE

MINUTUS


11.... Livre I Antioche

43.... Livre II Rome

134.... Livre III De la Bretagne

173.... Livre IV Claudia

214.... Livre V Corinthe

263.... Livre VI Sabine

308.... Livre VII Agrippine

DEUXIEME PARTIE

JULIUS, MON FILS


369.... Livre I Poppée

418.... Livre II Tigellinus

473.... Livre III Les témoins

513.... Livre IV Antonia

546.... Livre V Le sycophante

579.... Livre VI Néron

609.... Livre VII Vespasien

627.... Épilogue


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