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Le Principe de Lucifer Tome 2

, Le Jardin des Livres


Toute reproduction, même partielle par quelque procédé que ce soit, est interdite sans autorisation préalable. Une copie par Xérographie, photographie, support magnétique, électronique ou autre constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d'auteur. Livre publié en accord avec Baror International Inc. PO Box 868 Armonk, NY, 10504-0868 USA.

Revue de Presse



Le Principe de Lucifer Tome 2

« Le Cerveau Global »






Howard Bloom pourrait bien être le nouveau Stephen Hawking Simplement, il ne s'intéresse pas seulement à la science, il s'intéresse aussi à l'âme.

Aaron Hicklin, Gear


Un merveilleux Cantique des Cantiques à propos des ori­gines amou­reuses de l'Univers et de son besoin presque médiéval de copuler.

Kevin Kelly, Editor


J'ai rencontré Dieu, il habite à Brooklyn (...) Howard Bloom est le suivant d'une lignée de penseurs séminaux qui comprend Newton, Dar­win, Einstein, Freud et Buckminster Fuller (...) Il va changer la manière avec laquelle nous nous voyons ainsi que tout ce qui nous entoure.

Richard Metzger, directeur de "The Disinforma­tion Company" et animateur de Channel 4, TV Di­sinfo Nation, en Grande Bretagne.


A tous ceux qui pensent que notre ingénuité a perturbé l'équilibre de la nature, Howard Bloom a un message qui est aussi rassurant que som­bre : « Nous sommes la nature incarnée », écrit-il, « Nous sommes les outils de ses essais, et si effectivement nous souf­frons et si nous échouons, elle va, de nos échecs, apprendre les voies à éviter dans le futur ».

The New-Yorker


Le premier ouvrage de Bloom ( Le Principe de Lucifer Tome 1 ) s'attaquait à la source biologique de la violence hu­maine. Maintenant, il s'est attaqué à quelque chose d'encore plus ambitieux. Alors que quelques cyber-allumés du Web di­sent qu'Internet nous emmène vers une sorte de cerveau mon­dial, Bloom, lui, dit que nous sommes dans ce cerveau mon­dial depuis longtemps... Bloom défend la sélection de groupe, ( un point de vue minoritaire parmi les évolutionnistes ) et retrace la coopération en­tre les organismes et la compétition à travers l'histoire de l'évo­lution. Les 'réseaux créatifs' des mi­cro-organismes primaires se sont unis pour trouver de la nourriture: les co­lonies modernes de bactéries E-coli semblent s'être programmées elles-mêmes pour des mutations utiles et absolument pas hasardeuses. La Sparte antique tuait ses enfants les plus faibles; Athènes les éduquait. Chacun de ces comportements est un système d'apprentissage social. Et chacun de nous repose sur différentes fonctions. Les « agents de conformité » forcent la plupart des membres du groupe à faire la même chose; les « gé­nérateurs de diversi­té » cherchent les nouveautés  les « distributeurs de ressources » aident le système à se modifier au profit des nouveautés qui fonc­tionnent. Dans le modèle de Bloom, les ligues sportives, les bactéries, les bêtes, et la Belgique, tous se comportent de la même manière".

Publishers Weekly


Une théorie évolutionniste nouvelle et fascinante qui peut changer profondément notre manière de voir la vie, et une nouvelle vision du mon­de qui peut bouleverser notre inter­prétation des structures sociales.

Florian Roetzer, Telepolis, Allemagne


Le Cerveau Global est une pure mer­veille ! Je suis fasciné par sa masse d'érudition et l'immensité de sa portée. L'idée du cerveau de masse est fabuleuse, intelligente et extraor­dinairement créative.

Georgie Anne Geyer, Universal Press Syndicate.


Un prophète contemporain, Bloom nous force à admet­tre que l'évolution est un sport d'équipe. C'est une image de l'Univers dans lequel les émotions humaines trouvent leur base dans la survie de la matière, et que les atomes eux-mêmes sont collés ensemble avec de l'amour. Je suis bouleversé.

Douglas Rushkoff, auteur de Media Virus.


Ce tome volumineux, généré par l'habitude vorace de lire, et sur­tout le talent de conteur extraordinaire de Bloom, af­firme que les groupes, des humains aux singes en passant par les bactéries, s'organi­sent d'eux-mêmes, créent la nouveauté, transforment leur environnement et triomphent pour laisser bien plus de descendants que les individus solitai­res. Un incroyable dévouement à la preuve scientifique, cette suite du Principe de Lucifer veut purger le monde académique des gènes indivi­duels et du dogme néodarwiniste de la sélection naturelle.

Lynn Margulis, Professeur, University of Massachusetts, lauréat en 1999 de la "National Me­dal of Science" et auteur de Symbiotic Planet: A New Look at Evolution.


Dans un ouvrage superbement écrit et avec un argu­ment totalement original, Howard Bloom continue son habi­tude de titiller les sujets tabous. Avec un merveilleux et érudit tour d'horizon de la vie et de la société, des bactéries jusqu'à l'Internet, il prouve que la sélection de groupe est réelle et que le cerveau global est là depuis le début. L'ère dans laquelle nous pénétrons maintenant est une des dernières phases de l'évo­lution du cerveau global. A lire absolument.

Robin Fox, Rutgers Uni­versity.


Howard Bloom a une vision fascinante des interpéné­trations de la vie et un style étonnant que j'ai trouvé captivant.

Nils Daulaire, Président de "Global Health Coun­cil".


Le travail de Howard Bloom est tout simplement brillant et il n'existe rien de comparable, quelles que soient les dis­ciplines ou confrères consultés. Le Principe de Lucifer 2 est puissant et provocant. En fait, il ex­plose la cervelle....

Don Edward Beck, Ph.D., auteur de Spiral Dyna­mics.


Le Principe de Lucifer 2 est un tour de force

historique, basé sur l'évolution et sur la complexité des systèmes adaptatifs.

Dorion Sagan, auteur de Biospheres et de Into the Cool: The New Thermodynamics of Life


Fabuleux ! Howard Bloom a une fois de plus réussi.

Peter Corning, President de « International Society For the Systems Sciences ».


Howard Bloom croit que le Léviathan, ou société en tant qu'orga­nisme, n'est pas une jolie métaphore mais un pro­duit contemporain de l'évolution. La bataille darwinienne pour l'existence s'applique aussi bien aux sociétés, qu'aux individus. Nous peinons en tant qu'individus, mais nous faisons partie de quelque chose de bien plus grand que nous-mê­mes, avec une physiologie et une vie mentale complexe que nous portons mais que nous ne comprenons que très peu. Avec cette vision carrée de l'évolution et du comportement humain, Bloom se trouve maintenant loin devant la timide horde des scientifiques.

David Sloan Wilson, co-auteur de The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior


Bloom dépeint (...) l'importance du partage d'informa­tions et des autres formes de coopération dans les organismes allant des bactéries aux humains. (...) Le style de Bloom est habile, plai­sant et agréable.

Peter J. Richerson, Department of Environmental Science and Policy, UC Davis  Process.


Vous n'avez pas vécu tant que vous n'avez pas rencon­tré Howard Bloom.

James Brody, Ph.D., Albert Einstein Medical Col­lege of Yeshiva University.


Ma tête est encore en train de tourner après avoir décou­vert un tel contenu et une telle éloquence. Howard Bloom dé­crit avec détails et clarté ces choses qui agacent l'âme.

Valerius Geist, President de « Wildlife Heritage ».


Ayant passé 40 ans de ma vie dans la psychologie et m'étant intéressé presque aussi longtemps à l'évolution, je vais simplement assimiler l'accom­plissement de Howard Bloom.

David Smillie, Professeur de zoologie, Duke Univer­sity.






Mon Dieu ! Ça, c'est VRAIMENT génial !


Richard Brodie, inventeur et programmeur du trai­tement de texte Word









A Pierre Jovanovic qui m'a donné

force, courage, énergie et conviction.




PROLOGUE


La Biologie, l'Évolution

et le Cerveau Global





Depuis les premiers pas de l'ordinateur personnel en 1983, écrivains et scientifiques publient des livres consacrés à la création d'un cerveau global futur, composé d'ordinateurs reliés en réseau. Il est vrai, Internet permet aujourd'hui à un médecin de Strasbourg d'échanger instantanément ses idées avec un philosophe sibérien et avec un spécialiste américain des algorithmes.

Mais, selon ces visionnaires qui annoncent une intelligence englobant le monde entier, tout ceci n'est en réalité que le début. Ils affirment par exemple que la transformation humaine a enfin commencée 1 et qu'elle rassemblera « les milliards d'esprits de l'humanité en un système unique (...)

[ telle ] Gaïa créant son propre système nerveux » 2 . Bientôt nous nous réunirons, disent-ils, sur un réseau informatique qui apprendra notre manière de penser et nous donnera les informations dont nous avons besoin avant même qu'on les désire consciemment  fera de la race humaine un « être spirituel » unique, une « conscience collective » massive .

Le résultat sera « l'un des plus grands bonds de l'évolution de notre espèce » 3 .


Cependant, mes vingt années de travaux interdisciplinaires révèlent que derrière ces annonces futuristes se cache une surprise étrange : oui, la connexion informatisée des esprits peut apporter un changement considérable. Cette intelligence mondiale n'est pas le résultat de la Silicon Valley mais bien une des phases d'évolution de ce cerveau global qui existe depuis plus de trois milliards d'années ! En effet, la Nature est bien plus douée en réseaux informatiques que nous : ses mécanismes d'échanges de données et de création collective sont encore plus complexes et plus agiles que tout ce que les meilleurs théoriciens informatiques ont imaginé jusqu'à présent.


Depuis toujours, la socialité nous rassemble : il y a trois milliards et demi d'années, les bactéries, nos premiers ancêtres unicellulaires, évoluaient en colonies. Et aucune bactérie ne pouvait vivre sans le contact réconfortant de ses voisines. Séparée de ses compagnes, une bactérie saine se divisait pour créer une société constituée de nouveaux compatriotes 4 . Unie au sein d'une gigantesque équipe, chaque colonie faisait face à la guerre, au désastre et à la quête de nourriture. Depuis toujours, nous, êtres humains, sommes ce que la théorie évolutionniste actuelle refuse de voir, une machine collective aussi rationnelle qu'inventive.

Ce livre montrera que le simple fait d'être des bouts modestes d'un réseau plus grand que nous a affecté non seulement nos émotions, mais aussi nos perceptions et notre façon de choisir nos amis ou de tyranniser nos ennemis. Que nous nous battions avec des armes ou des idées, nous faisons tous partie d'un esprit plus grand qui veut constamment essayer des possibilités nouvelles : grâce aux guerres des Spartes et des Athéniens, nous verrons que le QI humain a augmenté ( ou diminué ) en fonction de leurs luttes. Nous lèverons le voile sur une bataille entre deux esprits globaux, une guerre mondiale étrange qui pourrait ternir le XXIe siècle, et qui pourrait se traduire par la perte de trois milliards de vies humaines si nous n'apprenons pas à mieux nous servir de nos libertés et de nos connexions.

Enfin, nous proposerons dans ce Principe de Lucifer 2 une théorie nouvelle qui explique les rouages internes de cette planète où palpite un esprit gigantesque qui partage et diffuse l'information ( et que les scientifiques contemporains ne veulent pas voir ).


Si la théorie de la « sélection individuelle » a permis depuis son apparition en 1964 de comprendre bien des comportements tels que l'amour, la haine ou la jalousie 5 , elle est tombée en désuétude : les scientifiques pensent maintenant que les humains, comme les animaux, sont en réalité animés par leur besoin de répliquer leurs gènes. Les scientifiques disent que tout comportement est lié au strict intérêt personnel, ce qui n'est pas une idée nouvelle : l'instinct de survie illustre le concept de « la lutte ou la fuite » proposé en 1908 par William McDougall 6 et popularisé en 1915 par Walter Cannon 7 .

Seul problème : face à un danger mortel, certaines créatures s'immobilisent, paralysées par l'angoisse, la résignation ou la peur. En d'autres termes, au lieu de « lutter ou de fuir » pour essayer de s'échapper, elles demeurent immobiles devant les mâchoires de la mort, se transformant d'elles-mêmes en proies faciles. Même les humains n'échappent pas à ce comportement : le célèbre David Livingstone, connu pour la réplique « Dr Livingstone, je présume », a lui aussi décrit ce phénomène :


J'ai vu le lion se jeter sur moi (...) Il a bondi sur moi et attrapé mon épaule  terre. Rugissant horriblement près de mon oreille, il m'a secoué comme un terrier le ferait avec un rat. Le choc a produit une stupeur semblable à celle que semble ressentir une souris la première fois que le chat la secoue. Cela a entraîné une sorte de distraction dans laquelle n'existait aucune sensation de douleur, aucun sentiment de terreur, bien que

[ je fus ] conscient de tout ce qui se passait. C'était semblable à ce que décrivent les patients qui, sous l'effet du chloroforme, voient l'opération se dérouler, mais ne sentent pas la lame

8 .


David Livingstone n'a pas ressenti le besoin de lever les poings ou de s'enfuir en courant. Pourtant, aujourd'hui encore, l'hypothèse de « la lutte ou de la fuite » est parole d'Evangile. Heureusement, d'autres biologistes comme William Hamilton eurent le courage de mettre en évidence le grain de sable dans le mécanisme bien huilé de la survie : si la survie individuelle est le but suprême de l'existence, comment expliquer alors l'altruisme ?

William Hamilton étudia le désintéressement avec lequel les abeilles ouvrières femelles9 sacrifiaient leurs droits à la reproduction pour servir chastement leur reine. Sa plus grande réussite fut de mathématiquement démontrer que les ouvrières portaient les mêmes gènes que leur reine. Ainsi, lorsqu'une abeille consacrait sa vie à sa souveraine, elle faisait semblant d'ignorer ses propres besoins. Mais en choyant la reine pondeuse, chaque ouvrière prenait soin des répliques de sa propre progéniture. L'altruisme , affirma Hamilton « n'était qu'un stratagème astucieux visant à protéger ses propres gènes » 10 . Ses idées, et toutes celles qui en découlèrent11 ont considérablement augmenté notre connaissance des mécanismes évolutionnistes dans des domaines aussi variés que la médecine ou l'écologie. Mais, vingt ans après sa révélation, un nouvel examen des colonies d'abeilles a démontré que ses calculs ne correspondaient pas à la réalité :

il y avait plus de variétés génétiques dans les sociétés d'insectes altruistes que ne l'autorisaient les équations d'Hamilton 12 .


Ensuite, le suisse Hans Kummer publia en 1992 son livre In Quest of the Sacred Baboon 13 dans lequel il résumait ses vingt années de recherches sur les babouins Hamadryas d'Ethiopie et d'Arabie Saoudite. Il prouvait que tous les primates ne s'allient pas systématiquement à ceux qui partagent les mêmes gènes qu'eux. En fait, remarquait-il, lorsque les singes se battent, ils se montrent souvent plus violents avec leurs parents qu'avec des singes étrangers . Donc, dans le cas des abeilles et des babouins, ils ne mettaient pas de côté leurs intérêts uniquement pour protéger des clones d'eux-mêmes et de leurs chromosomes.


Apparemment, un autre phénomène se produisait.


Cependant, la théorie d'Hamilton sur « la sélection individuelle » devint un véritable catéchisme ! Certains scientifiques tentés de s'en éloigner après différentes observations méthodiques en furent dissuadés. Dans les années 1990, ils risquèrent le ridicule en défendant la validité simultanée de « la sélection de groupe » et de « la sélection individuelle »... Pionnier de cette idée, le biologiste David Sloan Wilson, de la State University of New York qui se basait sur plus de 400 études mettant en avant « la sélection de groupe » 14 . Sloan Wilson s'est concentré sur les hommes et a découvert que ceux qui mettent en commun leur réflexions prenaient en général de meilleures décisions que les cow-boys solitaires qui gardaient leurs idées pour eux 15 .


Comme nous l'avons vu, les défenseurs de « la sélection individuelle » affirment qu'un créature ( homme, femme ou animal ) sacrifiera son confort uniquement si le bénéfice est plus important que son sacrifice 16 . Mais une fois de plus, la réalité va contre cette idée. Des chercheurs tels que René Spitz 17 découvrirent que chez l'être humain, l'instinct de survie possédait un double, un double maléfique d'une nature inattendue. Il s'agissait du dopplegänger*, le désir de mort, mis en avant par Sigmund Freud. René Spitz et d'autres scientifiques soulignèrent les différentes manières dont l'isolement, la perte du contrôle et la déchéance sociale provoquaient la dépression, l'apathie, la dégradation de la santé, puis la mort. Dans le tome 1 du Principe de Lucifer*, je montre que chaque chercheur18 avait découvert un « mécanisme d'autodestruction » précis, sorte de juge biologique véhiculé par chacune de nos cellules, et qui peut nous condamner avec une terrible sévérité.


René Spitz a montré que presque 90% des bébés élevés dans le confort en orphelinats19 mais privés d'amour et de câlins finissaient par mourir. Harry Harlow a prouvé que les bébés singes élevés sans mère ni camarades restaient dans leur cage à gémir et s'arrachaient la peau jusqu'au sang. Si on leur permettait de fréquenter les autres singes, ces êtres affaiblis étaient affectivement trop effrayés, trop stupides et trop perturbés pour nouer des contacts avec les autres. Robert Sapolsky, lui, découvrit que le sang des babouins sauvages incapables de monter dans la hiérarchie sociale de leur tribu, était envahi de poisons hormonaux qui tuaient leurs cellules cérébrales, faisaient tomber leurs poils, supprimaient au passage leurs défenses immunitaires et menaçaient même leur vie.

L'homme et la femme sont apparemment semblables : d'autres études ont également montré que les patients dépressifs hospitalisés qui ont le plus besoin d'aide sont très souvent privés de l'attention du personnel médical. Une observation rigoureuse a révélé que les malades déclenchaient involontairement leur propre rejet : les patients déprimés gémissent, grognent ou tournent la tête vers le mur 20 , s'aliénant ainsi leurs médecins et leurs infirmières. Ils énervent le personnel soignant par tous les moyens possibles, de l'expression de leur visage à l'intonation de la voix, en passant par le langage corporel 21 . Un défenseur de « la sélection individuelle » expliquerait que ce comportement destructeur doit être le résultat d'une réponse adaptative masquant un avantage caché : la mort du patient pourrait accélérer le succès génétique de ses proches parents en les soulageant d'un fardeau  à l'assurance ou à l'héritage. Ou encore : en se tuant de manière subtile, les patients pourraient avantager des amis qui, un jour ou l'autre, renverraient l'ascenseur à leur famille.

Mais les études constatent exactement l'inve rse : les patients ayant le plus grand nombre de parents et d'amis sont ceux qui présentent le moins de risques d'être dépressifs  face à la mort ils restent charmants et attirent à leur chevet une armée de médecins et d'infirmières débordant de compassion. Pour les partisans de « la sélection individuelle », ils sont les mieux placés pour léguer leur dépouille à leurs enfants et petits-enfants qui portent les répliques de leurs gènes. Pourtant, ce sont eux qui risquent le moins de mourir et de faire connaître prématurément leurs dernières volontés.


Les études sur les animaux et les humains démontrent que les déprimés qui flirtent involontairement avec la mort ne sont pas ceux attendus par les défenseurs de « la sélection individuelle », mais bien ceux dont la mort est peu susceptible de profiter aux parents, bien que portant des gènes semblables aux leurs 22 . Les liens familiaux de ces patients sont soit abîmés, soit inexistants 23 . Généralement, ils ne possèdent même pas d'amis. En fait, ils ont souvent l'impression de jamais avoir trouvé leur place dans ce monde 24 . Ces malheureux sont apparemment envahis par ce qui peut s'apparenter au mécanisme suicidaire appelé apoptose. L'apoptose est une bombe à retardement composée de tâches préprogrammées et qui se trouve dans chaque cellule vivante. Quand la cellule reçoit des signaux lui indiquant qu'elle n'est plus utile à la communauté, la bombe se déclenche 25 .


Entre des systèmes immunitaires suicidaires et un comportement allant dans le sens contraire de leur survie, les individus isolés accroissent largement leur risque de mourir 26 . Le profit pour leurs compagnons de gènes sera nul ou presque. Lorsqu'ils sont coincés par ce type de comportement, les partisans de « la sélection individuelle » affirment que nous observons là un instinct qui était utile du temps où nous vivions dans des tribus de chasseurs 27 , instinct qui, lorsque nous errions dans la savane africaine, augmentait réellement les chances de survie de nos gènes. Ces apologistes déclarent souvent que la civilisation moderne a perverti ce dont nous bénéficions à l'époque de la première hache de pierre 28 . Par exemple, des psychothérapeutes évolutionnistes ont avancé l'hypothèse selon laquelle l'agitation incontrôlable liée au trouble déficitaire de l'attention tombait à pic dans les plaines africaines : plus on bougeait dans ces régions, plus on avait de chance de tomber sur des proies. En revanche, maintenant que l'on oblige nos enfants à rester immobiles pour apprendre l'alphabet, on condamne ce besoin de bouger.


Cet argument est intrigant, mais il a peu de chance de tenir dans les cas que nous évoquons. Lorsque l'on enlève des chimpanzés, des chiens, des souris de laboratoire ou d'autres espèces d'animaux au groupe qu'ils connaissent et qu'ils aiment29, l'épuisement les submerge, leur système immunitaire régresse et ils finissent par dépérir 30 . Tout comme nous, ces créatures ont plus de risques de mourir lorsqu'on les prive de leurs liens sociaux que lorsque leur disparition est susceptible de profiter à des porteurs de gènes identiques. Pour ces animaux, le problème de passer de trop longues journées dans des salles de classe post-industrielles ne se pose pas ( surtout pour ceux dont la dépression a été observée dans une savane éthiopienne ) ...


C'est là que le nouveau modèle évolutionniste présenté dans le Principe de Lucifer Tome 1 arrive à point : supposons un instant que les défenseurs de la « sélection de

groupe » aient raison : un de ses partisans, un naturaliste du nom de Charles Darwin, a affirmé en 1871 que les groupes se battent et que face à de telles rivalités « un peuple égoïste et querelleur ne sera pas solidaire, et sans solidarité rien ne peut être effectué. Une tribu riche des qualités citées précédemment [ raisonnement (...) prévoyance (...) habitude d'aider ses pairs (...) habitude de réaliser des actions charitables (...) vertus sociales (...) et (...) instincts sociaux ] s'agrandirait et serait victorieuse des autres tribus. (...) Ainsi, les qualités sociales et morales tendraient lentement à avancer et à se répandre dans le monde entier » 31 . En d'autres termes, les individus se sacrifieront pour le bien d'un groupe. Lorsque les groupes se battent, celui qui a la meilleure organisation, la meilleure stratégie et les meilleures armes gagne. Les individus qui contribuent à la virtuosité de leur groupe feront partie de l'équipe survivante. En revanche, les individus trop préoccupés par leur petite personne pour prêter main forte à leur communauté, risquent de se faire couper bien plus que les mains lorsque leurs habitations seront pillées par des envahisseurs 32 .


Le lien entre les défenseurs de « la sélection de groupe » et les partisans de « la sélection individuelle » est peut-être caché dans un autre concept, celui du « système adaptatif complexe ». Un « système adaptatif complexe » est une machine à apprendre constituée de modules semi-indépendants qui fonctionnent ensemble pour résoudre un problème. Certains « systèmes adaptatifs complexes » sont biologiques, comme par exemple les forêts tropicales humides. D'autres, comme les économies humaines, sont sociaux. Et ceux des informaticiens sont généralement électroniques. Les réseaux de neurones et les systèmes immunitaires en sont de très bons exemples : les deux appliquent un algorithme  une règle de fonctionnement  parfaitement exprimé par Jésus de Nazareth : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a » .


Les réseaux électroniques

de neurones sont des hordes de points de commutation reliés en une toile complexe. Le réseau qui relie ces points possède une propriété inhabituelle : il peut renforcer ou désactiver le nombre de connexions et la quantité d'énergie dirigés vers n'importe quel point de commutation du réseau. Un système immunitaire est une équipe d'agents, mais à une échelle bien plus grande. Il contient entre 10 millions et 10 milliards de types différents d'anti-corps. De plus, il possède une quantité astronomique d'entités nommées « lymphocytes T spécifiques au virus » . Le système immunitaire, tout comme le réseau neuronal, suit le précepte biblique : les agents qui contribuent à la résolution d'un problème sont couverts de cadeaux ( des ressources ) et d'influence.


Mais malheur à ceux qui ne peuvent pas aider le groupe...


Dans le système immunitaire, les lymphocytes T en patrouille détectent les signes moléculaires d'un envahisseur. Chaque lymphocyte T est armé d'une structure différente de récepteurs, sorte de grappins moléculaires. Quelques-uns découvrent alors que leurs armes leur permettent d'accrocher les attaquants et de les détruire. Ces champions peuvent se reproduire à une vitesse hallucinante et reçoivent la matière première dont ils ont besoin pour massivement multiplier le nombre de leurs clones 33 . Fait notable : les lymphocytes T dont les récepteurs n'arrivent pas à attraper les envahisseurs sont privés de nourriture, privés de leur capacité de procréer et souvent même privés de la vie... Ils sont soumis à une autodestruction, déclenchée par le suicide cellulaire pré-programmé qu'est l'apoptose 34 .


Au sein d'un réseau neuronal informatisé, les noeuds dont les conjectures contribuent à la résolution d'un problème sont récompensés par un supplément d'énergie électrique et par de nouvelles connexions leur permettant d'obtenir des ramifications encore plus vastes. Les noeuds aux efforts improductifs reçoivent moins de courant électrique et leur capacité à fabriquer des connexions avec d'autres noeuds est réduite. En fait, leur échec repousse les connexions... De plus, les lymphocytes T et les noeuds de réseau rivalisent pour le droit de s'approprier les ressources nutritives du système dans lequel ils évoluent. Et ils montrent une similaire « volonté » à vivre selon les règles de l'abnégation. Cette combinaison de rivalité et de désintéressement transforme un ensemble de composants biologiques ou électroniques en une formidable machine à apprendre dont l'aptitude à résoudre un problème est largement supérieure à celle de chaque module qui la constitue.


Un modus operandi

identique est intégré au tissu biologique de la plupart des êtres sociaux. Observons des exemples du phénomène baptisé « incapacité apprise » par ceux qui l'ont découvert 35  : les animaux et les êtres humains qui peuvent résoudre un problème conservent leur vigueur. Mais les souris, les singes, les chiens et les personnes qui ne peuvent pas le résoudre deviennent les victimes du mécanisme d'autodestruction qu'ils portent en eux. Les expériences sur l'impact physiologique de la capacité à maîtriser un problème ont commencé dans les années 1950, lorsque Joseph Brady et ses collègues conçurent un objet certes cruel, mais malin 36 : ils placèrent deux petites chaises côte à côte reliées à un circuit électrique qui envoyait à un couple de singes des décharges simultanées. Une seule chose différenciait le singe de gauche de celui de droite : ce dernier disposait d'un bouton permettant de résoudre le problème commun. Avec cet interrupteur, il pouvait arrêter l'arrivée de décharges. Les chercheurs pensaient que le singe possédant le contrôle du bouton développerait de graves problèmes de santé. Il était le « singe exécutif », celui qui portait le poids de la responsabilité. Son voisin, bien qu'étant soulagé au même instant, n'avait pas à lever le petit doigt. Et effectivement, les premières analyses semblèrent démontrer que l'hypothèse des expérimentateurs était correcte : le singe subissant le supplice de la prise de décision fut, beaucoup plus que l'autre, sujet à des ulcères, fléau courant chez les cadres humains à l'époque. Mais des recherches ultérieures montrèrent que ces expériences sur le singe exécutif avaient été mal conçues 37 . Et les résultats furent déclarés invalides.


Dix ans plus tard, Jay Weiss de la Rockefeller University tenta une variante cruelle et en tira des conclusions assez différentes. Weiss accrocha 192 rats par la queue à un câble électrique. Il donna à certains d'entre eux un bouton de commande et laissa les autres supporter la douleur. Lorsque la foudre d'Edison tombait, les rongeurs sans méfiance commençaient par détaler et bondir pour trouver un moyen rapide de s'en sortir. Les plus chanceux découvraient rapidement leur bouton de commande. Lorsque la décharge leur grillait le postérieur, ils fonçaient vers l'interrupteur et coupaient le courant, soulageant alors d'autant leurs camarades d'infortune. Les rats dont les recherches frénétiques n'aboutissaient pas à la découverte du bouton de contrôle et qui finissaient par abandonner le combat, restaient allongés sur le sol de la cage et acceptaient les chocs d'un air résigné. Pire encore, ils devenaient des loques - décharnés, ébouriffés et couverts d'ulcères - alors que ceux qui disposaient d'un levier de commande demeuraient raisonnablement dodus et en forme  exactement la même tension électrique, pendant la même durée et au même moment.


En poursuivant ces expériences sur « l'incapacité apprise », on découvrit que les animaux qui ne trouvaient pas de dispositifs pour mettre un terme à leur punition n'étaient pas seulement paralysés par une simple indolence. Leur système immunitaire ne les protégeait plus de la maladie. Si on leur donnait la possibilité d'échapper à la situation, leur perception était trop troublée pour remarquer une chose aussi simple qu'une porte de sortie ouverte. Les mécanismes d'autodestruction avaient pris le contrôle. Tout indiquait que ces réflexes auto-paralysants étaient physiologiquement préprogrammés. Fait encore plus révélateur, les animaux qui contrôlaient le bouton conservaient un système immunitaire vigoureux, une perception assez sensible du monde qui les entourait et restaient actifs, malgré les retours périodiques de chocs violents 38 .

Les rats privés d'instruments de contrôle avaient été sabotés par leur propre corps, empoisonnés par leurs propres hormones de stress. Comment ces dégâts infligés de manière interne pouvaient-ils aider les victimes à projeter leurs précieux gènes dans la génération suivante ?


Apparemment, personne n'avait la réponse.


Un naturaliste du nom de V. C. Wynne-Edwards 39 avait déjà observé les effets de ces phénomènes au naturel*. La plupart des espèces vivant dans la Nature ne sont pas isolées par une cage, mais vivent en liberté dans un troupeau, une bande, une colonie ou une meute. Edwards étudia des communautés de grouses sauvages* dans les landes écossaises où les punitions et les récompenses n'étaient pas distribuées par des scientifiques, mais par le vent, la pluie, une autre grouse ou par des prédateurs amateurs de volaille. Les mâles qui contrôlaient leur environnement et qui étaient socialement compétents réussissaient à s'approprier la meilleure nourriture et une plus grande surface de terrain. Ainsi, ils devenaient forts et sûrs d'eux-mêmes. Ceux qui ne réussissaient pas à fouiller avec succès ou à s'emparer d'un grand lopin de terre étaient mous, découragés et ébouriffés. Affaiblis, ils entraient dans la compétition saisonnière visant à attirer les femelles, tentant de surpasser leurs congénères capables de résoudre des problèmes lors des féroces tournois de parade. Chaque matin, ils hérissaient fébrilement leur crête, montrant ainsi leur manque de confiance, voletaient dans les airs avec le peu panache dont ils pouvaient s'enorgueillir, luttaient pour le contrôle de la terre et perdaient la plupart du temps. Leur incapacité à trouver un moyen de dominer leur environnement naturel entraînait une incapacité similaire à contrôler leur milieu social. A la fin de l'hiver, la plupart des grouses vaincues étaient mortes, victimes, selon Wynne-Edwards, des « répercussions de l'exclusion sociale » 40 . A l'inverse, les oiseaux triomphants étaient récompensés par des harems et des terres non seulement regorgeant de nourriture, mais aussi solidement fortifiées par une haute bruyère les protégeant des prédateurs.

Wynne-Edwards supposa qu'il observait là l'oeuvre de « la sélection de groupe ». Les oiseaux, affirma-t-il, poussés au déclin physique par l'échec, se sacrifiaient involontairement afin d'ajuster la taille du groupe à la capacité de charge de leur environnement, c'est-à-dire à la quantité de nourriture et d'autres ressources nécessaires à leur survie. L'Ecossais exposa ses conclusions en 1962 et devint le porte-parole de « la sélection de groupe ». Mais en 1964, les équations de William Hamilton avaient pris d'assaut la communauté évolutionniste et Wynne-Edwards se vit déposséder de sa respectabilité scientifique 41 .


Ce que Wynne-Edwards avait vu à l'oeuvre était en fait un « système adaptatif complexe » diaboliquement semblable à un réseau neuronal. Les individus du groupe, capables de trouver des solutions aux problèmes survenant à un moment donné, étaient récompensés par la domination, la nourriture abondante et variée, un logement de luxe et des privilèges sexuels. Les maillons faibles du réseau neuronal, les individus qui n'avaient pas pu résoudre les énigmes qui se présentaient à eux, étaient isolés par le système social, puis appauvris avant d'être éliminés.

En d'autres termes, une volée d'oiseaux avait démontré toutes les caractéristiques d'une machine à apprendre collective. Plus tard, le naturaliste israélien Amotz Zahavi poserait comme principe que les perchoirs des oiseaux fonctionnent comme des centres communautaires de traitement des informations ( nous en reparlerons plus tard, lorsque nous ferons connaissance avec le corbeau ) 42 .


Osons une petite distorsion dans notre réflexion : lorsque l'on réunit les conjectures de Zahavi et les observations de Wynne-Edwards, que l'on y ajoute les preuves issues des expériences sur « l'incapacité apprise » et que l'on y jette les découvertes des chercheurs sur les « systèmes adaptatifs complexes », un modèle très intéressant en émerge. Depuis 1981, mon travail consiste à réunir les pièces de ce puzzle. Et voici ce à quoi ressemble l'image lorsque les différentes pièces sont en place :




a ) les animaux sociaux sont reliés par un échange d'informations dans des réseaux 

b ) selon les circonstances, des mécanismes d'autodestruction éveillent ou affaiblissent une créature 

c ) le résultat est un « système adaptatif complexe », une toile d'agents semi-indépendants reliés entre eux pour former une machine d'apprentissage.


Mais quelle est l'efficacité de ce réseau collectif d'apprentissage ? Comme l'a découvert David Sloan Wilson, en général, un groupe résout mieux les problèmes que les individus qui le composent. Si l'on oppose un réseau social pouvant résoudre des problèmes à un autre  ce qui se produit constamment dans la Nature  celui qui profite le plus des règles du « système adaptatif complexe », celui qui constitue la plus puissante machine coopérative à apprendre, gagne presque à tous les coups 43 .


Il est temps que les évolutionnistes changent leur fusil d'épaule et abandonnent « la sélection individuelle », ce principe rigide qui ne peut pas coexister avec son soi-disant opposé, « la sélection de groupe ». Et lorsqu'on réunit les deux, il apparaît que cette intelligence, liée par un réseau, existe depuis très longtemps. En fait, elle a sculpté le tempérament pervers qui se manifeste dans notre léthargie dépressive, dans notre angoisse paralysante, dans l'irritabilité qui chasse les autres lorsque nous avons le plus besoin d'eux et dans l'échec de notre système immunitaire lorsque nous perdons le statut, les objectifs ou les personnes qui nous donnent le sentiment d'être important, et même celui d'exister. Nos plaisirs et nos misères nous relient, nous autres humains, en tant que modules, noeuds, composants, agents et microprocesseurs de l'ordinateur le plus extraordinaire qui puisse exister sur cette Terre.


Il s'agit de l'ordinateur social qui nous a donné naissance, ainsi qu'à l'ensemble du monde vivant qui nous entoure.


~ 3 ~


LE MÈME À L'ÉTAT EMBRYONNAIRE


De 720 millions à 65 millions av. JC







Les eucaryotes avaient perdu leur esprit mondial  ou leur cerveau global  aux environs de 2,1 milliards d'années avant JC. Pouvaient-ils alors créer un esprit d'un autre type ?

Chez les bactéries, la mise à jour des fichiers génétiques était un jeu d'enfant. Mais les archives d'ADN des eucaryotes étaient scellées dans le donjon d'une nouvelle chambre cellulaire : le noyau. Leurs longues chaînes d'acides nucléiques étaient fabriquées par des micro « usines » ancrées sur le squelette du noyau 44 , puis enroulées autour de bobines de protéines de manière si serrée qu'elles étaient réduites au 1/10000e de leur longueur initiale, enfilées sur des éléments semblables à des cordons 45 , et « à nouveau compactées (...) environ 250 fois » 46 . Enfin, les paquets compressés étaient cloisonnés dans une enveloppe constituée d'une double membrane 47 . Ainsi furent supprimés le libre-commerce et les essais de fragments génétiques avec lesquels les bactéries effectuaient toujours leur apprentissage global. Pendant que les fonctions ( que les eucaryotes pouvaient gérer sur un plan individuel ) se développaient de façon exponentielle, les eucaryotes étaient handicapés par des incapacités adaptatives.

Un mince espoir d'échapper à ce piège naquit chez la palourde, un personnage du chapitre précédent, dont les premiers fossiles datent de 720 millions d'années avant JC. Ce bivalve possédait un système de traitement des informations que je n'ai pas encore mentionné : la mémoire. 48 La mémoire existe dans de nombreuses formes de vie, et dont les ancêtres sont apparus il y a plus de 500 millions d'années 49 . Même l'humble mouche du vinaigre, descendante d'une ancienne lignée cambrienne, possède un système de stockage qui utilise les mêmes étapes que le nôtre  la mémoire à court terme menant à la mémoire à moyen terme puis à celle à long terme 50   étapes qui n'existent, comme chez les êtres humains, que si la mouche ne bachote pas, mais apprend ses leçons progressivement en s'accordant des périodes de repos pour assimiler les données 51 .

Des chercheurs ont récemment mis le doigt sur les gènes pré-jurassiques responsables de cette séquence mémorielle chez les insectes, les coquillages, les poules et les humains. Certains fils et bobines de la mémoire ont été empruntés à l'antiquité. Souvenez-vous d'un autre acteur du chapitre précédent, le messager cellulaire interne nommé AMP cyclique ( adénosine monophosphate ). L'AMP cyclique est un rescapé de l'époque bactérienne 52 devenu essentiel aux êtres pluricellulaires, et qui continue à jouer ses rôles dans votre corps et le mien. Les chercheurs du Cold Spring Harbor Lab sont convaincus qu'à un moment donné, plus de 200 millions d'années avant notre ère, un gène accumulateur de connaissances nommé DCREB2 a exploité l'AMP cyclique dans un nouveau but : le stockage rapide de données 53 . Ceci s'avérera nécessaire dans l'ascension de l'esprit global des eucaryotes.


L'apparition de la mémoire eut un effet spectaculaire. Une créature pluricellulaire pouvait stocker rapidement de l'expérience dans les circuits d'un système nerveux. Ceci ouvrit la voie à un reprogrammeur rapide auquel le zoologiste Richard Dawkins donna le nom de mème54 : une habitude, une technique, une façon de percevoir, un sens des choses qui bondit aisément de cerveau en cerveau 55 . Le rôle des gènes a été limité à la transmission des données qu'ils contenaient via des chaînes d'adénine, de cytosine, de guanosine et de thymine tire-bouchonnées en une touffe microscopique. Les mèmes pouvaient porter leur message via les odeurs, les images et les sons 56 et le résultat allait déclencher une explosion des connaissances, et surtout l'évolution de toiles de données totalement différentes. La clé de cette révolution réside dans la première apparition du fruit de la mémoire : l'apprentissage, le support des mèmes qui leur permet de proliférer. Nous avons vu comment les réseaux internes reliaient des milliards de cellules en un organisme unique. Mais l'apprentissage allait relier les organismes de façon externe, et mettre en réseau au moins 20 millions de créatures pluricellulaires en un superorganisme d'une taille impressionnante 57 , doté de 20 millions de cerveaux, de milliards de récepteurs d'odeurs, de 40 millions d'oreilles et de 40 millions d'yeux.


La palourde avait fait son entrée 200 millions d'années avant le début de la pièce. La quasi totalité des embranchements qui rampent, marchent, volent ou nagent à l'ère moderne sont nés il y a environ 520 millions d'années, au cours d'un éclair de l'ère géologique, éclair si bref qu'on le nomme « explosion cambrienne ». Les parvenus cambriens incluaient les porifères ( éponges ), les onychophores ( des animaux vermiculaires possédant de 14 à 43 paires de pattes et que l'on trouve principalement aujourd'hui en Amérique du Sud, aux Caraïbes et en Afrique ), les mollusques ( escargots, calmars, pieuvres, huîtres et palourdes ), les échinodermes ( étoiles de mer, oursins, concombres de mer et crinoïdes ou lys de mer ) et des crustacés ( araignées, crevettes, crabes et insectes ). Au même moment, une bande d'anciens qui avaient emprunté l'autoroute évolutionniste un milliard d'années auparavant semblait prête à prendre la voie rapide. Il s'agissait de nos ancêtres : les cordés, premiers vertébrés. Parmi les crustacés cambriens se trouvaient les Euryptérides 58 , des prototypes de scorpions qui furent peut-être la première forme de vie à se déplacer sur la terre. Les Euryptérides firent avancer les réseaux neuronaux internes d'un bond quantique par rapport à la palourde. Ils possédaient les éléments suivants :


- un système nerveux central complété d'un cerveau,

- un câble ganglionnaire central semblable à notre moelle épinière,

- et un entrelacement important de câbles qui contrôlaient leurs pattes, leur bouche, leur intestin et tout ce qui se trouvait au milieu.


Par ailleurs, ces proto-scorpions de l'ère cambrienne disposaient de capteurs pour détecter le mouvement interne et pour s'orienter dans l'espace, et de détecteurs visuels, tactiles et olfactifs pour déceler tout danger ou toute tentation 59 nageant autour d'eux. Certains de ces organes sensoriels étaient extraordinairement complexes. Selon la zoologiste Kerry B. Clark, spécialiste des invertébrés, les yeux des Euryptérides pouvaient mesurer jusqu'à 15 cm.


La taille de ces immenses mirettes, d'après Clark, indique qu'il y avait « un sacré nombre de traitements neuronaux en action » 60 .

Lorsque vous possédez des capteurs visuels et un système nerveux central, vous êtes équipé pour créer des versions élaborées de ce que les bactéries ne pouvaient maîtriser que de manière limitée. Prenons à titre d'exemple un descendant des mollusques pré-cambriens : la pieuvre. Mettez une pieuvre moderne dans un grand bocal en verre. Donnez-lui beaucoup d'espace pour se mouvoir. Agitez un objet inoffensif devant les parois du récipient. Ne vous inquiétez pas, elle voit. Essayez un ours en peluche par exemple. Lorsque la peluche apparaît, envoyez une décharge électrique à la pieuvre. Après quelques essais, débranchez le douloureux système électrique, placez l'ours dans le champ de vision de la pieuvre et hop, la bête se jettera dans la direction opposée.


C'est l'apprentissage !


Cette forme de prudence peut-elle faire partie d'un réseau, peut-elle être transmise d'une pieuvre à une autre ? Certainement. Prenez un autre récipient transparent abritant une seconde pieuvre. Placez-le près de la pieuvre que vous avez entraînée. A présent, montrez le jouet en peluche à la bête tentaculaire que vous avez déjà punie. Elle reculera, paniquée, sous les yeux de sa congénère naïve. Tentez l'expérience plusieurs fois, pour vous assurer que la nouvelle venue comprend le message. Non, elle n'a jamais été piquée par une décharge électrique. Mais oui, elle a vu sa consoeur montrer que dès l'apparition d'un nounours, il y a des ennuis dans l'air ( ou plutôt dans l'eau, dans ce cas précis). Isolez alors la pieuvre numéro deux et montrez-lui le jouet. Elle suivra l'exemple de la pieuvre plus expérimentée et reculera à une vitesse qui vous étonnera. Mieux encore, elle apprendra plus vite en reproduisant le comportement d'une autre pieuvre que si elle avait été obligée d'apprendre par elle-même les décharges et les ours en peluche.


Félicitations.


Vous venez de découvrir une synapse du cerveau social : l'apprentissage imitatif 61 . Vous venez également d'assister à l'opération d'un mème primordial. Aucune matière cellulaire n'a été échangée. Seuls des photons connectaient les deux créatures. Pourtant, la réponse engendrée par les neurones, nette, complète et prête à émettre d'une seule pieuvre, a fait son apparition dans le cerveau de l'autre.

Hélas, nous ne disposons pas de trilobites ou de proto-scorpions pré-cambriens sur lesquels effectuer cette expérience. Il existait pourtant un nombre très important de créatures cambriennes dotées d'une colonne nerveuse centrale et d'un cerveau. Les yeux et les capteurs de ces créatures étaient complexes et variés. Il est fort possible que les hôtes de l'ère cambrienne aient été les premiers à pratiquer l'apprentissage imitatif : apprendre à faire comme les autres 62 .

La compulsion imitative est l'un des principaux connecteurs fabriquant les cerveaux collectifs. Un peu moins de 500 millions d'années avant JC apparut le poisson, imitateur par excellence. L'apprentissage est l'une de ses défenses principales. Une friture potentielle nage à l'unisson, chaque poisson faisant bien attention aux signaux envoyés par son entourage. Tant que la partie frontale du cerveau d'un poisson est intacte, il suit ses voisins sans réfléchir 63 . L'avantage : ce groupe d'individus minuscules va onduler, telle une feuille géante ou un monstre marin serpentant et dont les écailles luisantes éblouissent les prédateurs, les empêchant de se jeter sur une seule proie.

Jusqu'à quel point les poissons se reposent-ils sur l'apprentissage imitatif ? Dans quelle mesure leur matériel neuronal peut-il être reprogrammé par les mèmes primitifs ? Observons le poisson guppy dans l'une des premières expérimentations de l'évolution en matière de morphologie à nageoires et à écailles. Les guppies femelles ont instinctivement tendance à préférer les mâles de couleur orange vif. Mais cela ne signifie pas qu'elles sont immunisées contre les déclencheurs d'apprentissage imitatif, que nous autres humains appelons un début de mode vestimentaire. Isolez une guppy de la foule, placez-la dans un appariel trompe-l'oeil conçu par le biologiste Lee Dugatkin, et faites en sorte que pour un spectateur externe, elle ait l'air de préférer un mâle d'une couleur sexuelle différente de celle habituellement la plus stimulante. Laissez ses soeurs jeter un coup d'oeil et observer son apparente attirance vers des soupirants qu'elles rejettent normalement. Calquant leur comportement sur celui de cette « lanceuse de mode », les autres tomberont rapidement en pâmoison devant les galants jaunâtres jusqu'alors si repoussants 64 .

Pour tenter d'expliquer la nature du mème, Richard Dawkins prend l'exemple d'une mélodie qui s'immisce dans un esprit, puis dans un autre jusqu'à ce que sa présence devienne insupportable. Chez les guppies, les signaux de mouvement et les préférences en termes de couleur de peau sont tout aussi contagieux 65 . Une fois qu'un groupe d'animaux, primitifs ou non, possède l'apprentissage imitatif, il est capable de retrouver la bonne vieille astuce en matière de réseau et qui avait manqué pendant un temps aux créatures pluricellulaires. Comme les bactéries, les créatures observant les initiatives des autres peuvent mettre en commun leurs informations pour prendre des décisions collectives, largement supérieures aux capacités d'un esprit unique. Dans quelques minutes, nous verrons comment la fusion d'informations a augmenté le QI collectif des abeilles.

En revenant en arrière et en extrapolant, nous pouvons déduire qu'un autre descendant cambrien a introduit dans la mer une seconde ficelle d'esprit connectif : la hiérarchie sociale. Parmi les premiers crustacés, évoluaient des minuscules crevettes cambriennes. Les écrevisses et les homards, leurs parents actuels, ont émergé un peu moins de 300 millions d'années avant notre ère. Ils étaient les premiers maîtres en l'art de l'imitation. Certaines langoustes se lancent dans leur migration saisonnière, parade de dizaines de milliers d'individus dans laquelle chacun suit le chemin tracé par celui qui le précède dans la file qui serpente au fond de la mer. Une hypothèse a été émise selon laquelle les langoustes ( Panulirus argus ) entamaient ces marches serviles lorsque le climat terrestre se rafraîchissait et que leurs zones d'alimentation riches mais peu profondes étaient recouvertes par l'extension d'un glacier voisin 66 . Les non conformistes restés en arrière auraient pu payer le prix fort et finir solidement congelés dans des blocs de glace.

Les hiérarchies de dominance sont des ordres de préséances dans lesquels chaque animal sait qui se trouve au sommet, qui ne l'est pas et qui est entre les deux. Chez les crustacés, la hiérarchie existait dans sa forme la plus rudimentaire : forcer les subalternes à laisser leur part de nourriture au chef qui prouvait, par sa taille et sa puissance, que ses organes génitaux étaient tout autant susceptibles de produire les meilleurs gènes du groupe.

Les homards par exemple vivent depuis longtemps au fond de la mer dans des ensembles d'abris creux, semblables à des grottes. La nuit, les mâles ne tiennent plus en place et se mettent à frapper à la porte de tous leurs voisins, à la recherche d'une épreuve de force. Le homard qui est à l'intérieur sort sur le seuil et fait face à l'intrus. Le but est de voir qui est le plus grand. Si le visiteur peut dominer son hôte cabré, le locataire doit déménager. Le plus grand homard traîne quelques instants dans sa nouvelle demeure, puis part visiter la grotte suivante. A la fin de la soirée et si le homard qui fait ces rondes de nuit est assez gros, il peut très bien avoir expulsé tous ses voisins de leur logis. Plus tard, il les laisse revenir pour prendre le repos dont ils ont besoin. Mais entre-temps il a fait ses preuves. C'est autour de lui seul que doivent se regrouper les autres 67 .

De temps à autre, un arriviste réussit à détrôner le vieux chef et à s'installer solidement au sommet de la hiérarchie. Ces parvenus sociaux peuvent radicalement reprogrammer l'esprit collectif et les hormones sont essentielles à la rapidité de ce changement. A l'issue d'une lutte acharnée au cours de laquelle les crustacés guerriers se fouettent à l'aide de leurs antennes et se serrent les pinces, le vainqueur se pavane royalement sur la pointe des pieds. Le perdant s'éclipse obséquieusement en marche arrière comme s'il s'inclinait à ses pieds. La confiance du vainqueur provient de la sérotonine68; l'abattement du vaincu est généré par l'octopamine. Des études menées sur les combats entre écrevisses révèlent que la sérotonine altère l'activité neuronale de façon tellement significative que Russ Fernald, de la Stanford University, affirme que « l'animal a, en quelque sorte, un cerveau différent » 69 . Ce « cerveau différent » reconfigure rapidement le rôle de l'animal dans la machinerie sociale. S'il trouve un peu de nourriture et que le homard dominant, impatient de s'approprier les miettes, vient dans sa direction, le perdant de la dernière séance nocturne abandonnera le morceau et reculera précipitamment 70 . Les hormones de la hiérarchie continueront à rééquiper les individus sur la route de l'évolution, transformant les communautés de plus en plus vite. Nous étudierons plus tard leur influence au coeur des batailles scientifiques, dans les vendettas entre nations et sur les civilisations humaines.


Voilà un plus de 350 millions d'années, apparut un autre descendant cambrien : l'insecte. Avec lui vinrent d'autres signes avant-coureurs de l'agilité du nouveau cerveau collectif. Tout d'abord, explique le légendaire entomologiste Edward O. Wilson, les insectes étaient probablement solitaires 71 . Les preuves fossiles étayant cette conclusion sont solides, mais en aucun cas définitives. La zoologiste Kerry Clark, spécialiste des invertébrés, remarque que « les insectes vivants les plus primitifs sont, morphologiquement, très semblables aux fossiles les plus anciens. Ils sont solitaires. Il s'agit par exemple des podures. Mais le comportement social est né de façon convergente chez les hémiptères, les hyménoptères, les lépidoptères, les isoptères et peut-être quelques autres ordres, et peut s'être produit plus tôt qu'on le pense » 72 . Clark ajoute que même les podures ne sont pas si individualistes qu'on le dit. Leurs restes fossilisés sont souvent rassemblés, comme en troupeau. Dans The Insect Societies et son ouvrage plus récent The Ants, Wilson distingue les insectes contemporains vivant seuls de ceux qui ont une ébauche de socialité et de ceux qui construisent des colonies rassemblant jusqu'à trois millions d'individus 73 . En utilisant des termes tels que « indubitablement » qui signifie généralement « il s'agit d'une supposition basée sur des connaissances acquises » 74 Wilson indique clairement que ses confrères entomologistes et lui-même ont supposé depuis au moins 1923 que les solitaires ont dû évoluer en premier 75 . Ceci mériterait franchement un approfondissement.


La notion selon laquelle l'individualisme est arrivé en premier va à l'encontre de l'histoire cosmique. Comme nous l'avons vu, le regroupement est inhérent à l'évolution depuis que les premiers quarks se sont rassemblés pour former des neutrons et des protons. De même, les réplicateurs ( l'ARN, l'ADN et les gènes ) ont toujours travaillé en équipes... souvent des équipes dont la taille défie l'imagination. Les bactéries vieilles de 3,5 milliards d'années étaient des créatures vivant en foule, tout comme les trilobites et les échinodermes ( proto-étoiles de mer ) de l'époque cambrienne.

Si les entomologistes prennent les choses à l'envers, leur erreur en a engendré quantité d'autres au coeur de la science évolutionniste moderne. Car Wilson est non seulement expert en insectes mais aussi le fondateur d'une discipline riche et fructueuse : la sociobiologie. Et la sociobiologie a, à son tour, préparé le terrain à l'arrivée du dogme du « gène égoïste ».

Les fossiles indiquent qu'il y a 300 millions d'années, une bande de proto-cafards creusaient des habitations collectives dans des fougères arborescentes mortes 76 , et que dès 220 millions d'années avant notre ère, un autre insecte extrêmement social

l 'Apoidea, l'abeille 77 , construisait des essaims par centaines dans l'actuelle Petrified Forest ( la forêt pétrifiée ) de l'Arizona. Thomas Seeley, qui est peut-être le plus grand expert contemporain du comportement des abeilles, a longtemps été impressionné par la façon dont elles rassemblent leur maigre intellect pour créer un énorme système informatique. Seeley a présenté un rapport complet sur ses observations dans un article paru en 1987 et intitulé « A Colony of mind : the beehive as thinking machine »*. Son livre The Wisdom of the hive paru en 1995 vint compléter les informations connues dans ce domaine.


Comme les poissons guppies, les abeilles sont des esclaves soumises à la contagion du mème. Au cours d'une expérience, des chercheurs posèrent deux plats contenant la même solution d'eau sucrée à côté de deux ruches. Puis les scientifiques formèrent quelques abeilles de la ruche A à rendre visite au plat A. Celles-ci suivirent servilement leurs éclaireuses pré-entraînées. En dépit de son contenu hautement calorique, elles ignorèrent toutes le plat B et ne burent que dans le récipient «

 pré-approuvé  », rapportant des gouttes de son contenu à leur base. Les abeilles de la seconde ruche furent incitées avec la même technique à suivre leur chef et à visiter uniquement le plat B 78 . Il y eut très peu de rebelles dans les deux ruches. De fait, l'essaim d'abeilles n'était plus un chaos d'individus mais un esprit unique. Leur transformateur : l'apprentissage imitatif.


L'esprit collectif d'une ruche est capable de prouesses mentales remarquables. J'ai décrit dans le tome 1 du Principe de Lucifer une expérience dans laquelle des abeilles furent soumises à un test de QI inattendu. Un plat d'eau sucrée fut placé à l'extérieur de la ruche. Les insectes bourdonnants le trouvèrent rapidement et, suivant leur chef, concentrèrent leur attention collective sur l'aspiration de chaque molécule de glucose contenue dans le bocal. Le lendemain, il fut placé dans un lieu deux fois plus éloigné de la ruche. Les abeilles utilisèrent trois des astuces qui permettent à un cerveau collectif de se développer  la hiérarchie, le regroupement d'informations et l'imitation  pour localiser le nouvel emplacement. Alors que la masse des disciples restait humblement dans ses rayons de miel, une poignée de « penseuses indépendantes » voleta librement, testant un endroit puis un autre à la recherche de nourriture. La division du travail permit bientôt de découvrir l'endroit où était placé le plat de sucre. L'instinct grégaire qui résulte de l'apprentissage imitatif prit alors le dessus : le groupe suivit les auteurs de la découverte et combina ses efforts pour exploiter à fond la source de nourriture. Le jour qui suivit, les expérimentateurs placèrent le plat à nouveau deux fois plus loin de la ruche. Et, à nouveau, les exploratrices se déployèrent, une myriade d'antennes et des yeux rassemblant des données pour un esprit collectif. Les pionnières détectèrent encore une fois le plat et le groupe d'abeilles suiveuses s'agglutina pour optimiser l'exploitation. Puis vint le moment qui époustoufla littéralement les chercheurs. Chaque jour, ils doublaient la distance séparant le plat de la ruche. Cette distance suivait une progression arithmétique qui ferait trébucher nombre d'êtres humains soumis à un test d'aptitude. Au bout de quelques jours, l'essaim n'attendit plus le retour des éclaireuses munies de leur dernier bulletin de renseignement. Bien au contraire, lorsque les scientifiques arrivèrent pour déposer l'eau sucrée, ils découvrirent que les abeilles les avaient devancés 79 . Tels des transistors regroupés sur la puce d'une calculatrice de poche, les abeilles avaient calculé l'étape suivante d'une série mathématique 80 .


L'intelligence collective d'un essaim fonctionne grâce à d'autres astuces que la hiérarchie, le rassemblement d'informations et une imitation efficace. Une abeille exploratrice parcourt un trajet excentrique à la recherche de nourriture. Si elle tombe sur une cachette prometteuse, elle n'agit pas sur un coup de tête. Elle vérifie deux ou trois fois ses conclusions et refait le trajet plusieurs fois pour mémoriser sa position 81 . Puis elle retourne à la ruche et utilise l'une des premières formes de représentation symbolique connues dans l'évolution : une danse. Virevoltant à l'intérieur de la ruche sombre, elle trace le chiffre huit. Son orientation indique la direction de sa découverte par rapport à la position du Soleil. La vitesse et le nombre de ses mouvements, ainsi que la ferveur de ses frétillements bruyants indiquent la richesse de la source de nourriture et la difficulté du vol ( un kilomètre sous un vent fort consomme plus d'énergie qu'avec une météo paisible ). Son public suit ses trémoussements instructifs, hume sur son corps l'odeur de nourriture, ressent ses mouvements, attentif non seulement à chaque geste apportant les instructions mais aussi à l'énergie de l'exécutante permettant d'évaluer l'objectif 82 .


L'attention engendre l'attention : voici une règle dont plus tard nous observerons les bizarreries chez de nombreux êtres supérieurs. Malgré le soin apporté par la messagère à la vérification de ses conclusions, les groupes ne se laissent pas influencer facilement. D'autres éclaireuses effectuent le voyage, parviennent à leur propre estimation, puis reviennent frétiller. Plus les performances d'authentification sont vigoureuses et abondantes, plus les données sont persuasives. Plusieurs abeilles font généralement des découvertes distinctes  certaines trouvailles sont plus riches et plus faciles d'accès que les autres. Plus il y aura de contestations, plus il y aura d'éclaireuses envoyées en mission de vérification. Si un groupe d'abeilles est convaincu de la découverte et revient apporter sa confirmation en frétillant, un groupe encore plus important ira exploiter la zone. Le nombre de converties dépend aussi du fait qu'une abeille ayant découvert l'Eldorado danse bien plus longtemps qu'une abeille qui s'est heurtée à un simple parterre de fleurs.


Enfin, plus la danse dure longtemps, plus les chercheuses indécises auront de chances d'assister au spectacle.


Ce processus prend du temps, mais il détourne l'attention du groupe d'un parterre de fleurs quasiment vidé de ses richesses vers un champ où le nectar et le pollen abondent. Un essaim ne dispose que de quelques mois pour stocker une réserve de miel. S'il n'arrive pas à fabriquer plus de 23 kilos 83 , il risque de manquer de provisions avant la fin de l'hiver. Cela signifierait une mort certaine, non seulement pour les abeilles les plus fragiles du lot, mais pour toute la communauté 84 . Ce serait aussi l'extinction des lignées génétiques et la disparition de l'identité collective de l'essaim. Chaque danse effectuée par une éclaireuse contient de légères erreurs. En rassemblant toutes les données et en en établissant une moyenne, les abeilles spectatrices sont capables de calculer leur destination avec une précision impressionnante. Encore une fois, l'esprit collectif a réalisé des calculs impossibles à faire pour une seule petite abeille. Ici la hiérarchie a également joué un rôle : des chefs non-conformistes ont réussi le travail risqué de l'exploration 85 . Et les abeilles suiveuses « conformistes » se sont assurées que le pouvoir écrasant du groupe exploite rapidement les nutriments des parterres de fleurs les plus généreux.


Les statistiques peuvent donner un aperçu de l'importance que revêtent la coopération et la hiérarchie dans cette tâche en collaboration : afin de récolter suffisamment de nectar et de pollen pour passer l'hiver, les membres d'une colonie moyenne doivent effectuer plus de quatre millions d'excursion et parcourir une distance cumulée d'environ 19 millions de kilomètres, soit 482 vols autour de la Terre 86 . Sans une hiérarchie pour coordonner la masse, l'abeille ne pourrait pas accomplir cet exploit. Chaque ouvrière est capable de porter des oeufs, mais seule la reine utilise un signal chimique dont elle a le privilège, la phéromone 9-ODA, pour transformer ses congénères en ouvrières stériles pourvoyant à ses besoins royaux 87 . La reine déclenche ainsi la spécialisation de caste qui mènera à la production de ressources dont se nourriront toutes les abeilles.



Il suffit de 50 abeilles et d'une reine pour inciter les ouvrières à construire les rayons d'un nouveau domicile. Sans reine, il faut 5000 abeilles 88  : telle est la magie de la hiérarchie.

Lorsqu'une colonie se trouve à court de ressources, elle se sépare. Un énorme essaim se regroupe autour de la vieille reine et quitte la ruche pour partir à la recherche d'un nouveau lieu de résidence. Il se suspend en boule à une branche 89 , son point de ralliement, puis les pionnières sans domicile appliquent la technique qui leur permet de commencer avec des parcelles de fleurs. Les éclaireuses ratissent la région pour trouver un lieu à l'abri des prédateurs, qui offrira une protection contre les rafales de vent et qui se situera à proximité d'une source de nourriture. Puis les experts géomètres livrent leurs conclusions : des foules se pressent autour des lieux où les représentants de chaque site dansent. Les acrobates survoltées attirent petit à petit les abeilles des groupes formés autour des agents de voyage moins nombreux, ou moins enthousiastes, mais parlant de la même destination. Les publicitaires qui séduisent la foule la plus dense finissent par convaincre les autres que leur site est le meilleur. Alors seulement l'essaim part en masse * construire son nid 90 . Le non-conformisme, le regroupement des données, l'enthousiasme, la popularité, la cohésion et la hiérarchie, tous ces éléments prouveront leur valeur dans l'avenir de l'intellect collectif.

Les fourmis dont les signes de socialité sont apparus moins de 80 millions d'années avant JC 91 utilisent leur esprit connecté dans un tout autre but : la guerre tactique. Les mécanismes de coordination qui lient une foule de fourmis en une machine pensante unique sont si vitaux que la plus efficace des stratégies pour attaquer une colonie rivale consiste à frapper sans préavis et à créer la panique, brisant ainsi les lignes de communication qui relient les victimes. Mais souvent, deux armées de fourmis ennemies se rencontrent par hasard  légion de phalanges en une débâcle frénétique et la victoire revient au groupe qui peut reconstituer ses lignes de communication le plus rapidement 92 .

Alors que les pieuvres et les poissons utilisent le traitement conjugué d'informations, leurs réseaux restent remarquablement localisés. A l'inverse, les fourmis semblent développer un autre concept, ancien chez les bactéries mais nouveau chez les eucaryotes : une toile cosmopolite. Chez les fourmis, les outils les plus importants dans la transmission de données sont des outils chimiques. Une fourmi indépendante fouinant dans un territoire inexploré tombe sur de la nourriture, se rassasie, puis revient lentement vers le nid, l'abdomen traînant presque par terre. Il ne s'agit pas là d'une léthargie digestive : la fourmi est seulement en train de déposer un liquide attirant ses soeurs qui ne peuvent résister à l'impulsion de suivre ces traces. Si elles-aussi apprécient les restes qu'elles découvrent au bout de la piste, elles repartent de la même façon, laissant derrière elles le sillage chimique de leur bonheur. Ainsi, une traînée odorante  s'élargissant ou diminuant  code des données sur la richesse de la source de nourriture, sa facilité d'exploitation et son épuisement graduel 93 . Une équipe de biologistes belges a qualifié cette piste odorante, qui résume l'expérience de centaines ou de milliers d'individus, de forme de mémoire collective 94 .

Les fourmis possèdent un élément tout aussi essentiel à la colonie, des pulvérisations alarmantes, des phéromones qui préviennent les légions en cas de danger. De plus, elles savent lire les signaux chimiques d'avertissement envoyés par d'autres espèces, donc comprendre que des ennuis se préparent à l'horizon et transformer les colonies voisines en extensions sensorielles 95 . Celles-ci jouent à leur tour un rôle de capteur sensoriel pour les populations « étrangères » voisines. Un patchwork de villes et de voisins forme alors un Internet primitif.


Nous sommes à présent arrivés à 1,9 milliard d'années après la première séance des eucaryotes et à 1,4 milliard d'années après le premier film de pluricellularité. Les bactéries qui étaient capables d'absorber leurs laborieuses hôtes internes et de devenir des eucaryotes avaient rapidement produit des bêtes dotées d'un système nerveux. Et à ce moment, avec l'apprentissage et de nouveaux types d'échange d'informations, les animaux pluricellulaires avaient commencé leur ascension vers une nouvelle forme de cerveau global.

~ 4 ~


DES SYNAPSES

SOCIALES AUX GANGLIONS SOCIAUX


Les systèmes adaptatifs complexes

à l'époque jurassique


Comment les obligeras-tu à rester à la ferme quand ils auront vu Paris ?


Chanson populaire américaine de la Première Guerre mondiale



Pendant la majeure partie de l'histoire humaine, le besoin de tirer sa subsistance de la terre a poussé 90% de la population à rester à la campagne. Mais dès que quelques personnes ont pu produire de la nourriture pour des masses, un désir jusqu'alors réprimé s'est libéré sauvagement : notre besoin de nous entasser. Aujourd'hui, plus de 75% des Européens et des Américains se pressent dans les villes. En Belgique, le chiffre atteint les 95%. Cette soif de compagnie a frappé les pays en voie de développement encore plus fort. En l'espace de deux petites générations, la population citadine du Mexique est passée de 25% à 70%. Et Tokyo est aujourd'hui envahie par 27 millions d'êtres humains, soit trois fois plus que le total d'hominidés ayant vécu à la période la plus riche de l'ère paléolithique. Ceci pourrait être une très bonne chose chez les bactéries, les fourmis et les abeilles  mais nous, nous sommes des nobles vertébrés : pourquoi

avons -nous

cette passion du rassemblement ?


Si le paléontologue Robert Bakker 96 a raison, les dinosaures vivant voici 120 millions d'années montraient un fort appétit social qui n'avait cependant pas grand chose en commun avec le nôtre. Bakker a émis l'hypothèse suivante : les dinosaures végétariens tels que les iguanodons paissaient en troupeaux, rassemblant les données reçues par leurs narines, leurs yeux et leurs oreilles, puis mettaient soigneusement en place une défense armée. Bakker suggère également que les dinosaures carnivores chassaient par équipes. Dans l'un de ses scénarios, un utahraptor solitaire sert de leurre et distrait l'attention d'un troupeau d'iguanodons pendant que ses compagnons de chasse encerclent la proie et donnent l'assaut à l'arrière 97 . Mais le moment où les vertébrés allaient exprimer leur besoin de rassemblement ne devait arriver qu'après l'arrivée, il y a quelques 130 millions d'années, des oiseaux, semblables à des corbeaux 98 . Les restes fossilisés99 de ces oiseaux primitifs étaient déjà regroupés dans ce qui semble être des volées 100 . Depuis, tout comme nous, de nombreuses espèces à plumes ont été attirées par ce qui équivaut chez elles à une grande ville. Certains perchoirs sont deux fois plus peuplés que les plus grandes municipalités humaines et atteignent 50 millions d'habitants, voire plus. Cet entassement sociable frôle un risque extraordinaire. Plus la volée est importante, plus le territoire qu'elle doit parcourir pour se nourrir est étendu, et plus elle a de chances de connaître la famine. Dans ce cas, pourquoi les oiseaux ont-ils été hypnotisés, tout comme nous, par le besoin de rejoindre une foule ?


L'une des premières hypothèses émises par les ornithologues était tout simplement l'économie d'énergie et ils raisonnèrent ainsi : dans le froid de l'hiver, les oiseaux pouvaient se serrer les uns contre les autres, combiner leur chaleur et en réduire son coût métabolique. Mais si l'on regarde ces calculs de plus près, l'hypothèse s'écroule. Un perchoir très peuplé consomme toutes les denrées des environs. A partir de ce moment, l'aller-retour quotidien nécessaire pour trouver assez de nourriture atteint au minimum les 80 km 101 . Or les calories brûlées au cours du trajet peuvent représenter 27% de la ration alimentaire d'un étourneau, chiffre qui dépasse largement la quantité dérisoire de calories économisées en se pelotonnant les uns contre les autres. Passer la nuit seul dans le creux d'un arbre engendre une dépense bien inférieure, même si cela oblige à générer plus de chaleur corporelle 102 .


Alors pourquoi les oiseaux se rassemblent-ils en mégapoles aviennes ? Il s'agit là d'un bénéfice crucial, bien plus important que la chaleur : l'information. Comme les pieuvres dans le chapitre précédent, les oiseaux se reposent les uns sur les autres pour percevoir le monde. Des chercheurs placèrent un jeune merle inexpérimenté et un autre oiseau, plus vieux et plus sage, dans des cages adjacentes. Ils présentèrent une chouette au vieux merle qui l'attaqua violemment. Le jeune oiseau assista à cette scène, mais sans voir le rapace. Rusés, les chercheurs avaient installé une paroi dans son champ de vision : du côté du jeune merle, apparaissait un méliphagidé empaillé, créature sympathique qui ne mange pas la chair des merles mais seulement du miel. Cette installation visait à faire croire au jeune que la violence de son aîné avait été déclenchée par cet inoffensif amateur de sucreries. Puis le jeune oiseau fut placé près d'un oiselet aussi novice que lui. On leur présenta en même temps le méliphagidé. Le nouveau-venu resta indifférent. Mais l'oiseau qui avait vu le vieux merle devenir fou de rage et se jeter sur l'amateur de miel, l'attaqua lui aussi de toutes ses forces. L'autre oiseau débutant comprit rapidement le message et le rejoignit. Puis on l'associa, lui aussi, à un volatile naïf qui ne connaissait encore rien à la vie. Comme son professeur avant lui, l'oiseau qui avait compris la leçon démontra à quel point il était vital de combattre les méliphagidés et lui transmit la pratique. Cette tradition insensée fut transmise durant six générations de merles jusqu'à ce que les scientifiques y mettent un terme 103 .



Très bien. Les oiseaux connaissent donc l'apprentissage imitatif. Qu'y a-t-il de si étonnant à cela ? Nous avons déjà vu comment l'imitation s'est propagée chez des créatures aussi primitives que les langoustes, il y a près de 300 millions d'années. Et nous avons expliqué la manière dont l'apprentissage imitatif se conduisait comme les synapses, permettant aux informations de sauter d'une créature à l'autre. Mais un tout nouveau type de processeur d'informations voit le jour lorsque les neurones  ou les êtres indépendants  se regroupent en masse. Pelotonnés comme des oiseaux sur un perchoir dans l'agglomération que l'on nomme ganglion, les cellules nerveuses peuvent troquer et comparer des données par lots et reconstituer ainsi un puzzle en combinant des bribes d'informations. En 1973, l'éminent naturaliste israélien Amotz Zahavi a posé le principe suivant : le perchoir était lui aussi un « centre d'informations » 104 où les oiseaux échangeaient leurs expériences du jour pour parvenir à un point de vue plus large.


De 1988 à 1990, Bernd Heinrich, de l'University of Vermont, ainsi que John et Colleen Marzluff, du Sustainable Ecosystems Institute of Meridian dans l'Idaho, ont testé cette hypothèse sur des corbeaux vivant dans les pinèdes à l'ouest du Maine. Leur technique consista à capturer des corbeaux sauvages et à les mettre en cage jusqu'à ce que leurs connaissances des sources de nourriture ne soient plus du tout à jour. Puis, les chercheurs placèrent une carcasse fraîche  le repas favori des corbeaux  dans un endroit qu'ils n'avaient jamais utilisé. Au coucher du soleil, ils leur montrèrent l'emplacement. Une fois le lieu mémorisé, ils libérèrent les corbeaux. Le lendemain, l'un des 26 oiseaux qui connaissent le secret y conduisit 30 autres corbeaux venus d'un perchoir à près de 2 km de là. Les jours suivants, deux autres corbeaux, pourtant isolés pour l'expérience, revinrent également festoyer sur la carcasse, suivis en file indienne par leurs compagnons de perchoir. Cette expérience, et d'autres encore, permirent à ces trois chercheurs de conclure que « les juchoirs de corbeaux sont

[bien] des centres d'informations mobiles » où les oiseaux font circuler leurs informations pour dénicher la nourriture 105 . Heinrich et les Marzluff découvrirent également un autre fait intriguant : les corbeaux ne gardaient pas égoïstement leurs secrets alimentaires. Ils les transmettent sur de très longues distances en effectuant à haute altitude des acrobaties, « spectacle social aérien » qui peut attirer d'autres corbeaux affamés et sans la moindre idée de repas à plus de 45 km à la ronde. 106


Zahavi avait raison. Les dortoirs, du moins chez les corbeaux, sont des bases où l'on collecte les données. De plus, reliées les unes aux autres, elles forment un réseau étendu pour le bien de tous. Lorsque l'on se demande pourquoi les créatures se regroupent par millions, comme les parents des corbeaux que sont les freux, les choucas et les corneilles noires, le traitement des informations est peut-être un élément clé de réponse.





VOYAGE AU COEUR D'UNE

MACHINE À APPRENDRE


Mais qu'est-ce qui empêche des cohues de bactéries, d'insectes, d'oiseaux, de rois et de reines jurassiques de tomber dans l'anarchie ? Qu'est-ce qui transforme immanquablement les groupes en machines sociales d'apprentissage ? Avant de voir l'esprit collectif gagner en puissance, en subtilité et en profondeur, mettons notre nez dans ses rouages en nous aidant de la théorie. Les principes des machines sociales d'apprentissage qui vont être exposés ne proviennent pas de la Mecque de la réflexion sur les systèmes adaptatifs complexes, le Santa Fe Institute du Nouveau Mexique, où naissent la plupart des développements de ce domaine. Et ces principes ne sont pas d'avantage, comme les autres théories sur le sujet, basés sur des simulations informatiques. Ils sont le résultat de 32 années passées sur le terrain à observer l'esprit collectif en pleine action. Les idées des modélisateurs de Santa Fe tels que John Holland m'ont considérablement aidé dans cette entreprise. Mais les principes que je m'apprête à énoncer proviennent d'une technique plus proche de celle utilisée par Darwin et Margaret Mead : participer à des prises de décision majeures dans les domaines du journalisme, de la musique, du cinéma, de la télévision, de l'éducation, de la publicité et de la politique  me déplacer librement de l'Allemagne à l'Argentine en passant par l'Angleterre et les Etats-Unis, muni d'un carnet, au milieu des stars, des équipes techniques et des foules dans des stades où se serraient parfois jusqu'à 90.000 personnes pour des concerts ou autres événements collectifs  de célébrités, de cadres des médias et du public qu'ils tentaient de toucher. J'ai eu le privilège d'assister de l'intérieur à la naissance de nombreux mouvements culturels et j'ai tenu le rôle de conseiller auprès de personnages de toutes sortes qui me donnaient les détails de leur vie privée. Les salles de conférence, les arènes, les studios, les loges, les restaurants huppés, les chambres et les salles de séjour où traînent des groupes d'adolescents sont les îles Samoa et Galapagos du comportement collectif moderne. Je menais simultanément des enquêtes, je faisais des fouilles archéologiques dans les villes et les banlieues, j'accumulais des comptes-rendus d'autres explorateurs empiriques, je les comparais aux découvertes de mes collègues scientifiques et je passais des quantités considérables de données dans plusieurs cribles conceptuels, avec le seul but de comprendre comment fonctionne un esprit collectif.


Le résultat indique qu'une machine d'apprentissage collective accomplit ses exploits en utilisants les cinq éléments suivants :


1 ) des agents de conformité

2 ) des générateurs de diversité

3 ) des juges internes

4 ) des distributeurs de ressources

5 ) des tournois inter-groupes 107 .



1 ) Les agents de conformité apposent assez de similarités sur les membres d'un groupe pour lui donner une identité, pour l'unifier lorsqu'il est accablé par l'adversité, afin que ses membres parlent un langage commun et pour unir la foule dans des efforts parfois si vastes qu'aucun des individus participant ne peut entrevoir l'objectif dans son intégralité.

Chez les êtres humains, les chapitres qui suivent montreront comment les agents de conformité sont à l'origine, entre autres choses, d'une myriade de cruautés et d'une vision du monde qui façonne le fonctionnement du cerveau d'un bébé, et modifie littéralement la façon de voir des adultes, perception collective qui fait de la réalité d'un groupe la folie d'un autre.


2 ) Les générateurs de diversité engendrent la variété. En effet, chaque individu ne représente dans l'esprit commun qu'une hypothèse. On peut le voir en action dans l'une des plus belles machines naturelles à apprendre, le système immunitaire. Il contient entre dix millions et dix milliards d'anticorps différents. Chaque type d'anticorps est une supposition, préconfigurée pour s'accrocher aux points faibles d'un ennemi 108 . Si un anticorps n'est pas conçu pour agripper un envahisseur, un autre devra planter ses crochets adéquats dans l'attaquant. Il est vital pour la flexibilité défensive de posséder des anticorps de secours. Le système immunitaire conserve donc une horde d'anticorps apparemment inutiles, tout en maintenant ces paresseux dans un état de privation. Lorsqu'une maladie inconnue passe les barricades du corps, l'équipe d'inadaptés du système immunitaire contient généralement quelques individus qui possèdent exactement les armes nécessaires pour écraser l'ennemi. Chez les êtres humains, différents types de personnalité incarnent également des approches qui, bien qu'inutiles aujourd'hui, pourraient s'avérer vitales demain. En passant de la période glaciaire à la modernité, nous verrons que des types étranges peuplent toute notre histoire.


3 ) Viennent ensuite les juges internes. Les juges internes biologiquement intégrés 109 nous évaluent constamment, nous récompensent lorsque notre contribution semble avoir une valeur 110 et nous punissent lorsque nos estimations ne sont pas les bienvenues ou qu'elles sont très loin de la vérité. Si nous avons résolu un problème épineux et que nous entendons les bravos de nos patrons, de nos amis, de notre famille et de nos admirateurs, nos juges internes nous inondent d'hormones semblables aux amphétamines et à la cocaïne. Ces produits chimiques gonflent notre poitrine, nous donnent de l'énergie et embrasent notre esprit. L'enthousiasme et la confiance nous aident à trouver de nouveaux moyens d'accomplir l'impossible. D'un autre côté, si nous ne trouvons pas de solution à nos problèmes et que personne ne semble vouloir accepter nos propositions, les juges internes activent nos mécanismes d'autodestruction 111 . Notre corps se trouvant en overdose d'hormones du stress, il tue les cellules cérébrales 112 , émousse notre intelligence 113 , sabote notre système immunitaire, nous rend malade, nous déprime, nous vole notre dynamisme 114 et insuffle souvent à notre esprit le besoin de se replier sur soi pour disparaître ou mourir. Si nos juges internes sont parfois généreux, le plus souvent ils ne sont guère cléments. Ils demeurent pourtant essentiels aux systèmes adaptatifs complexes des créatures unicellulaires, autant qu'aux systèmes adaptatifs complexes constitués d'esprits humains.


4 ) Le quatrième élément capital est celui des distributeurs de ressources. Ils sont variés ( systèmes sociaux, émotions collectives... ) et ont tous un point commun : ils aiguillent les richesses, l'admiration et l'influence vers les membres de la machine d'apprentissage qui passent de défi en défi et qui donnent aux autres ce qu'ils désirent. Les distributeurs de ressources jettent les incapables ( de gérer ce qui les entoure ) dans ce que l'on peut assimiler au dénuement et à l'impopularité. Jésus a bien saisi la règle de fonctionnement, l'algorithme des distributeurs de ressources lorsqu'il a dit : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a » .


5 ) Les tournois inter-groupes ferment la marche : ce sont par exemple des guerres de gangs ( de dimension minuscule ou gigantesque ), des matches amicaux de football, la concurrence professionnelle, des attaques terroristes ou une confrontation nucléaire, bref, des face-à-face qui poussent chaque intelligence collective, chaque cerveau de groupe, à pondre des innovations pour le plaisir de gagner, ou simplement pour survivre.


Pour comprendre comment ces cinq forces actionnent l'esprit collectif, il serait utile de réexaminer les rouages de l'apprentissage collectif dans un organisme que l'on considère normalement comme totalement dépourvu d'intelligence : notre vieille amie la bactérie.


A la fin des années 1980, deux scientifiques que nous avons déjà rencontrés, le physicien Eshel Ben-Jacob de l'Université de Tel Aviv et James Shapiro de l'University of Chicago, restèrent perplexes : les bactéries soi-disant « solitaires » , vivent en fait en colonies qui, en se développant, gravent des dessins élaborés. Certaines colonies s'étendent en anneaux ondulants. D'autres rampent vers l'extérieur en laissant des traces symétriques. Ben-Jacob se détourna de la physique normale et passa cinq années à étudier une nouvelle souche isolée de la bactérie commune Bacillus subtilis 115 . Au même moment, Shapiro se concentrait sur des organismes tels que Escherichia coli et la salmonelle. Contrairement aux biologistes traditionnels qui l'avaient précédé, Ben-Jacob appliqua à ses données un outil non conventionnel : les mathématiques de la science des matériaux. Les avancées de ce domaine suggéraient que les dessins élaborés formés par les colonies de bactéries pourraient tout simplement être le résultat de processus inorganiques qui produisent des dessins dans l'eau, les cristaux, la terre et les pierres. Le physicien israélien se mit à séparer les produits d'une auto-organisation inanimée de ceux de l'hyperactivité microbienne. Pendant ce temps, un autre mystère biologique anéantissait tout son travail. Le néo-darwinisme standard affirmait que les bactéries passaient d'une innovation à une autre par un pur hasard. Le passage d'un rayon gamma, un produit chimique destructeur ou une période de chaleur torride peut brouiller une ligne de code génétique, dénaturer son message et créer une mutation. La plupart des mutations sont dangereuses. Mais selon la doctrine évolutionniste ( baptisée « Dogme Central » du néo-darwinisme116 par l'Experimental Study Group du MIT ) un fouillis aléatoire transmet de temps à autre des instructions pour un progrès évolutionniste. Depuis 1974117 néanmoins, une importante accumulation de preuves montre bien que les mutations bactériennes utiles ne sont pas complètement aléatoires118. Dès 1999, plus de 880 études suggéraient que certaines mutations pouvaient en fait être des altérations génétiques « taillées sur mesure » pour répondre aux situations d'urgence.


Selon les études de Ben-Jacob, l'auto-organisation de la matière inanimée est loin d'être le seul phénomène actif dans une boîte de Pétri*. En réalité, ses résultats menaient à une conclusion surprenante qui pourrait entraîner des progrès radicaux dans la théorie évolutionniste. Ben-Jacob soutint que l'ensemble des gènes portés par chaque bactérie faisait plus que transporter un plan de construction. Il écrivit dans le principal journal de physique, Physica A, que le génome pouvait « reconnaître les difficultés et formuler des problèmes » , « recueillir et traiter des informations concernant des états internes et des conditions externes ( y compris l'état d'une autre bactérie ) » et réussir à évaluer les besoins du moment119. De plus, le paquet de gènes paraissait accomplir une prouesse que même un ordinateur ne peut accomplir. D'après Ben-Jacob, « le génome fait des calculs et se modifie en fonction du résultat »120. Il active les gènes tombés dans l'oubli, désactive ceux qui fonctionnent à plein régime, en copie certains, les déplace dans de nouveaux endroits, rallonge ou réduit les anciennes chaînes et obtient de nouvelles combinaisons de code génétique. Il accomplit un exploit analogue à celui de William Shakespeare lorsqu'il réorganisa les mots et les expressions pour en faire une pièce de théâtre. Ben-Jacob en conclut que dans le cas des bactéries « le progrès évolutionniste n'est pas le résultat d'une accumulation fructueuse d'erreurs, mais plutôt la conséquence de processus créatifs voulus »121.


Néanmoins, cette conclusion laissait une énigme non résolue. Plusieurs chercheurs testant la capacité d'adaptation des bactéries, tourmentent des colonies avec des problèmes si accablants qu'ils écrasent les pouvoirs de calcul d'une seule bactérie. A titre d'exemple, les expérimentateurs enlevèrent une communauté de bactéries Escherichia coli, qui vivent dans les intestins, de la cuisine* où elles avaient l'habitude de se nourrir et leur proposèrent uniquement de la salicine, un analgésique extrait de l'écorce des saules et qui, pour la pauvre E. coli, est parfaitement immangeable. Une bactérie peut produire des aliments à partir de ce médicament peu ragoûtant uniquement si elle subit une séquence point par point de deux avancées génétiques, dont l'une implique un pas de géant en arrière. Les chances de l'accomplir par une mutation aléatoire sont même inférieures à 1 sur 10.000.000.000.000.000.000.000, ou, pour être clair, de plus de dix milliards de billions contre un122. Pourtant, E. coli réussit immanquablement cet exploit. Comment ? Ben-Jacob suppose que la réponse se trouve dans la mise en place d'un réseau. Ce « réseau créatif » de bactéries, à l'inverse d'une machine créée par l'homme, peut inventer un ensemble d'instructions permettant de relever un nouveau défi. Certains membres d'une colonie explorent le nouvel environnement et en apprennent123 tout. D'autres essaient de « comprendre » le génome, tels des concepteurs de voitures de course remaniant un moteur dont ils seraient déterminés à augmenter la puissance. D'autres encore recueillent les « idées » de leurs soeurs et travaillent ensemble à la modification de bribes génétiques existantes ou à leur transformation complète. Comme l'explique Ben-Jacob, le « super-esprit » retient même les leçons d'autres colonies et il « conçoit et construit un nouveau génome plus avancé, effectuant [ainsi] un bond génomique ». Tel est le pouvoir de ce que Ben-Jacob appelle un « réseau créatif » bactérien124 .

Ben-Jacob a analysé des milliers de colonies de micro-organismes pour vérifier son hypothèse de « réseau créatif

» et, le cas échéant, pour savoir ce qui fait tourner le processeur collectif d'informations. Ses résultats indiquent que les bactéries restent constamment en contact, rassemblent des données puis évaluent le produit via un processus décisionnel commun et une ingéniosité collective. En résumé, les bactéries participent à nombre d'activités basiques que l'on associe aux êtres humains.





En fait, les découvertes de Ben-Jacob illustrent parfaitement la façon dont opèrent les cinq éléments qui composent une machine collective d'apprentissage :


1) Les colonies bactériennes utilisent l'agent de conformité du génome, qui, entre autres, impose un langage commun pour que chaque membre de la communauté réagisse au même vocabulaire chimique125 et moléculaire.


2) Les colonies de bacillus sont criblées de générateurs de diversité. Une bactérie possède une descendance génétique identique à une mère commune mais la forme qu'elle prend dépend des signaux chimiques qu'elle reçoit de la colonie qui l'entoure 126 . Dans le meilleur des cas, lorsque la nourriture abonde, la colonie se regroupe pour profiter du festin. Mais des appétits et des capacités digestives divergents sont essentiels à la survie d'un groupe. Les bactéries qui se concentrent sur l'exploitation d'une nouvelle source de nourriture produisent un dérivé toxique, des excrétions similaires à nos eaux d'égouts. Alors d'autres bactéries adoptent un mode métabolique totalement différent. Pour elles, les excréments sont du caviar. En cassant joyeusement la croûte dans les déchets toxiques, elles empêchent la colonie de se tuer 127 .

D'autres générateurs de diversité apparaissent lorsque les réserves de la colonie viennent à manquer. Nous avons déjà pu observer le travail de certains d'entre eux chez les stromatolithes vieux de 3,5 milliards d'années. A l'approche de la famine, les individus envoient un signal chimique qui les rend socialement infréquentables, une « odeur corporelle » qui dit : « dispersez-vous, fuyez, explorez » . Elle incite des groupes d'environ 10.000 cellules à jouer aux éclaireuses, à partir gaiement en une randonnée qui se déploie devant les yeux de l'homme et à créer les formes qui avaient attiré l'attention de Ben-Jacob : des cercles concentriques, des doigts épais s'élargissant autour d'un coeur central, ou des cercles déployés de dentelle fractale. Pendant ce temps, d'autres cohortes de cellules installent dans le sillage de cette progression des postes vers l'extérieur et canalisent les découvertes vers le centre.


3) A ce stade, les pionnières sont à la merci du troisième élément d'un système adaptatif complexe : les juges internes. Les exploratrices qui ne trouvent pas grand chose possèdent un système interne que le théoricien britannique Michael Waller a désigné sous le nom de « mécanisme comparateur » 128 . Cette jauge biologique interne détecte si une éclaireuse s'est risquée sur un terrain aride et dangereux, et si sa mission a échoué. Après avoir envoyé des signaux répulsifs, la malheureuse réorganise son génome 129 en prévision de l'auto-dissolution de sa lyse : une mort solitaire.

En revanche, une exploratrice qui trouve un

Eldorado de denrées comestibles pousse ses juges internes dans la direction opposée. Son métabolisme explose d'énergie et répand un attractif, une douce odeur de réussite.


4) C'est alors que le quatrième élément du système adaptatif complexe entre dans la boîte de Pétri : il s'agit des distributeurs de ressources. Les bactéries échouées dans le désert n'ont pas de nourriture, perdent toute popularité et, encore plus important du point de vue du cerveau collectif, elles sont dépourvues d'imitateurs. En revanche, celles qui trouvent un lieu débordant de nourriture mangent à leur faim et disposent de l'attention, de l'émulation et de la protection d'une foule de plus en plus nombreuse. Cependant, si les choses tournent mal, et que même les chercheuses les plus acharnées confirment l'absence de nourriture dans les environs, les distributeurs de ressources ne sont pas les seuls à entrer en action. Un générateur de diversité surprenant, que nous avons déjà rencontré, peut apparaître pour relever le défi : le mécanisme que James Shapiro qualifie d'« ingénieur génétique » 130 . Quand les bactéries se transforment de manière radicale, elles démontrent l'étendue de ce que Ben-Jacob appelle leur « créativité » 131 .


Grâce à la synergie des agents de conformité, des générateurs de diversité, des juges internes et des distributeurs de ressources, la colonie de bactéries est capable d'effectuer ce que Ben-Jacob qualifie de « bond vertical » 132 dans le processus de résolution des problèmes, prouesse que même les humains ont du mal à réaliser. Il serait intéressant de savoir quelles autres merveilles Shapiro et Ben-Jacob auraient pu observer si leurs expériences avaient inclu le cinquième élément du système adaptatif complexe :


5) Les tournois inter-groupes : lorsque deux groupes de myxobactéries se trouvent dans la même boîte de Pétri, chacun s'empare de son territoire et engage une guerre chimique contre l'autre, envoyant du poison afin d'inhiber la croissance du groupe adverse 133 . Dans les océans, les conflits entre les bactéries autochtones et les intruses, issues des eaux usées produites par les hommes, peuvent être féroces et mortels 134 . Les batailles entre armées bactériennes voulant prendre pied dans le nez humain sont tout aussi acharnées 135 . Différentes souches de E. coli, bien que parentes, lutteront jusqu'à la mort pour gagner du terrain dans leur garde-manger préféré : l'intestin 136 . Et lorsque des colonies de B. catarrhalis tentent d'établir une tête de pont dans la gorge d'un être humain, elles doivent affronter une indigène prête à défendre son territoire, la C. pseudodiphteriticum, inoffensive pour l'homme. Le combat fait rage, et l'envahisseur est généralement jetée dehors 137 . Les tournois inter-groupes accélèrent la créativité bactérienne. En 1982, des scientifiques qui se consacraient à la protection des poussins contre l'infection développèrent un mélange de 48 espèces bactériennes qui, lorsqu'on les donna en pâture aux oisillons, colonisèrent leur intestin et repoussèrent la contre-attaque de la salmonelle 138 . Cette dernière n'abandonna pas la lutte. De nouvelles souches apparurent, plus malignes que les gardes bactériennes... et que les scientifiques qui les avaient créées139. Parmi les championnes ré-outillées se trouvait une super salmonelle capable non seulement de résister à ses nouvelles antagonistes, mais aussi de survivre aux températures glaciales que les êtres humains utilisent pour préserver la nourriture. Dans le passé, mettre un plateau télé dans le réfrigérateur le protégeait des bactéries. Mais aujourd'hui, même un filet mignon congelé et dur comme de la pierre peut être le site d'une orgie de salmonelle.

Une innovation nouvelle avait émergé de la bataille microbienne, une innovation capable d'enrichir le destin d'une espèce pour l'éternité. Des tournois inter-groupes similaires ont peut-être poussé d'anciennes bactéries à passer de la mer à la terre ou à inventer des façons de manger la roche et la glace, constituant des plaques de lithosphère situées à plus de 30 kilomètres 140 sous la surface de la terre, 141 ajoutant ainsi à l'abondance de l'environnement, rendant la biomasse planétaire plus complexe et transformant une plus grande partie de ce globe, autrefois stérile, en nourriture vitale.



Voilà quelques-uns des secrets du cerveau global naissant. Le travail de Robert Bakker implique que ce quintet de principes a peut-être oeuvré parmi les vélociraptors et les astrodons qui vivaient il y a 120 millions d'années. De nouvelles découvertes d'oiseaux primitifs142 de la même ère permettent de supposer qu'eux aussi utilisaient les cinq principes d'un système adaptatif complexe dans leurs manoeuvres de groupe143. Et nous verrons bientôt comment le pentacle de la machine à apprendre a étendu son emprise aux êtres humains.

~ 9 ~


LA POLICE DE

CONFORMITÉ



En raison du besoin absolu de conformité qui caractérise les animaux grégaires, l'opinion publique est moins tolérante que tous les systèmes juridiques.

George Orwell


Bien que les sages feignent de mépriser l'opinion du monde, nombreux sont ceux qui choisiraient de risquer cent fois leur vie plutôt que d'être condamnés [ aux reproches et au dédain ].

Charles MacKay


L'esprit lui-même plie sous le joug : même dans ce que les individus font par plaisir, ils pensent en premier lieu à la conformité ; ils vivent en groupe  uniquement leur choix pour les choses communes : l'on rejette les goûts particuliers et les conduites excentriques comme des crimes.

John Stewart Mill


A quelle période les ancêtres de l'homme (...) sont devenus capables de ressentir et d'être influencés par les éloges ou les reproches de leurs congénères, nous ne pouvons évidemment pas le dire. (...)

[ Néanmoins ] un peuple égoïste et querelleur ne sera pas solidaire, et sans solidarité rien ne peut être effectué.

Charles Darwin

Un collègue plein de bonnes intentions a objecté : pourquoi appeler le premier principe d'un système adaptatif complexe « l'agent de conformité », « cette notion ne rappelle-t-elle pas un Etat policier ? » Si. Les agents de conformité qui stockent la perception, le comportement et l'apparence dans un moule commun peuvent être bien plus brutaux que nous voulons le croire. Plus inquiétant encore, ils commencent leur travail à un âge extrêmement jeune.

Jésus-Christ, William Wordsworth et le mouvement New Age californien « Touch the Future » ont décrit les enfants comme des avatars de l'innocence. Si tel est bien le cas, l'innocence est contrôlée par une poigne d'une féroce brutalité. Au début des années 1960, Eibl-Eibesfeldt découvrit que « les nourrissons (...) se frappaient, se donnaient des coups de pied, se mordaient et se crachaient mutuellement dessus » peu importe la culture étudiée 144 . Il est peu probable que ces petits aient appris à être durs en observant leurs parents ou en regardant les films violents à la télévision. Dans de nombreuses sociétés examinées par Eibl-Eibesfeldt, la télévision était, au mieux, un rêve lointain. Dans d'autres, les parents faisaient tout pour stopper ces accès de sauvagerie. Les circuits comportementaux du sadisme semblent être une malédiction imprimée dans nos gènes.

Les bébés ne sont pas les seuls à se montrer cruels. En Floride, une île peuplée de singes était entourée d'alligators bienveillants. Oui, je sais que cela peut paraître difficile à croire, mais selon Harry Harlow, pionnier de la primatologie, les menaçants reptiles semblaient réellement apprécier la compagnie des mammifères. Pourtant, les jeunes singes attendaient le passage d'une de ces créatures grégaires, l'attrapaient par les quatre pattes, l'aplatissaient contre un mur en ciment et se mettaient à la dévorer. Les voyous simiens trouvaient cela extrêmement amusant. Harlow sous-entend que les alligators s'amusaient un peu moins. Dans un autre cas, des bandes de jeunes singes grimpent sur une cage où se trouve enfermée une mère  l'innocence jusqu'à ce qu'elle se trouve à portée de main, puis, lorsque la matriarche regarde ailleurs, ils lui arrachent des touffes de poils. Les bébés singes en liberté dans un laboratoire forment des bandes qui attaquent pour se venger ou simplement pour le plaisir. D'après Harlow, « s'ils n'avaient pas appris l'agression coopérative, il n'y aurait plus un seul singe dans le monde » 145 . En d'autres termes, Harlow pensait que le sadisme collectif était une pratique courante dans les tournois inter-groupes qui opposent les singes soit à ceux qui aimeraient les manger, soit à d'autres singes rivaux. Quel comportement ! Lorsque Clifford, un jeune babouin de la savane kenyane de Kekopey, se blessa à la patte, il devint une cible pour les autres. Les jeunes de son âge le prirent pour tête de turc jusqu'à ce que sa mère y mette un terme. Mais son aide ne fit qu'interrompre le harcèlement pendant une courte période. Les babouins adultes handicapés par une blessure subissent le même sort. Un mâle à la patte blessée vit les adultes et les petits s'enfuir devant lui en criant, et se faisait attaquer par ses anciens copains 146 . La haine de la difformité n'est pas l'apanage des primates. Un lézard dominant qui vient tout juste de se faire arracher la queue découvrira en rentrant dans son domaine qu'il n'est plus qu'un paria. La vue d'un goéland argenté en détresse pousse généralement ses congénères à l'attaquer, pas à l'aider. Selon le légendaire éthologue Niko Tinbergen, chez les créatures sociales, l'hostilité « envers les individus qui se comportent de manière anormale » 147 est presque universelle.


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